Ni­ge­ria Au pays des fai­seurs de rois

Ils sont riches, dis­posent de ré­seaux puis­sants, et font et dé­font les car­rières po­li­tiques. Qui sont ces par­rains qui vont pe­ser sur les pro­chaines élec­tions ?

Jeune Afrique - - Sommaire - AN­NA SYL­VESTRE-TREINER

J «e vais lui faire une offre qu’il ne pour­ra pas re­fu­ser. Re­tourne avec les autres et amuse-toi. Ne t’in­quiète pas pour cette his­toire. Je m’en oc­cupe per­son­nel­le­ment. » Cos­tume noir, che­mise blanche et rose rouge à la bou­ton­nière, dans son bu­reau en clair-obs­cur, Don Vi­to Cor­leone, le chef de la ma­fia, règle les der­nières af­faires de son clan. La scène du film Le Par­rain se dé­roule à New York, mais elle pour­rait avoir lieu à La­gos – où les DVD contre­faits du long-mé­trage conti­nuent d’avoir du suc­cès.

Ici, la réa­li­té dé­passe sou­vent la fic­tion, et les god­fa­thers (« par­rains », en an­glais) font de la po­li­tique. « On ne connaît pas tou­jours leur vi­sage, mais ils sont très puis­sants. Ils dé­cident qui se­ra can­di­dat aux élec­tions et, bien sou­vent, qui ga­gne­ra », ex­plique Isaac Ola­wale Al­bert, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té d’iba­dan, dans l’état d’oyo. Ils peuvent user de leurs ré­seaux comme des ser­vices de groupes vio­lents. « Ils adoubent un homme lige puis, du­rant son man­dat, at­tendent un re­tour sur in­ves­tis­se­ment », ajoute Marc-an­toine Pé­rouse de Mont­clos, cher­cheur à l’ins­ti­tut de re­cherche pour le dé­ve­lop­pe­ment (IRD). Riches, ils s’as­surent de nou­veaux contrats, le contrôle de cer­tains sec­teurs éco­no­miques et les moyens de gar­der leur in­fluence. « Le “par­rai­nage” est tout sauf dé­mo­cra­tique. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles la po­li­tique ni­gé­riane reste un jeu pué­ril et violent », pour­suit Isaac Ola­wale Al­bert.

Au­jourd’hui, ils sont en­core peu nom­breux à pou­voir re­ven­di­quer le titre de par­rain au ni­veau fé­dé­ral. Mais ils sont om­ni­pré­sents dans les 36 États ni­gé­rians et jouent dé­jà un rôle ca­pi­tal dans la course aux postes lo­caux. Por­trait des plus puis­sants de ces hommes aus­si en­viés que dé­criés, sul­fu­reux et in­con­tour­nables à la veille des élec­tions générales des 16 fé­vrier et 2 mars.

Bo­la Ti­nu­bu

S’il n’y en avait qu’un, ce se­rait lui. À 66 ans, bien plus que le roi de l’im­mense La­gos, il règne sur l’en­semble du su­douest du Ni­ge­ria, et c’est l’un des atouts in­dis­pen­sables pour qui veut s’em­pa­rer de la tête du pays. En 2015, Bo­la Ti­nu­bu

a joué un rôle ca­pi­tal pour per­mettre à Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri de dé­cro­cher la vic­toire à la pré­si­den­tielle. Alors, quand les re­la­tions entre ces deux pi­liers de l’all Pro­gres­sives Con­gress (APC) ont pa­ru se dé­gra­der, beau­coup y ont vu de mau­vais au­gure pour le chef de l’état, can­di­dat à un se­cond man­dat. Conscient de ce risque, le pré­sident a vou­lu ras­su­rer ces der­nières se­maines, s’af­fi­chant avec Bo­la Ti­nu­bu et le nom­mant res­pon­sable de sa cam­pagne. Il lui a confié les clés de sa ré­élec­tion.

Il ne faut pas se fier à l’air in­of­fen­sif de cet homme frêle, aux fines lu­nettes et au sou­rire faus­se­ment naïf. Lea­der yo­ru­ba, le Ja­ga­ban (« chef »), comme il est sur­nom­mé, est un re­dou­table po­li­tique. De­puis vingt ans, l’an­cien gou­ver­neur de la plus grande ville du Ni­ge­ria et de ses 6,5 mil­lions d’élec­teurs (soit qua­si­ment un dixième des vo­tants à l’échelle na­tio­nale) di­rige cette vaste ré­gion qui, tous les quatre ans, dé­par­tage les can­di­dats des deux prin­ci­pales coa­li­tions du pays. « Bo­la Ti­nu­bu est un né­go­cia­teur, es­time Idayat Has­san, la di­rec­trice du Centre pour la dé­mo­cra­tie et le dé­ve­lop­pe­ment (CDD), éta­bli à La­gos. À chaque ni­veau po­li­tique, il a pla­cé des lieu­te­nants, qui le servent et qu’il ré­tri­bue. Il sait par­ta­ger et dis­tri­buer de l’ar­gent, ce qui le rend po­pu­laire. »

Consi­dé­ré comme l’une des per­sonnes les plus riches du Ni­ge­ria, même si sa for­tune n’a pas été es­ti­mée pré­ci­sé­ment, et do­té de forts ré­seaux tant na­tio­naux qu’in­ter­na­tio­naux, Bo­la Ti­nu­bu est l’hé­ri­tier d’une dy­nas­tie. Sa mère, Abi­ba­tu Mo­ga­ji, était une des bu­si­ness­wo­men ma­jeures du pays et la pa­tronne des com­mer­çants ni­gé­rians. À la tête d’ocean and Oil, son ne­veu, Ade­wale Ti­nu­bu, est l’un des grands ac­teurs du sec­teur pé­tro­lier na­tio­nal. Quant à sa femme, Olu­re­mi, elle est la sé­na­trice de La­gos.

Sus­pec­té de cor­rup­tion mais ja­mais condam­né, Bo­la Ti­nu­bu conduit une ma­chine dif­fi­cile à battre. À l’oc­ca­sion des pro­chaines élec­tions gou­ver­no­riales à La­gos, le com­bat se­ra ar­du pour Akin­wun­mi Am­bode, le gou­ver­neur sor­tant. Ex-pou­lain de Ti­nu­bu, il a été lâ­ché au pro­fit de Ba­ba­jide Olu­so­la San­wo-olu, qui, avec un par­rain de cette trempe, fait fi­gure de fa­vo­ri.

Le pré­sident, Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri (à g.), a fait de l’in­fluent Bo­la Ti­nu­bu le res­pon­sable de sa cam­pagne.

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