Cameroun Dion Ngute en mis­sion com­man­dée

C’est en­core un an­glo­phone que Paul Biya a choi­si comme nou­veau Pre­mier mi­nistre. Sa prio­ri­té : ra­me­ner la paix dans les pro­vinces fron­deuses.

Jeune Afrique - - Sommaire - MA­THIEU OLI­VIER

La jour­née a été longue, in­tense, fes­tive, ce 4 jan­vier à Ekoum­doum. Dans ce fau­bourg du sud-est de Yaoun­dé, fa­mille et amis, ac­com­pa­gnés de quelques cu­rieux, for­maient une file d’at­tente de­vant la vil­la du nou­veau lo­ca­taire de la pri­ma­ture : Jo­seph Dion Ngute, nom­mé quelques heures plus tôt en rem­pla­ce­ment de Phi­lé­mon Yang, en poste de­puis 2009. À l’in­té­rieur, cer­tains sablent le cham­pagne. Tous ont le sou­rire. « C’est notre Pre­mier mi­nistre ! » s’ex­clame un sup­por­ter. Un autre: « C’est un hon­neur pour notre quar­tier. » L’in­té­res­sé, tout sou­rire der­rière ses lu­nettes rec­tan­gu­laires, s’ex­pri­mant en fran­çais puis en an­glais, se dit « ému », re­mer­cie à tour de bras, sans ou­blier « le pré­sident Paul Biya ».

Quelques j ours au­pa­ra­vant, peu au­raient pa­rié sur la bonne for­tune de cet homme du sé­rail. Mi­nistre dé­lé­gué au­près du mi­nistre des Re­la­tions ex­té­rieures, char­gé des re­la­tions avec le Com­mon­wealth de 1997 à 2018, puis mi­nistre char­gé de mis­sion à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, l’homme n’est pour­tant pas un in­con­nu. Il a l’oreille de Jacques Fame Ndon­go, mi­nistre de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et secrétaire à la com­mu­ni­ca­tion du Ras­sem­ble­ment dé­mo­cra­tique du peuple ca­me­rou­nais (RDPC, au pou­voir). Fi­dèle par­mi les fi­dèles de Paul Biya, Fame Ndon­go a gran­de­ment contri­bué à la ré­élec­tion du pré­sident, pour qui il ré­dige ré­gu­liè­re­ment des notes.

Stra­tège avi­sé

Lui-même membre du co­mi­té cen­tral du RDPC (il est secrétaire ad­joint aux af­faires éco­no­miques, so­ciales et à l’em­ploi), Jo­seph Dion Ngute est éga­le­ment en bons termes avec Re­né Em­ma­nuel Sa­di. Stra­tège, il n’ou­blie pas de consul­ter ce poids lourd du sys­tème Biya, aus­si in­fluent à la pré­si­dence qu’au RDPC, sur les ques­tions de di­plo­ma­tie. Les deux hommes se sont no­tam­ment cô­toyés au quo­ti­dien alors qu’ils étaient tous deux char­gés de mis­sion à la pré­si­dence, de mars à dé­cembre 2018. Sa­di est au­jourd’hui mi­nistre de la Com­mu­ni­ca­tion du pre­mier gou­ver­ne­ment de Dion Ngute.

Faut-il dé­ce­ler l’ébauche d’un nou­veau trium­vi­rat au ser­vice du chef d’etou­di ? Jo­seph Dion Ngute a en tout cas quelques atouts dans la manche. Ju­riste res­pec­té, il a par­ti­ci­pé au rè­gle­ment du pro­blème de la pres­qu’île de Ba­kas­si (2002) – aux cô­tés d’un cer­tain Mau­rice Kam­to, can­di­dat mal­heu­reux à la der­nière pré­si­den­tielle et prin­ci­pal op­po­sant à Paul Biya de­puis. For­mé au ly­cée de Buéa (Sud-ouest), où il était un « élève brillant », se­lon un ca­ma­rade de classe, cet homme par­fai­te­ment bi­lingue a fré­quen­té l’uni­ver­si­té de Yaoun­dé avant de prendre le che­min du Royaume-uni pour des études de droit sur les bancs du Queen Ma­ry’s Col­lege puis de l’uni­ver­si­té de War­wick.

C’est d’ailleurs au sein de cet éta­blis­se­ment que l’an­glo­phone, né le 12 mars 1954, pré­sente en 1982 une thèse por­tant sur… « les contrats stan­dar­di­sés dans un État bi­ju­ri­dique, la Ré­pu­blique unie du Cameroun ». En d’autres termes, le na­tif de Bon­gong Ba­rom­bi, dans le Sud-ouest, s’in­ter­roge dé­jà sur l’ar­ti­cu­la­tion entre les mo­dèles ju­ri­diques fran­co­phone et an­glo­phone, su­jet tou­jours cen­tral de la crise qui a re­pris fin 2016. « Des ef­forts de­vraient être faits dans un pays cen­tra­li­sé comme le Cameroun, où il existe un be­soin évident d’uni­for­mi­té du droit.

