Ex­clu­sif In­ter­view de Jo­seph Ka­bi­la

Bi­lan po­li­tique, ave­nir per­son­nel, rôle de l’église, op­po­si­tion… À la veille du scru­tin du 30 dé­cembre 2018, le chef de l’état avait ré­pon­du aux ques­tions de JA.

Jeune Afrique - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis à Kin­sha­sa par FRAN­ÇOIS SOU­DAN

Pour sa der­nière in­ter­view à la veille de l’élec­tion pré­si­den­tielle du 30 dé­cembre 2018, Jo­seph Ka­bi­la Ka­bange, 47 ans, avait choi­si de se confier à Jeune Afrique. Un en­tre­tien de plus d’une heure, re­cueilli dans un pe­tit bu­reau en­com­bré de livres et de dos­siers de ce qui fut la ré­si­dence des Pre­miers mi­nistres du dé­but des an­nées 1960, Pa­trice Lumumba et Jo­seph Ileo, quar­tier GLM à Kin­sha­sa, et qui sert de can­ton­ne­ment à sa garde rap­pro­chée.

En mode com­bat, bat­tle-dress vert olive si­glé de ses ini­tiales et go­dillots aux pieds, ce­lui qui pré­side en­core pour quelques jours aux des­ti­nées de ce pays con­tinent de 80 mil­lions d’ha­bi­tants parle d’une voix douce, presque un mur­mure, par­fois en­tre­cou­pée de pe­tits rires lors­qu’une ques­tion lui semble trop in­tru­sive. On sent en lui une part ir­ré­fra­gable de se­cret cul­ti­vée de­puis l’en­fance à l’ombre d’un père à la per­son­na­li­té écra­sante. De­hors, la mé­ga­pole aux 10 mil­lions de ci­toyens – dont la ma­jo­ri­té, il le sait, lui est hos­tile – re­te­nait son souffle, en apnée. De­puis, à l’is­sue d’un scru­tin pas­sa­ble­ment chao­tique sui­vi d’une longue at­tente, le nom de son suc­ces­seur est connu : Fé­lix Tshi­se­ke­di. In­ter­ro­gé sur son état d’es­prit du mo­ment, Ka­bi­la nous avait ré­pon­du d’un mot : « zen ». L’est-il tou­jours ?

Jeune Afrique : Pour la pre­mière fois de­puis son in­dé­pen­dance, la RD Con­go change de pré­sident par les urnes. Même si ce­pro­ces­su­sé­lec­to­ral est contes­té, est-ce pour vous un mo­tif de sa­tis­fac­tion?

Jo­seph Ka­bi­la : Oui et non. Oui, parce que j’es­time avoir te­nu une pro­messe qui re­monte à presque dix-huit ans. Et non, car j’au­rais sou­hai­té que les autres lea­ders qu’a connus la RD Con­go, Jo­seph Ka­sa-vu­bu, Pa­trice Lumumba, le ma­ré­chal Mo­bu­tu et le Mzee Laurent-dé­si­ré Ka­bi­la, mon père, aient eux aus­si vé­cu une pas­sa­tion du pou­voir pa­ci­fique.

Àkin­sha­sa et dans d’autres villes du pays, d’im­menses af­fiches vous qua­li­fient de « père de la dé­mo­cra­tie congo­laise ». Ce slo­gan de vos par­ti­sans vous pa­raît-il conforme à la réa­li­té?

Non. Le père de la dé­mo­cra­tie congo­laise est à mes yeux Pa­trice Lumumba, à qui hé­las l’oc­ca­sion n’a pas été don­née de la mettre en oeuvre. De­puis 2001, je me suis don­né pour ob­jec­tif de ré­ta­blir cette dé­mo­cra­tie via des élec­tions. Ce­la a été un che­min dif­fi­cile, com­plexe, se­mé d’em­bûches. J’ai la mo­des­tie de croire que nous avons contri­bué à res­tau­rer la dé­mo­cra­tie, mais je n’en suis pas le gé­ni­teur.

