Cols blancs et mains sales

Jeune Afrique - - Économie Débats - JOËL TÉ-LÉSSIA ASSOKO

Après la dé­cou­verte de deux mil­liards de dol­lars de dette « ca­chée » contrac­tée par des en­tre­prises pu­bliques mo­zam­bi­caines, il a fal­lu at­tendre deux ans pour voir des hommes d’af­faires – tous pré­su­més in­no­cents – fi­na­le­ment ar­rê­tés. Dé­but jan­vier, trois an­ciens cadres de Cre­dit suisse – An­drew Pearse, Sur­jan Singh et De­te­li­na Su­be­va – ont été in­car­cé­rés à Londres ; l’in­ter­mé­diaire li­ba­nais Jean Bous­ta­ni, à New York, et l’an­cien mi­nistre mo­zam­bi­cain des Fi­nances Ma­nuel Chang, à Jo­han­nes­burg. Ils sont ac­cu­sés d’avoir dé­tour­né 200 mil­lions de dol­lars en pots-de-vin et ré­tro­com­mis­sions.

Les ar­res­ta­tions de dé­but jan­vier dé­coulent de man­dats émis par la jus­tice amé­ri­caine, usant de ses pré­ro­ga­tives dès lors que des tran­sac­tions uti­lisent le « billet vert ». Que fai­saient donc les au­to­ri­tés ju­di­ciaires de Ma­pu­to ? Po­ser la ques­tion, c’est y ré­pondre…

Les sommes dé­tour­nées re­pré­sentent trois quarts du bud­get de la San­té, dans un pays où 53 nou­veau-nés sur 1 000 meurent avant leur pre­mier an­ni­ver­saire – plus qu’en Af­gha­nis­tan ! C’est 40 % des dé­penses en in­fra­struc­tures, alors que le taux de mor­ta­li­té lié à l’in­sa­lu­bri­té et au manque d’hy­giène dé­passe ce­lui d’haï­ti. L’in­di­ca­teur le plus si­gni­fi­ca­tif est pro­ba­ble­ment ce­lui-ci : ces mon­tants re­pré­sentent plus de cinq fois le bud­get an­nuel de la Jus­tice !

Une cri­mi­na­li­té sous-ré­pri­mée un peu par­tout dans le monde

La cri­mi­na­li­té en col blanc est sous-ré­pri­mée un peu par­tout dans le monde. Au­cun des prin­ci­paux res­pon­sables de la crise fi­nan­cière de 2007-2008 n’a été em­pri­son­né, alors que se­lon une étude elle a pro­vo­qué une sur­mor­ta­li­té – par sui­cide – avec 4 750 dé­cès en quatre ans aux États-unis.

Soit. Mais comme sonnent creux les éter­nelles la­men­ta­tions au su­jet des « at­teintes à la sou­ve­rai­ne­té » des pays afri­cains ! Que reste-t-il donc de cette sou­ve­rai­ne­té lorsque c’est de Wa­shing­ton, de Pa­ris, de Londres ou de Berne que sont dé­clen­chées les en­quêtes contre des dé­tour­ne­ments com­mis en Afrique? En oc­tobre 2017, c’était dé­jà la jus­tice amé­ri­caine qui avait dé­clen­ché des pour­suites contre le géant aus­tra­lien Rio Tin­to et ses di­ri­geants pour avoir dis­si­mu­lé l’im­pact d’un in­ves­tis­se­ment ra­té, en 2011, dans des mines au Mo­zam­bique. C’est éga­le­ment aux États-unis qu’a eu lieu, à la mi-2014, la pre­mière condam­na­tion ma­jeure liée aux per­mis mi­niers contro­ver­sés du gi­se­ment du Si­man­dou, en Gui­née. Les pro­cès pour biens mal ac­quis ont lieu à Pa­ris. La res­ti­tu­tion des ri­chesses dé­tour­nées sous Sa­ni Aba­cha, au Ni­ge­ria, est co­or­don­née par la Suisse…

Il est sur­pre­nant que pa­reilles ab­sur­di­tés ne sus­citent pas plus d’in­di­gna­tion.

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