Une his­toire belge

Après cinq an­nées de tra­vaux, le Mu­sée royal de l’afrique cen­trale de Ter­vu­ren vient de rou­vrir ses portes sous le nom d’afri­ca Mu­seum. Il pro­pose dé­sor­mais une lec­ture cri­tique de la pé­riode co­lo­niale.

Jeune Afrique - - Économie Débats - NI­CO­LAS MI­CHEL, en­voyé spé­cial à Ter­vu­ren

En construi­sant le Mu­sée du quai Bran­ly, en créant le Mu­sée de l’his­toire de l’im­mi­gra­tion, le gou­ver­ne­ment fran­çais a fait le choix, il y a quelques an­nées, de gom­mer pour par­tie le pas­sé co­lo­nial de ses ins­ti­tu­tions mu­séales. Le Mu­sée de l’homme, au Tro­ca­dé­ro, comme le Mu­sée na­tio­nal des arts d’afrique et d’océa­nie, dans le Pa­lais de la porte Do­rée, étaient ju­gés ana­chro­niques: ils ont dis­pa­ru au pro­fit de nou­velles en­ti­tés au sein des­quelles le pro­jet qui les vit naître n’est guère ef­fleu­ré.

En Bel­gique, un tout autre choix a orien­té les dé­ci­sions de l’équipe de ré­no­va­tion qui vient de per­mettre, dé­but dé­cembre, au Mu­sée royal de l’afrique cen­trale de re­naître sous le nom d’afri­ca Mu­seum. Il a fal­lu cinq an­nées de tra­vaux et 74 mil­lions d’eu­ros, mais le pas­sé n’a pas été re­mi­sé sous le ta­pis, il est en­core là, bien vi­sible mais dé­sor­mais ex­pli­qué, dé­cor­ti­qué, ana­ly­sé. Si les vi­si­teurs n’entrent plus par l’an­cienne ro­tonde conçue à la gloire du roi Léo­pold II, cette der­nière a été conser­vée, té­moi­gnage à charge d’une en­tre­prise co­lo­niale dé­me­su­rée qui fit quelque 10 mil­lions de morts. Murs de marbre, im­mense cou­pole, étoile de l’état in­dé­pen­dant du Con­go (1885-1908) au sol et hautes sta­tues de bronze do­ré si­gnées Ar­sène Mat­ton: tout re­flète une vi­sion co­lo­niale d’au­tre­fois où les Belges sont pré­sen­tés comme bien­fai­teurs et hé­ros d’une ci­vi­li­sa­tion s’es­ti­mant su­pé­rieure. Mais le buste en ivoire du roi a été dé­ca­lé de quelques mètres pour lais­ser la place à une sculp­ture du Con­go­lais Ai­mé Mpa­né, en bois et en bronze, in­ti­tu­lée Nou­veau souffle ou le Con­go bour­geon­nant.

Il s’agit d’un vi­sage à tra­vers le­quel monte la sève d’un arbre re­nais­sant. « Au dé­but, j’ai un peu hé­si­té à ex­po­ser mon tra­vail ici, en par­ti­cu­lier quand j’ai su que les sta­tues co­lo­niales ne se­raient pas en­le­vées, ra­conte l’ar­tiste. Puis j’ai eu l’idée de pla­cer mon oeuvre sur l’étoile où se trou­vait le buste de Léo­pold II… Là en­core, je n’ai pas pu, les scé­no­graphes sou­hai­taient pré­ser­ver la pers­pec­tive d’en­semble qui per­met de voir l’élé­phant King Ka­sai. Mais j’ai vou­lu être dans une dé­marche po­si­tive qui per­mette un dia­logue. Quand on ob­serve ma sculp­ture, le re­gard monte le long de la cou­lée d’or et, lors­qu’on lève les yeux au ciel, on est ébloui, on ne voit plus rien d’autre que la lu­mière. Et le ra­meau que porte mon per­son­nage sur le som­met de la tête est comme une cou­ronne de roi. Dé­sor­mais, c’est l’afri­cain qui est cou­ron­né. »

Pour qui vi­site de ma­nière at­ten­tive l’afri­ca Mu­seum au­jourd’hui, ces chocs tec­to­niques op­po­sant ves­tiges d’un pas­sé in­di­geste et in­ter­pré­ta­tions contem­po­raines rythment tout le par­cours. Le mé­mo­rial dé­dié aux 1508 Belges ayant per­du la vie entre 1876 et 1908 dans l’état in­dé­pen­dant du Con­go ac­cueille ain­si une oeuvre de l’ar­tiste Fred­dy Tsim­ba, ha­bi­tuel­le­ment connu pour ses sculp­tures de fer, mais qui pro­pose ici, avec Ombres, un hom­mage dé­li­cat aux Con­go­lais morts pen­dant la même pé­riode en Bel­gique – en par­ti­cu­lier les 7 qui furent ex­hi­bés dans les « vil­lages afri­cains » lors de l’ex­po­si­tion uni­ver­selle de Bruxelles-ter­vu­ren, en 1897.