Le ha­sard veut que vous vous ap­prê­tiez à quit­ter vos fonc­tions alors quel’on cé­lèbre le dix-hui­tième an­ni­ver­saire de l’as­sas­si­nat de votre père, le 16 jan­vier 2001. Vous ar­rive-t-il de re­vivre le film de cet évé­ne­ment tra­gique?

Ce film, je le re­vois comme si c’était hier. J’étais à Lu­bum­ba­shi en train d’ins­pec­ter les uni­tés dé­ployées sur le front de ce qu’on a ap­pe­lé la se­conde guerre pa­trio­tique du Con­go. Ce n’est que le len­de­main ma­tin, le 17 jan­vier, au re­tour d’une vi­site au camp de Mu­ra, non loin de Li­ka­si, que j’ai re­çu des ap­pels in­sis­tants de la part d’un élé­ment de

ma sé­cu­ri­té qui se trou­vait à Kin­sha­sa. J’ai fait stop­per mon vé­hi­cule pour mieux l’en­tendre. Il vou­lait m’in­for­mer qu’un at­ten­tat contre le Mzee s’était pro­duit la veille, dans l’après-mi­di, au Pa­lais de marbre. J’ai aus­si­tôt té­lé­pho­né à mon secrétaire par­ti­cu­lier au sein de l’état-ma­jor gé­né­ral, qui m’a confir­mé que le pré­sident avait été trans­por­té en hé­li­co­ptère à l’hô­pi­tal. Je suis ren­tré à Lu­bum­ba­shi vers 15 heures. Puis j’ai em­bar­qué à bord d’un vol com­mer­cial à des­ti­na­tion de Kin­sha­sa, où je suis ar­ri­vé à 22 heures. À l’hô­pi­tal, on m’a dit qu’il ne res­tait que 2 % d’es­poir de main­te­nir mon père en vie. Dé­ci­sion a été prise de ten­ter le tout pour le tout et de l’en­voyer à Ha­rare pour une opé­ra­tion de la der­nière chance. Mais il était dé­jà trop tard.

JE N’AI FAIT QUE CONTRI­BUER À LA RES­TAU­RA­TION DE LA DÉ­MO­CRA­TIE. C’EST LUMUMBA QUI EN EST

LE PÈRE, CE N’EST PAS MOI.

Le 18 jan­vier, vous de­ve­nez pré­sident en suc­cé­dant à votre père. Qui prend cette dé­ci­sion, vous ou l’en­tou­rage du Mzee?

Il faut se re­pla­cer dans le contexte : l’as­sas­si­nat du chef de l’état dans un pays en guerre, me­na­cé de toute part. La si­tua­tion était in­édite, an­xio­gène, avec un ca­rac­tère d’ur­gence ab­so­lue. Le 18 jan­vier, un Con­seil des mi­nistres ex­tra­or­di­naire au­quel j’ai été in­vi­té à prendre part s’est te­nu alors que le corps du Mzee n’était pas en­core re­ve­nu du Zim­babwe. C’est là que la dé­ci­sion col­lé­giale de me confier le pou­voir a été prise.

Vous avez ac­cep­té. Et si c’était à re­faire ?

C’est une ex­cel­lente ques­tion, qui mé­rite ré­flexion. Mais à l’époque je n’ai pas eu le temps de ré­flé­chir : il fal­lait agir tout de suite. La pa­trie était en dan­ger. J’ai fonc­tion­né comme un mi­li­taire à qui on confie une mis­sion.

Jus­qu’à la pré­si­den­tielle de juillet 2006, dont les ré­sul­tats ont été consi­dé­rés comme cré­dibles, vos pre­miers pas sont

lar­ge­ment consi­dé­rés comme en­cou­ra­geants : paix, uni­té na­tio­nale, re­dé­mar­rage de l’éco­no­mie… Sur tous ces points, la RD Con­go pro­gresse. Que se passe-t-il en­suite pour que l’on entre dans une pé­riode de fortes tur­bu­lences?

Je vous rap­pelle que, bien que con­si­dé­rée comme cré­dible et trans­pa­rente, mon élec­tion au se­cond tour en 2006 a été vio­lem­ment contes­tée à Kin­sha­sa, beau­coup plus même que celle de 2011. En réa­li­té, les dix-huit an­nées pas­sées peuvent être sub­di­vi­sées en trois sé­quences : 2001-2006, 2006-2011 et 2011-2018.

