L’homme de la se­maine Omar el-bé­chir

Dans un pays mar­qué par trois se­maines d’émeutes, le pré­sident sou­da­nais, au pou­voir de­puis trente ans, voit son pro­jet de ré­élec­tion en 2020 com­pro­mis.

Jeune Afrique - - Sommaire - CHRIS­TOPHE BOISBOUVIER

Le jour de ses 75 ans, le 1er jan­vier, Omar el-bé­chir n’a pas cé­lé­bré son an­ni­ver­saire dans l’al­lé­gresse. « Leave, Ba­shir » (« El-bé­chir, dé­gage »)… De­puis le 19 dé­cembre, c’est à ce cri que des mil­liers de ma­ni­fes­tants se ras­semblent presque tous les jours, à Khar­toum et dans une ving­taine de villes de pro­vince, pour ré­cla­mer son dé­part.

Trente ans après son ar­ri­vée au pou­voir (c’était en juin 1989, à l’is­sue d’un coup d’état mi­li­ta­ro-is­la­miste), le gé­né­ral El-bé­chir est con­fron­té à un sou­lè­ve­ment po­pu­laire d’une am­pleur sans pré­cé­dent, à la fois dans sa du­rée et dans son ex­ten­sion en pro­vince.

C’est d’ailleurs là que tout a com­men­cé : le 18 dé­cembre, sous la pres­sion du FMI, qui ré­clame la fin des sub­ven­tions sur les pro­duits de base, le prix du pain est mul­ti­plié par trois. Le 19, les pre­mières émeutes éclatent à At­ba­ra, la ca­pi­tale du che­min de fer sou­da­nais, à 300 km au nord de Khar­toum. Dans les rues de la mé­tro­pole et des grandes villes de l’est du pays se re­trouvent à la fois les plus déshé­ri­tés et de nom­breux fonc­tion­naires de l’édu­ca­tion et de la San­té. Am­jed Fa­rid est mé­de­cin dans un hô­pi­tal de Khar­toum.

« Mes ma­lades meurent faute de mé­di­ca­ments, dé­plore ce lea­der syn­di­cal, qui a dé­jà pas­sé quatre mois en pri­son l’an der­nier. Quant à moi, je ne gagne que 30 dol­lars par mois et je ne peux même pas en pro­fi­ter car mes re­traits ban­caires sont li­mi­tés ! »

Il est loin le temps où le Sou­dan était dé­crit comme le « gre­nier à blé du monde arabe ». Est-ce la « ma­lé­dic­tion du pétrole » ? Au­jourd’hui, l’agri­cul­ture est au plus bas, et le Sou­dan doit im­por­ter la ma­jeure par­tie de ses biens ali­men­taires. Or, de­puis l’in­dé­pen­dance du Sou­dan du Sud, le pays est pri­vé des trois quarts de ses res­sources pé­tro­lières, donc de l’es­sen­tiel de ses de­vises. Les­té d’une dette co­los­sale de 56 mil­liards de dol­lars, l’état sou­da­nais ne peut plus em­prun­ter sur les mar­chés. De­puis oc­tobre 2017, l’em­bar­go éco­no­mique des États-unis est le­vé, mais pour l’ins­tant les in­ves­tis­seurs étran­gers ne re­viennent pas.

Im­pi­toyable

Son in­cul­pa­tion par la

Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale en mars 2009, la par­ti­tion du Sou­dan en juillet 2011, les émeutes de Khar­toum en oc­tobre 2013… Omar el-bé­chir a dé­jà sur­vé­cu à pas mal d’épreuves. Mais cette fois, le dan­ger ne vient pas de l’ex­té­rieur. L’homme à la canne a beau dé­non­cer, dans les dis­cours en­flam­més qu’il tient de­vant ses par­ti­sans, « les agents se­crets, les traîtres et les mer­ce­naires » – sous-en­ten­du les États-unis et Is­raël – qui veulent « im­po­ser un siège » à son pays, son ré­gime est con­fron­té à un pro­blème au­tre­ment plus grave : les caisses sont vides.

Le gé­né­ral El-bé­chir va-t-il connaître le sort du gé­né­ral Ni­mei­ry, qui fut ren­ver­sé en avril 1985 par le com­man­dant en chef de l’ar­mée au terme d’un sou­lè­ve­ment po­pu­laire de onze jours ? Comme il était l’un des put­schistes de 1985, El-bé­chir évite de ré­pé­ter les er­reurs de son pré­dé­ces­seur. Il est aux pe­tits soins pour l’ar­mée, à la­quelle il consacre 70 % du bud­get de l’état. Il contrôle de très près le Na­tio­nal In­tel­li­gence and Se­cu­ri­ty Ser­vice (Niss), le puis­sant ser­vice de ren­sei­gne­ment. Il n’hé­site pas à faire ti­rer à balles réelles sur les ma­ni­fes­tants – 37 morts de­puis le 19 dé­cembre, se­lon Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal. Il mul­ti­plie les ar­res­ta­tions de syn­di­ca­listes et d’ac­ti­vistes de la so­cié­té ci­vile – plus de 800 de­puis trois se­maines, de l’aveu même du mi­nistre de l’in­té­rieur. Se­lon l’his­to­rienne bri­tan­nique Willow Ber­ridge, spé­cia­liste du Sou­dan, « El-bé­chir est un stra­tège aus­si im­pi­toyable qu’ef­fi­cace ». La chance du chef de l’état sou­da­nais, c’est que son op­po­si­tion est faible et di­vi­sée. Le très res­pec­té Sa­dek al-mah­di, qui fut le der­nier P r e mier mi­nis t r e dé­mo­cra­ti­que­ment élu du Sou­dan, pour­rait être un re­cours. Mais son par­ti, Oum­ma, l’un des plus im­por­tants du pays, est à la re­morque des syn­di­cats qui mènent le mou­ve­ment po­pu­laire de ces der­nières se­maines. Du cô­té du pou­voir, l’al­liance entre le glaive et le Co­ran tient tou­jours. Le nu­mé­ro deux du ré­gime, l’idéo­logue is­la­miste Ali Os­mane Ta­ha, vient d’af­fir­mer qu’omar el-bé­chir ne quit­te­rait pas la pré­si­dence. Il reste que le pro­jet d’el-bé­chir pour 2020 prend du plomb dans l’aile. Dé­but dé­cembre, une ma­jo­ri­té de par­le­men­taires s’était pro­non­cée en fa­veur d’une mo­di­fi­ca­tion de la Cons­ti­tu­tion pour per­mettre au chef de l’état sor­tant de bri­guer un nou­veau man­dat en avril 2020. Mais après la ré­volte po­pu­laire du 19 dé­cembre, il n’est pas sûr qu’ils aillent au bout de leur in­ten­tion…

La chance du chef de l’état, c’est que son op­po­si­tion est faible et di­vi­sée.

Face à ses par­ti­sans, à Khar­toum, le 9 jan­vier, l’homme à la canne dé­nonce « les agents se­crets, les traîtres et les mer­ce­naires ».

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