Hé­las, ce­la n’est pas le cas », écri­vait alors le jeune ju­riste. De­ve­nu Pre­mier mi­nistre, Jo­seph Dion Ngute fait face, trente-six ans plus tard, à une ré­bel­lion sé­pa­ra­tiste am­ba­zo­nienne qui de loin dé­pas­sé les re­ven­di­ca­tions cor­po­ra­tistes des avo­cats an­glo­phones.

Ta­lents de di­plo­mate

Se­ra-t-il le Pre­mier mi­nistre de l’apai­se­ment ? Paul Biya compte en tout cas sur ses ta­lents de di­plo­mate. Char­gé des re­la­tions avec le Com­mon­wealth puis char­gé de mis­sion à la pré­si­dence, il a mul­ti­plié les contacts avec les re­pré­sen­tants amé­ri­cains, bri­tan­niques et sud-afri­cains afin de faire va­loir la po­si­tion de Paul Biya. « Du cô­té du pou­voir, il est le meilleur choix pos­sible pour ré­soudre la si­tua­tion en zone an­glo­phone », confie un ad­ver­saire po­li­tique et néan­moins ami. Fa­mi­lier du Con­seil des droits de l’homme des Na­tions

JU­RISTE RES­PEC­TÉ, IL A PAR­TI­CI­PÉ AU RÈ­GLE­MENT DU CONTENTIEUX DE LA PRES­QU’ÎLE DE BA­KAS­SI COMME UN CER­TAIN… MAU­RICE KAM­TO.

unies et de la Cour afri­caine des droits de l’homme, il était en­core en juillet 2018 l’un des hommes de confiance du pré­sident à Wa­shing­ton, où il avait été en­voyé pour lut­ter contre le lob­bying des lea­ders am­ba­zo­niens aux États-unis.

Ma­rié à une mé­de­cin mais dis­cret sur sa fa­mille, ce Sa­wa « de ca­rac­tère », pro­fes­sion­nel « humble, res­pec­té et mo­deste », se­lon les termes de l’une de ses re­la­tions per­son­nelles, par ailleurs chef tra­di­tion­nel des Ban­kons du dé­par­te­ment de Mian (Sud-ouest), ne peut igno­rer la dif­fi­cul­té de sa pre­mière mis­sion. La veille de sa no­mi­na­tion, le 3 jan­vier, des sé­ces­sion­nistes am­ba­zo­niens du Sud-ouest ont in­cen­dié la vil­la qu’il pos­sède dans les en­vi­rons d’ekon­do Ti­ti. Per­çu comme peu am­bi­tieux, moins ef­fa­cé et moins aus­tère que son pré­dé­ces­seur Phi­lé­mon Yang, il a la confiance du chef et cultive le res­pect à l’égard de cer­tains proches de Paul Biya, comme l’an­cien sé­na­teur Pe­ter Ma­fa­ny Mu­songe. Mais de com­bien de temps dis­pose le ju­riste, pas­sé par la di­rec­tion de l’école na­tio­nale de la ma­gis­tra­ture dans les an­nées 1990 ?

Luttes de clans

Les élec­tions lé­gis­la­tives, dé­li­cates pour le RDPC après une pré­si­den­tielle 2018 mar­quée par la per­cée d’une nou­velle op­po­si­tion, se pro­filent dé­jà et doivent se dé­rou­ler avant le mois de no­vembre 2019. Les re­tom­bées du ca­mou­flet de la Coupe d’afrique des na­tions 2019 se font en­core sen­tir, alors que le mi­cro­cosme po­li­tique de Yaoun­dé est sus­pen­du au conflit qui op­pose, par par­ti­sans in­ter­po­sés, le secrétaire gé­né­ral de la pré­si­dence, Fer­di­nand Ngoh Ngoh, et Louis-paul Mo­taze, le mi­nistre des Fi­nances. « Son pre­mier dé­fi est sans doute de par­ve­nir à tra­vailler au mi­lieu des luttes de clans », glisse un proche. Comme Phi­lé­mon Yang, Jo­seph Dion Ngute est avant tout un homme de dos­siers. Il est pro­bable qu’il s’ac­com­mo­de­ra du peu de marge de ma­noeuvre que le chef de l’état lui lais­se­ra (on lui a d’ailleurs main­te­nu un secrétaire gé­né­ral ré­pu­té pour sa forte per­son­na­li­té, Sé­ra­phin Ma­gloire Fou­da). Et, comme Yang, il va dé­sor­mais de­voir prou­ver qu’il sait na­vi­guer en eaux pro­fondes, loin de la sur­face, où les prin­ci­paux pré­da­teurs po­li­tiques de Yaoun­dé ont l’ha­bi­tude de s’af­fron­ter.

U SE P E K E R IE P - N A JE

Plu­sieurs fois mi­nistre, il est ré­pu­té humble et peu am­bi­tieux.

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