Mon ob­jec­tif, tel qu’énon­cé le 26 jan­vier 2001 lors de mon pre­mier dis­cours à la na­tion, était clair : la réuni­fi­ca­tion de la RD Con­go, le re­tour à la sta­bi­li­té, la mise en forme d’un nou­veau cadre ma­croé­co­no­mique et l’or­ga­ni­sa­tion d’élec­tions générales. Cette mis­sion a été ac­com­plie, en dé­pit du re­fus par le can­di­dat Jean-pierre Bem­ba d’ac­cep­ter le ver­dict des urnes et de sa dé­ci­sion de re­cou­rir aux armes. La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui avait fi­nan­cé 90 % du pro­ces­sus élec­to­ral, a ava­li­sé les ré­sul­tats de 2006 et sans doute y a-t-il eu un lien de cause à ef­fet.

De 2006 à 2011, notre am­bi­tion a été de re­cons­truire le pays, ce qui m’a ame­né à nouer des re­la­tions avec la Chine pour fi­nan­cer les fa­meux cinq chan­tiers. L’idée était simple : ob­te­nir un prêt de 9 mil­liards de dol­lars [6,4 mil­liards d’eu­ros] en échange de l’ex­ploi­ta­tion en com­mun de trois conces­sions mi­nières, la Gé­ca­mines dé­te­nant 32 % de ces per­mis, et les so­cié­tés chi­noises, 68 %. Après beau­coup de trac­ta­tions et de pres­sions de la part du FMI et de la Banque mon­diale, ce chiffre a été ra­me­né à 6 mil­liards de dol­lars. De­puis, le pro­gramme est en cours.

Ar­rivent alors les élec­tions de no­vembre 2011. J’ai ti­ré cer­taines conclu­sions des ré­sis­tances et des in­com­pré­hen­sions de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale – en réa­li­té, oc­ci­den­tale – vis-à-vis de notre vo­lon­té de di­ver­si­fier nos par­te­na­riats éco­no­miques. Comme nous avions re­noué avec la crois­sance, nous avons ju­gé plus sain d’aug­men­ter de fa­çon sub­stan­tielle notre part dans le fi­nan­ce­ment du pro­ces­sus élec­to­ral, qui est pas­sée de 10 % en 2006 à 60 % en 2011, et ob­te­nu de l’as­sem­blée na­tio­nale une mo­di­fi­ca­tion du mode de scru­tin, qui est pas­sé de deux tours à un seul, afin de ré­duire le coût exor­bi­tant de la pré­si­den­tielle. Sur ce der­nier point, mon rai­son­ne­ment était simple : de­puis quand la dé­mo­cra­tie de­vrait-elle coû­ter plus cher que le dé­ve­lop­pe­ment? C’est un non-sens. La suite, cha­cun la connaît : là en­core, j’ai ga­gné, et là en­core mon concur­rent, feu Étienne Tshi­se­ke­di, qui avait fait cam­pagne en uti­li­sant contre moi des ar­gu­ments aus­si nau­séeux qu’in­ac­cep­tables, ne l’a pas ad­mis.

Par­mi ces ar­gu­ments, qui ont d’ailleurs la vie dure, ce­lui que vous n’êtes pas le fils de votre père, que vos ori­gines sont rwan­daises, etc.

Plus Con­go­lais que moi, plus pa­triote que moi, ce­la n’existe pas ! Le Mzee nous le ré­pé­tait sans cesse : la seule chose qui compte, c’est l’amour de son pays, le reste est tout à fait se­con­daire. Je crois que feu

Étienne Tshi­se­ke­di, ou à tout le moins son en­tou­rage, était l’otage de sa propre vio­lence ver­bale, la­quelle pré­cède sou­vent la vio­lence phy­sique. La veille du scru­tin, une dé­lé­ga­tion du Con­seil de sé­cu­ri­té me­née par l’am­bas­sa­deur du Ja­pon était ve­nue me voir avant de se rendre chez Tshi­se­ke­di. J’ai don­né mon nu­mé­ro de por­table au di­plo­mate ja­po­nais, en lui de­man­dant de le trans­mettre à mo­nad­ver­saire afin que nous puis­sions nous par­ler, entre Con­go­lais. L’am­bas­sa­deur le lui a re­mis, mais je n’ai ja­mais re­çu de coup de fil. Aux yeux de Tshi­se­ke­di, je n’étais pas con­go­lais.

