Ouat­ta­ra Watts, gar­dien du cos­mos

Ami de Jean-mi­chel Bas­quiat, ins­tal­lé à New York de­puis 1988, le plas­ti­cien ivoi­rien Ouat­ta­ra Watts ex­pose pour la pre­mière fois dans son pays na­tal, à Abid­jan.

Jeune Afrique - - Sommaire - ANNA SYLVESTRE-TREINER

De sa voix ronde au lé­ger ac­cent amé­ri­cain, Ouat­ta­ra Watts l’as­sure: « Pas de pro­blème, je vais vous ra­con­ter. Si j’en ai marre? Non. You know, j’aime beau­coup par­ler de Jean-mi­chel. » Au­jourd’hui, le plas­ti­cien ivoi­rien est bien plus que « l’ami de Bas­quiat », mais en­core et en­core, il ac­cepte de ra­con­ter cette soi­rée de 1988 où il a croi­sé le pro­dige amé­ri­cain. Il se sou­vient du ToutPa­ris qui se pres­sait dans la ga­le­rie d’yvon Lam­bert, de ces pseu­do-ex­perts qui ne com­pre­naient rien et dé­criaient les « graf­fi­tis » de Bas­quiat. Il se sou­vient du jeune homme, dont il connais­sait les toiles mais pas le vi­sage, ve­nu le voir, lui, l’autre Noir de cette soi­rée blanche et BCBG. « Tu t’ap­pelles com­ment, toi? Et tu fais quoi dans la vie? – Je suis peintre. – Peintre? Je veux voir tes toiles! » Il se sou­vient d’eux quit­tant comme des en­fants le vernissage pour fi­ler dans son ate­lier, puis de la soi­rée fes­tive et ar­ro­sée jus­qu’au pe­tit ma­tin. Du len­de­main, quand Bas­quiat l’a cher­ché par­tout dans la ca­pi­tale et a fi­ni par le re­trou­ver. Des deux toiles qu’il a ai­mées et lui a ache­tées. Il ra­conte cette évi­dence et ce coup de foudre. Il se rap­pelle qu’après ils ne se sont plus quit­tés. « Jean-mi­chel et moi, c’était… you know, c’était le des­tin. »

Tous deux étaient ar­tistes, ré­vol­tés, pas­sion­nés. « Peut-on être un ar­tiste noir et ne pas être mi­li­tant?! Notre fu­reur nous a rap­pro­chés. Lui, c’était à l’ex­té­rieur, moi, à l’in­té­rieur, je bouillon­nais. Avec Bas­quiat, on se com­pre­nait one hun­dred percent. » L’un a 27 ans, l’autre 30. L’un est amé­ri­cain d’ori­gine haï­tienne, l’autre ivoi­rien et vit à Pa­ris. L’un, fas­ci­né par l’afrique, est al­lé à la re­cherche de ses ra­cines à Ko­rho­go, dans le nord de la Côte d’ivoire, deux ans au­pa­ra­vant; l’autre en est ori­gi­naire et a été éle­vé dans les se­crets de son grand-père cha­mane.

« Dif­fé­rent »

Deux mois après leur ren­contre, Bas­quiat fait ve­nir Watts chez lui, à New York. Il lui pré­sente l’amé­rique, des amis, des cri­tiques, et fait dé­fi­ni­ti­ve­ment bas­cu­ler sa car­rière. En échange, les deux hommes de­vaient en­suite se re­trou­ver à Abid­jan, en Côte d’ivoire: Watts avait pro­mis de re­tour­ner à Ko­rho­go avec Bas­quiat, il de­vait l’ini­tier aux rites ma­giques de la ré­gion des Sa­vanes. Les billets étaient pris, tout était or­ga­ni­sé, mais Bas­quiat n’est ja­mais ve­nu. La veille de son dé­part, il était re­trou­vé mort d’une over­dose dans son ap­par­te­ment de Man­hat­tan. Les deux ar­tistes n’au­ront par­ta­gé que quatre mois d’ami­tié.

Est-ce une ma­lé­dic­tion? Pen­dant près de trente ans, et bien mal­gré lui, Ouat­ta­ra Watts semble avoir été fâ­ché avec l’afrique. Il y a eu par exemple cette fois où il de­vait ex­po­ser au Sé­né­gal, mais où ses toiles ne sont ja­mais ar­ri­vées, puis la bien­nale, en mai de cette an­née, où

elles ont dé­bar­qué à Da­kar avec quinze jours de re­tard. Maintes fois, Watts, dont les ta­bleaux se vendent entre 35000 et 160000 eu­ros, a ex­po­sé à Rome, New York, Pa­ris, Ve­nise… Mais ja­mais l’ar­tiste n’était re­ve­nu chez lui pré­sen­ter ses oeuvres. Des titres aux sym­boles, des ma­tières aux sil­houettes, l’afrique y est pour­tant tel­le­ment pré­sente!

