La nuit où tout a bas­cu­lé

Sa vic­toire n’avait pas en­core été an­non­cée que ses par­ti­sans lais­saient ex­plo­ser leur joie. Re­tour sur les ul­times heures d’in­cer­ti­tude.

Jeune Afrique - - Afrique Subsaharienne - TRÉ­SOR KIBANGULA, en­voyé spé­cial

Il n’est pas en­core 23 heures, ce 9 jan­vier, lorsque la com­mune de Li­mete s’en­flamme. Pé­tards, cris de joie, tam­bours de cas­se­roles et chants hos­tiles au pré­sident Ka­bi­la… Les ré­sul­tats pro­vi­soires du scru­tin du 30 dé­cembre ne se­ront pro­cla­més que quatre heures plus tard, mais, ici, dans le fief de l’union pour la dé­mo­cra­tie et le pro­grès so­cial (UDPS), à Kin­sha­sa, ce­la ne fait dé­jà plus au­cun doute: Fé­lix Tshi­se­ke­di est l’élu.

Ses proches, ar­ri­vés à son do­mi­cile sous es­corte po­li­cière, sont ac­cueillis par des mi­li­tants sur­ex­ci­tés. Cer­tains se roulent par terre de­vant les vé­hi­cules. Le lea­der de L’UDPS, lui, se met en route vers la de­meure de son dé­funt père, l’op­po­sant his­to­rique Étienne Tshi­se­ke­di. C’est là qu’il a pré­vu de suivre en di­rect à la

té­lé­vi­sion l’an­nonce des ré­sul­tats – et, il veut y croire, de sa vic­toire : de­puis la veille, plu­sieurs té­nors et stra­tèges du ré­gime concèdent à de­mi-mot que le dau­phin de Jo­seph Ka­bi­la n’a fi­na­le­ment pas fait de bons scores, et il sait qu’ils ne veulent pas en­tendre par­ler de Mar­tin Fayu­lu, l’autre poids lourd de l’op­po­si­tion. « Son dis­cours de jus­ti­cier qui veut cou­per la tête à tout le monde ne passe pas », nous avait confir­mé, quelques heures plus tôt, un haut res­pon­sable de l’ar­mée.

Dans son bu­reau étroit, le fils du Sphinx de lime te s’ im­pa­tiente, mais les nom­breux ap­pels de fé­li­ci­ta­tions qui at­teignent l’un ou l’autre de ses smart­phones le ras­surent. En­tou­ré de son di­rec­teur de cam­pagne, vi­tal­ka­merhe, de leurs épouses res­pec­tives, De­nise Nya­ke­ru et Ami­da, ain­si que de cer­tains col­la­bo­ra­teurs in­con­tour­nables (son as­sis­tant, Mi­chée Mu­lum­ba, Vi­diye Tshi­man­ga, Fran­çois Muam­ba et Raph Ka­ben­gele), Fé­lix en­chaîne les plai­san­te­ries. Che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au cou, il s’échine à chan­ger ses cartes SIM lors­qu’un com­men­ta­teur de la Ra­dio-té­lé­vi­sion na­tio­nale congo­laise (RTNC) fait l’éloge de j ose phka bi­la, pro­cla­mé« ta ta mon­ko­ziyae­ko­lo »–« père de la na­tion ». « Te rends-tu compte que bien­tôt, c’est toi que l’on va ap­pe­ler ain­si? » s’amuse Vi­tal Ka­merhe.

Mo­ment his­to­rique

Mi­nuit est pas­sé quand les membres du bu­reau de la Ce­ni com­mencent à égre­ner les ré­sul­tats des pro­vin­ciales. Des re­grou­pe­ments po­li­tiques, créés par la coa­li­tion au pou­voir, raflent la mise. Fé­lix Tshi­se­ke­di râle : « Ils ont été ma­lins en mul­ti­pliant les pe­tits par­tis ! » Ka­merhe, qui a pré­si­dé l’as­sem­blée na­tio­nale, lui pro­met qu’il sau­ra ra­me­ner ces élus dans le gi­ron pré­si­den­tiel. Tshi­se­ke­di es­quisse un sou­rire, mais me­sure dé­jà l’am­pleur de la tâche. S’il est élu, il n’au­ra pas le choix et de­vra com­po­ser avec le pou­voir sor­tant.

En­fin, Cor­neille Nan­gaa prend la pa­role pour an­non­cer les ré­sul­tats. Vi­tal Ka­merhe, qui de­vine le mo­ment his­to­rique, joue les chefs d’or­chestre. Il prie la fem­me­de­fé­lix Tshi­se­ke­di de se rap­pro­cher de son ma­ri, son épouse et lui-même les re­joignent, tels des par­rains. C’est ce ta­bleau qu’il veut voir im­mor­ta­li­sé.

Le ver­dict tombe, et c’est l’ex­plo­sion de joie: « On l’a fait! » s’écrie Fran­çois Muam­ba, ne par­ve­nant pas à re­te­nir ses larmes. Ly­die Oman­ga, l’om­ni­pré­sente conseillère en com­mu­ni­ca­tion de Ka­merhe, lui glisse à l’oreille: « You did it again! » … Com­meen 2006, lors­qu’il était di­rec­teur de cam­pagne de Ka­bi­la, Ka­merhe a contri­bué à por­ter son al­lié au som­met de l’état.

Pour Fé­lix, « le tra­vail ne fait que com­men­cer ». Il va main­te­nant fal­loir « re­cons­truire la RD Con­go ». Sa pre­mière pen­sée est pour son père, « le vrai ar­ti­san » de son as­cen­sion. De­vant un por­trait du dé­funt po­sé sur la chaise où ce­lui-ci ai­mait écou­ter la ra­dio, Fé­lix mur­mure: « Pa­pa, je l’ai fait pour toi. » Et pro­met à l’as­sis­tance le re­tour ra­pide du corps au pays.

De­vant la té­lé­vi­sion, au soir du 9 jan­vier, avec son épouse, De­nise Nya­ke­ru. Au se­cond plan, le couple Ka­merhe: Vi­tal et Ami­da.

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