Troi­sième sé­quence : 2011-2018. Très vite pol­luée par le dé­bat sur votre vo­lon­té sup­po­sée de mo­di­fier la Cons­ti­tu­tion afin de pou­voir pro­lon­ger votre bail au pou­voir. Un mau­vais pro­cès?

Cette troi­sième sé­quence, je l’ai vou­lue comme la ré­vo­lu­tion de la mo­der­ni­té. Ac­cé­lé­rer les cinq chan­tiers, ré­vi­ser le dé­cou­page ad­mi­nis­tra­tif, in­ves­tir dans les in­fra­struc­tures. Le pro­blème est que, dès 2012, une guerre nous a été im­po­sée dans l’est contre ce qu’on ap­pe­lait le M23. Il nous a fal­lu deux ans pour re­prendre la si­tua­tion mi­li­taire en main, au prix d’ef­forts fi­nan­ciers consi­dé­rables, à tra­vers des achats de blin­dés, d’armes et de mu­ni­tions et en dé­pit de l’em­bar­go im­po­sé par l’union eu­ro­péenne. Puis il a fal­lu ou­vrir un se­cond front plus au nord, contre les re­belles ADF-NALU, tou­jours ac­tifs au­jourd’hui. La RD Con­go est le pays des mille prio­ri­tés. Celle-là, nous ne l’avions pas choi­sie.

Sans doute. Mais vous n’avez pas ré­pon­du à ma­ques­tion…

J’y viens. Ja­mais, à au­cun mo­ment, je n’ai eu la ten­ta­tion de chan­ger la Cons­ti­tu­tion pour me main­te­nir au pou­voir, ja­mais. L’au­rais-je eue qu’il m’au­rait été ai­sé de mettre à pro­fit la mo­di­fi­ca­tion de 2011 in­tro­dui­sant le mode de scru­tin à un seul tour pour re­ve­nir sur la li­mi­ta­tion du nombre des man­dats pré­si­den­tiels et pro­po­ser une re­for­mu­la­tion. Je ne l’ai pas fait.

Pour­tant, en 2015, votre gou­ver­ne­ment a ten­té d’in­tro­duire un pro­jet de loi à l’as­sem­blée en ce sens. Il n’a pas pu le faire sans votre ac­cord!

Cette ini­tia­tive éma­nait de per­son­na­li­tés, dont cer­taines avaient été mes proches col­la­bo­ra­teurs, comme le Pr Éva­riste Bo­shab, qui es­ti­maient – ar­gu­ments ju­ri­diques à l’ap­pui – que le pla­fon­ne­ment des man­dats pré­si­den­tiels n’avait pas de sens. C’était leur droit. Mais ce­la n’a ja­mais été une po­li­tique ni un prin­cipe ar­rê­tés. Dans le cas contraire, je n’au­rais pas avan­cé mas­qué : je l’au­rais dit clai­re­ment. Pour le reste, il est évident que la RD Con­go a be­soin de ré­formes ur­gentes, no­tam­ment consti­tu­tion­nelles. Il n’est pas ac­cep­table que les Con­go­lais soient en quelque sorte condam­nés à lire leur Cons­ti­tu­tion les mains liées dans le dos, sans pou­voir la re­tou­cher. Re­gar­dez notre pro­ces­sus élec­to­ral: il nous au­ra coû­té 600 à 700 mil­lions de dol­lars sur quatre ans, de 2015 à 2019, avec 37 000 can­di­dats à la dé­pu­ta­tion na­tio­nale et pro­vin­ciale… C’est in­ima­gi­nable, alors que la prio­ri­té des prio­ri­tés de­vrait être le dé­ve­lop­pe­ment. Nous de­vons nous ré­veiller et re­ca­drer tout ce­la, si­non le rêve dé­mo­cra­tique va dé­bou­cher sur le chaos.