Cette fois, pour­tant, c’est la bonne. Les toiles ont ral­lié le conti­nent, et les châs­sis sont ar­ri­vés à temps. Pour la pre­mière fois, de­puis le 22 no­vembre et jus­qu’au 26 jan­vier, Ouat­ta­ra Watts ex­pose à Abid­jan, sa ville na­tale. « Avant, ce n’était pas le mo­ment », ex­plique-t-il sim­ple­ment. Il a dé­plié ses im­menses oeuvres sur les murs de la ga­le­rie Cé­cile Fa­khou­ry. Mé­langes de ma­té­riaux et de cou­leurs, d’in­fluences, de lan­gages et de signes, elles dé­voilent un chaos si­gni­fiant. « J’ai tou­jours peint de grandes toiles, si grandes qu’elles n’en­traient pas dans mes chambres de bonne. Elles me rap­pellent les grands es­paces et la sa­vane. Elles sont à la me­sure de ce que je montre: le cos­mos. » Le fruit de plu­sieurs mois ha­le­tants et ef­fer­ves­cents: lorsque Ouat­ta­ra Watts tra­vaille, c’est sans re­lâche. Dans son ate­lier, la mu­sique ré­sonne, et sur ses toiles les tem­pos se font en­tendre. Alors que l’exposition est in­ti­tu­lée « Be­fore Loo­king at this Work, Lis­ten to It », ce sont les notes du der­nier al­bum d’alpha Blon­dy et les mé­lo­dies jazz de John Col­trane qui ont ac­com­pa­gné l’ar­tiste ces der­niers mois. « Pour moi, mu­sique et pein­ture sont in­dis­so­ciables. Comme lors des cé­ré­mo­nies ri­tuelles dans le Nord ivoi­rien. Les masques, les danses, c’est de la pein­ture en mou­ve­ment », ex­plique-t-il. Pour ce re­tour sur ses terres, il n’a rien chan­gé à ses ha­bi­tudes de tra­vail et es­père sim­ple­ment « être com­pris ».

La Côte d’ivoire, il l’a quit­tée il y a près de quatre dé­cen­nies, alors qu’il avait à peine plus de 20 ans. Ses amis vou­laient de­ve­nir mé­de­cins ou pro­fes­seurs, lui pas­sait ses jour­nées à la bi­blio­thèque de l’ins­ti­tut fran­çais à lire et à re­gar­der du Pi­cas­so, du Ro­th­ko et du Mo­di­glia­ni sur pa­pier gla­cé. De­puis tout pe­tit et les heures à ob­ser­ver les sculp­teurs tailler des masques dans le bois, Watts se sent « dif­fé­rent », il sait qu’il a « un don ». Il en est alors per­sua­dé: ce n’est pas à Abid­jan, où l’on construit des stades plu­tôt que des mu­sées, qu’on peut de­ve­nir peintre. Pour lui, ce se­ra Pa­ris et les Beaux-arts.

Un pote nom­mé Pi­cas­so

En 1979, il dé­barque dans ce temple fran­çais et y fait l’ap­pren­tis­sage des pré­ju­gés au­tant que des tech­niques. « Mes profs avaient une idée pré­con­çue de ce que je de­vais faire. J’étais afri­cain, alors je de­vais faire de l’“art afri­cain”. Uti­li­ser du sable, de la terre, you know… À l’heure du cu­bisme et du dia­logue entre l’afrique et les ar­tistes eu­ro­péens, ce­la me pa­rais­sait fou. Ce n’était pas du ra­cisme mais de l’igno­rance », es­time Watts. Heu­reu­se­ment, il y a les co­pains, la vie de bo­hème, les ren­contres. D’abord Claude Pi­cas­so, le fils de Pa­blo, qui lui achète ses pre­mières toiles et lui per­met de payer son loyer et du ma­té­riel pour conti­nuer à tra­vailler. Puis Oli­via Put­man, la fille de la de­si­gner et architecte An­drée Put­man, qui devient son agent. La cri­tique Gaya Gold­cy­mer en­suite, qui lui ouvre les portes de ga­le­ristes. Et en­fin, Bas­quiat, qui lui offre New York.

Ouat­ta­ra Watts s’ins­talle aux États-unis un an après la mort de son ami. Il ne quit­te­ra plus Man­hat­tan. « J’adore New York. Im­mé­dia­te­ment, j’y ai été bien plus chez moi qu’en Europe. Ce­la m’a rap­pe­lé Abid­jan. » Il y a la fu­reur de la ville, le bruit, l’ef­fer­ves­cence. « Là-bas, tout le monde était plus ac­ces­sible. Tu fai­sais une soi­rée, et de grands noms comme Brice Mar­den ve­naient et s’in­té­res­saient à ton tra­vail. Le mi­lieu de l’art amé­ri­cain, pour moi, c’est le best », dit-il. À cette époque, il est aus­si plus fa­cile d’être un ar­tiste noir à New York qu’à Pa­ris.

De­puis, Ouat­ta­ra Watts a ac­quis la na­tio­na­li­té amé­ri­caine, mais il ne se sent pas plus amé­ri­cain qu’ivoi­rien ou fran­çais. « Pour moi, un ar­tiste ne peut être qu’uni­ver­sel. J’ai tou­jours consi­dé­ré les choses au-delà des fron­tières, des cartes et de la géo­gra­phie, ex­plique-t-il. Pour moi, le monde n’est que spi­ri­tua­li­té, et dans ce monde cha­cun a un rôle. » À 61 ans, Ouat­ta­ra Watts semble avoir trou­vé sa place. « You know, je suis un gar­dien du cos­mos. »

Flash of Shan­go, 2002-2018.

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