JA­MAIS, À AU­CUN MO­MENT, JE N’AI EU LA TEN­TA­TION DE MO­DI­FIER LA CONS­TI­TU­TION POUR RES­TER AU POU­VOIR.

Vous avez, au fil des an­nées, tra­vaillé avec des per­son­na­li­tés dont cer­taines ont fi­ni par vous quit­ter, voire vous com­battre. Le cas le plus em­blé­ma­tique est sans doute ce­lui de moï­se­ka­tum­bi. es­ti­mez-vous qu’ il vous a tra­hi?

L’his­toire les ju­ge­ra, lui et quelques autres. Il y a quelques an­nées, vous m’aviez de­man­dé de ci­ter le nom de la fi­gure his­to­rique la plus ins­pi­rante à mes yeux et je vous avais ré­pon­du: Jé­sus-christ. Le Christ sa­vait que, par­mi ses douze dis­ciples, un seul, Judas, al­lait le tra­hir. Il sa­vait aus­si que Pierre al­lait le mettre en garde contre cette tra­hi­son. Il sa­vait tout ce­la, mais il n’a rien chan­gé de ce que son père lui avait de­man­dé de faire. Moïse Ka­tum­bi, c’est un peu Judas Iscariote : il m’a tra­hi sans même y mettre les formes, sans au­cune élé­gance. Après tout, sa­chant tout ce qu’il me doit, il au­rait pu ve­nir me dire: « Mon­sieur le pré­sident, j’ai dé­ci­dé de le­ver l’op­tion et de faire de la po­li­tique au­tre­ment afin de me pré­sen­ter à l’élec­tion pré­si­den­tielle. » Je lui au­rais ré­pon­du: « Très bien, fé­li­ci­ta­tions, bonne chance. » Il a choi­si une autre voie, à lui de l’as­su­mer et à moi d’en ti­rer les conclu­sions.

Jé­sus di­sait aus­si :« Quand on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche »…

Je ne suis pas le Christ. J’aime la paix, mais je ne suis pas pa­ci­fiste.

De­puis votre ac­ces­sion au pou­voir, vos re­la­tions avec l’église ca­tho­lique sont em­preintes d’une mé­fiance ré­ci­proque, voire d’hos­ti­li­té. Or l’épis­co­pat re­pré­sente une vraie force en RD Con­go. Pour­quoi n’êtes-vous pas par­ve­nuàen­faire unal­lié ?

Pour le com­prendre, il faut sa­voir que l’église ca­tho­lique a une his­toire dans ce pays. Son rôle de bras spi­ri­tuel du co­lo­ni­sa­teur belge, puis ses po­si­tions hos­tiles à la lutte pour l’in­dé­pen­dance en disent long sur son ADN lo­cal. Plus tard, Mo­bu­tu et le Mzee ont eu maille à par­tir avec elle. La réa­li­té est que si la RD Con­go et les Con­go­lais sont de­ve­nus in­dé­pen­dants, l’église, elle, n’a pas su cou­per le cor­don om­bi­li­cal qui la re­lie à son pas­sé co­lo­nial. À preuve: elle s’ar­roge le droit d’ou­tre­pas­ser la com­mis­sion élec­to­rale in­dé­pen­dante pour pro­cla­mer seule ses propres ré­sul­tats. En 2006, en 2011 puis en 2019… Dans quel autre pays voit-on ce­la ? J’ima­gine l’église de France ou d’ita­lie se sub­sti­tuer ain­si à l’état. Qui l’ac­cep­te­rait ? La RD Con­go est une Ré­pu­blique, pas une théo­cra­tie.

Quelle est votre propre obé­dience?

Je suis chré­tien. Ni ca­tho­lique, ni pro­tes­tant, ni évan­gé­lique et tout ce­la à la fois. Un chré­tien qui pense qu’il faut rendre à Dieu et à Cé­sar ce qui leur ap­par­tient. Quand j’ai re­çu ici même les di­ri­geants de la Cenco [Confé­rence épis­co­pale na­tio­nale du Con­go], je leur ai dit : « L’église doit être au mi­lieu du vil­lage. Vous, vous vou­lez brû­ler le vil­lage. Pen­sez-vous que l’église en sor­ti­ra in­demne? »

Pen­dant vos dix-huit an­nées au pou­voir, vous avez eu un double pro­blème de com­mu­ni­ca­tion: vis-à-vis de vos com­pa­triotes, ha­bi­tués à des lea­ders plus cha­ris­ma­tiques, comme mo bu tu et votre père, ain­si que vis-à-vis de vos voi­sins et de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui vous ont sou­vent re­pro­ché votre ten­dance à agir en so­lo et dans une cer­taine opa­ci­té. En avez-vous conscience?

J’en­tends ce que vous dites. Mais il faut aus­si te­nir compte de la na­ture de l’homme que je suis et que j’ai tou­jours été. L’exer­cice du pou­voir ne m’a pas trans­for­mé, pas plus que nous ne sommes par­ve­nus à faire naître un Con­go­lais ra­di­ca­le­ment nou­veau – ce qui était pour­tant notre am­bi­tion en 2001. Je ne parle pas as­sez ? Peut-être est-ce une fai­blesse. Mais je conti­nue de pen­ser que la meilleure fa­çon de par­ler, c’est d’agir. Vous évo­quez nos rap­ports avec nos voi­sins : oui, c’est vrai, de­puis 2012 et vu les pro­blèmes ren­con­trés avec cer­tains d’entre eux, nous avons pris l’op­tion du « Con­go First ». En ma­tière de dé­fense, d’éco­no­mie, de di­plo­ma­tie, c’est la RD Con­go d’abord. Où est le pro­blème?

Quant à la fa­meuse com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale : là, ce n’est pas une af­faire de com­mu­ni­ca­tion, mais d’ap­pré­cia­tion.

De­puis leurs bu­reaux de Wa­shing­ton, New York, Bruxelles, Londres ou Pa­ris, cer­tains pensent connaître la RD Con­go mieux que nous-mêmes. Ils pensent aus­si que nous ne de­vons pas avoir d’autres par­te­naires qu’eux. À un en­voyé spé­cial amé­ri­cain qui me de­man­dait ce que son ad­mi­nis­tra­tion pou­vait faire pour nous, j’ai ré­pon­du ce­ci : « Ce­la fait cin­quante ans qu’on vous écoute. Le mo­ment est ve­nu de nous écou­ter. » Cette com­mu­nau­té oc­ci­den­tale nous a tant pro­mis et elle a si peu te­nu ses pro­messes! Sou­ve­nez-vous: avant les élec­tions de 2006, elle s’était en­ga­gée à mettre en oeuvre un plan Mar­shall pour la Rd­con­go, en échange d’un gou­ver­ne­ment de tran­si­tion. Je ne suis pas naïf : je n’ai pas cru une se­conde à ce bo­bard. Ces soi-di­sant par­te­naires ont fait tout le contraire, ils ont cher­ché à blo­quer notre dé­ve­lop­pe­ment, y com­pris notre ca­pa­ci­té à dé­fendre notre in­té­gri­té ter­ri­to­riale. Je ne peux pas avoir de re­la­tions apai­sées avec des gens qui pré­tendent choi­sir à notre place, et en fonc­tion de leurs propres intérêts, l’iden­ti­té de nos in­ter­lo­cu­teurs éco­no­miques, et qui fondent leurs dé­ci­sions sur la base de ru­meurs, de on-dit et de rap­ports D’ONG.

Cette com­mu­nau­té que vous cri­ti­quez a ren­du en 2018 un hom­mage so­len­nel à l’ un de vos com­pa­triotes, le dr de­nis muk­wege, en lui dé­cer­nant le No­bel de la paix. Ce­la vous a-t-il po­sé pro­blème?

Le Dr Muk­wege a ai­dé beau­coup de femmes du Sud-ki­vu à se re­cons­truire, phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gique ment. C’est in­dé­niable. Lors­qu’il a re­çu le prix Sa­kha­rov en 2014 et qu’il est ve­nu me le pré­sen­ter, je l’ai na­tu­rel­le­ment fé­li­ci­té et en­cou­ra­gé à pour­suivre son oeuvre. Mais mettre, comme il l’a fait par la suite, son en­ga­ge­ment hu­ma­ni­taire et les Ong­qui le sou­tiennent au ser­vice d’un dis­cours po­li­tique pose pro­blème. De­nis Muk­wege est par­fai­te­ment libre de faire de la po­li­tique, c’est la confu­sion des genres qui n’est pas saine. Je sa­lue son prix No­bel, tout à fait mé­ri­té, mais il doit prendre garde à ne pas être ins­tru­men­ta­li­sé.

Si l’on en croit le ré­sul­tat d’en­quêtes pu­bliées en 2017 par l’agence Bloom­berg et par une ONG amé­ri­caine, le Groupe d’études sur le Con­go, votre fa­mille proche dé­tien­drait de très sub­stan­tiels intérêts dans l’ éco­no­mie congo­laise. Ce qui ex­pli­que­rait votre ré­ti­cence à cé­der le pou­voir et votre vo­lon­té de le contrô­ler in di­rec­te­ment après votre dé­part. Que ré­pon­dez-vous?

Je suis ten­té de vous dire, comme les Amé­ri­cains: « I don’t re­ply to bull­shit. » Mais cre­vons l’ab­cès : ci­tez-moi un seul sec­teur clé de l’éco­no­mie congo­laise qui soit sous l’em­prise d’un membre de ma fa­mille, un seul. Les as­su­rances ? Non. Les mines ? Non. L’éner­gie? Non. La té­lé­pho­nie? Non. L’im­mo­bi­lier ? Non. Les banques? non. Et les trans­ports non plus ! Pour avoir pré­ten­du en 2004 qu’une com­pa­gnie aé­rienne, He­wa Bo­ra, m’ap­par­te­nait après avoir ap­par­te­nu à mon père, un jour­nal fran­çais a été condam­né en dif­fa­ma­tion.

Sauf que l’un de vos frères, Fran­cis Se­le­ma­ni Mt­wale, di­ri­geait jus­qu’en mai 2018 la BGFIBANK de Kin­sha­sa…

C’est exact. Se­le­ma­ni est un fi­nan­cier, éco­no­miste de for­ma­tion, qui, après ses études aux États-unis, est ve­nu im­plan­ter la fi­liale lo­cale de la BGFI. Mais comme vous le sa­vez, cette banque n’est pas congo­laise, elle est ga­bo­naise, et il n’en est pas le pro­prié­taire. Le fond de tout ce­la est qu’en réa­li­té, de­puis 2016, on cherche à m’abattre par tous les moyens. Beau­coup de chefs d’état afri­cains pos­sèdent des biens à l’étran­ger, moi non. Ni aux États-unis, ni en Bel­gique, ni en France, ni en Gran­deB­re­tagne – et ce n’est pas faute d’avoir cher­ché: ils n’ont rien trou­vé. Alors on ra­conte n’im­porte quoi. Ma fa­mille et moi n’al­lons pas perdre notre temps à traî­ner tous ces char­la­tans en jus­tice. Par ailleurs, pré­ci­sons à toutes fins utiles qu’au­cun de ses membres ne siège dans l’ad­mi­nis­tra­tion, dans un mi­nis­tère, au sein d’un gou­ver­no­rat, d’une mai­rie et bien évi­dem­ment du gou­ver­ne­ment de ce pays. Nulle part.

Ils sont pour­tant bien pré­sents dans le do­maine des af­faires…

Cer­tains d’entre eux, oui. Et alors ? Prou­vez-moi qu’ils bé­né­fi­cient de pas­se­droits ! Ce sont des Con­go­lais comme les autres, et les pre­miers in­ves­tis­seurs dans ce pays ne de­vraient pas être les Chi­nois, les In­diens, les Li­ba­nais ou les Oc­ci­den­taux, mais les Con­go­lais eux-mêmes. J’ai per­son­nel­le­ment in­ves­ti dans ce pays, je conti­nue­rai à le faire, et per­sonne ne pour­ra m’en em­pê­cher.

KA­TUM­BI, C’EST JUDAS ISCARIOTE. IL M’A TRA­HI SANS MÊME Y METTRE LES FORMES, SANS AU­CUNE ÉLÉ­GANCE.

Qu’al­lez-vous de­ve­nir après avoir quit­té le pou­voir?

La RD Con­go est un vaste chan­tier. Par­tout où les autres voient des pro­blèmes, je vois des op­por­tu­ni­tés. Les es­paces où m’in­ves­tir au ser­vice de mon pays sont illi­mi­tés.

Comme opé­ra­teur éco­no­mique ? Vous l’êtes dé­jà, en tant que pro­prié­taire ter­rien à Kin­ga­ka­ti et au Ka­tan­ga…

Comme agent de dé­ve­lop­pe­ment, plu­tôt. Je n’ai ja­mais fait d’af­faires. L’agri­cul­ture, c’est vrai, est une de mes pas­sions, mais il y a bien d’autres do­maines.

Beau­coup de Con­go­lais se posent la ques­tion : lais­se­rez-vous votre suc­ces­seur gou­ver­ner en toute li­ber­té, quel qu’il soit et même s’il s’agit d’un can­di­dat is­su de l’op­po­si­tion ?

La Cons­ti­tu­tion est très claire au su­jet des pré­ro­ga­tives dé­vo­lues au chef de l’état élu. Je la res­pec­te­rai, com­meje l’ai tou­jours res­pec­tée.

Quand vous dites que vous se­rez « en ré­serve de la na­tion », qu’en­ten­dez-vous par là ?

Chaque Con­go­lais est un ré­ser­viste à la dis­po­si­tion de son pays. Pour le reste, soyez ras­su­ré : le pré­sident pro­cla­mé élu se­ra le pré­sident de la RD Con­go, avec tous les pou­voirs pour ap­pli­quer son pro­gramme.

Et s’il prend des dé­ci­sions contraires à vos vues ou à vos intérêts?

J’es­père bien qu’il y au­ra entre lui et moi une ligne de com­mu­ni­ca­tion. Mes dix-huit ans à la tête de ce pays valent bien quelques conseils utiles – à condi­tion qu’on me les de­mande.

Un scé­na­rio Pou­tine-med­ve­dev-pou­tine, ce­la vous a-t-il ef­fleu­ré?

[Rires] Je ne lis pas le russe. Il fau­dra que je m’y mette.

J’AI PER­SON­NEL­LE­MENT IN­VES­TI DANS CE PAYS. JE CONTI­NUE­RAI À LE FAIRE APRÈS LE POU­VOIR ET PER­SONNE NE POUR­RA M’EN EM­PÊ­CHER.

Pour­quoi vous êtes-vous lais­sé pous­ser la barbe?

Ques­tion in­time. Ma barbe est la ma­ni­fes­ta­tion d’une ré­bel­lion in­terne. Il y a deux ans et de­mi en­vi­ron, je me suis po­sé beau­coup de ques­tions sur l’ori­gine de la haine que cer­taines per­sonnes éprou­vaient à mon en­contre. Ce­la a dé­clen­ché en moi un sen­ti­ment de ré­volte. Cette barbe, c’est celle du re­belle que dans le fond je n’ai ja­mais ces­sé d’être.

Dans sa ferme de Kin­ga­ka­ti, en dé­cembre der­nier.

Lors de sa pres­ta­tion de ser­ment, le 26 jan­vier 2001, à Kin­sha­sa.

Avec son épouse, Olive, et leur fils, Laurent-dé­si­ré, dans un bu­reau de vote du quar­tier de La Gombe, à Kin­sha­sa, le 30 dé­cembre.

L’ar­che­vêque de Kin­sha­sa, Fri­do­lin Am­bon­go, lors de son ins­tal­la­tion, le 25 no­vembre.

Mee­ting de sou­tien à Moïse Ka­tum­bi dans un hô­tel de Jo­han­nes­burg (Afrique du Sud), le 12 mars 2018.

Chan­tier de construc­tion d’une zone ré­si­den­tielle par une en­tre­prise chi­noise à Kin­sha­sa.

Lors de l’en­tre­tien, le 29 dé­cembre, à Kin­sha­sa.

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.