En conser­vant sur les murs les 45 ré­pé­ti­tions du mo­no­gramme de Léo­pold II – un double L – ou les pein­tures sym­bo­listes d’émile Fa­bry ( La Baie de Léo­pold­ville, Le Che­min de fer du Con­go, etc.) dans la salle aux cro­co­diles, le mu­sée as­sume ce qu’il fut avec hon­nê­te­té. Et pro­pose une dé­marche (au­to)cri­tique. « L’ex­po­si­tion tem­po­raire n’avait pas chan­gé de­puis les an­nées 1950, ra­conte le di­rec­teur, Gui­do Gry­seels. Avant les tra­vaux de ré­no­va­tion, on pou­vait voir au moins quinze fois le por­trait de Léo­pold II. Le mu­sée dif­fu­sait une image co­lo­niale se­lon la­quelle la culture oc­ci­den­tale se­rait su­pé­rieure aux cultures afri­caines. On montre dé­sor­mais que cette époque d’ex­ploi­ta­tion du Con­go était une en­tre­prise ca­pi­ta­liste et qu’il en a ré­sul­té beau­coup de vio­lence. »

Cette vio­lence trans­pa­raît no­tam­ment dans une salle spé­ci­fi­que­ment consa­crée à la co­lo­ni­sa­tion et à l’in­dé­pen­dance, où cha­cun peut se faire une idée des hor­reurs com­mises par amour de l’ivoire et du ca­ou­tchouc… Du moins pour ceux qui sont ca­pables de re­gar­der cette vé­ri­té en face. Un vi­si­teur belge, con­fron­té aux chi­cotes qui ser­vaient à fouet­ter les tra­vailleurs con­go­lais, par­fois jus­qu’à la mort:

« Mais en­fin, ce ne sont pas les Belges qui ont in­ven­té les chi­cotes! Elles exis­taient avant la co­lo­ni­sa­tion! » Comme quoi, il y a en­core du tra­vail…

Avec les ré­serves du mu­sée – quelque 120000 pièces dites eth­no­gra­phiques, mais aus­si des mi­né­raux, des ani­maux em­paillés, des es­sences vé­gé­tales –, les équipes de ré­no­va­tion ont es­sayé de faire du neuf avec du vieux, sou­vent contraintes de res­pec­ter le mo­bi­lier, clas­sé. Pas de ta­bu­la ra­sa, donc, mais une at­mo­sphère qui em­prunte à celle des ca­bi­nets de cu­rio­si­tés et une ré­écri­ture qui fait ap­pel à l’in­tel­li­gence. Comme dans cette salle consa­crée à l’his­toire longue, qui dé­montre à quel point l’afrique cen­trale a un pas­sé riche et dy­na­mique. Char­gé de ce lieu es­sen­tiel, Alexan­der Li­ving­ston Smith ex­plique la dé­marche sui­vie: « L’his­toire est sou­vent uti­li­sée comme un ou­til po­li­tique. Nous l’uti­li­sons plu­tôt pour en­ri­chir les gens et les rendre moins vul­né­rables. »

Évi­dem­ment, des voix s’élèvent pour trou­ver que le mu­sée n’en fait pas as­sez et que les exac­tions de Léo­pold II exi­ge­raient une trans­for­ma­tion plus ra­di­cale. Col­la­bo­ra­teur scien­ti­fique du dé­par­te­ment d’eth­no­gra­phie char­gé de l’ex­po­si­tion tem­po­raire « Art sans pa­reil », Ju­lien Vol­per aborde la ques­tion avec franc-par­ler: « On at­tend beau­coup du mu­sée de Ter­vu­ren, qui doit tout faire: évo­quer la co­lo­ni­sa­tion, la dé­co­lo­ni­sa­tion, le Con­go contem­po­rain, l’im­mi­gra­tion! Ter­vu­ren ne peut pas tout faire – ou ce se­ra for­cé­ment de ma­nière in­com­plète. Un mu­sée qui es­saie de tout trai­ter ne peut pas le faire cor­rec­te­ment. » À quoi l’on pour­rait ajou­ter qu’un mu­sée ne peut être la seule ins­ti­tu­tion à as­su­mer les er­re­ments des an­nées co­lo­niales d’un pays. La fa­mille royale belge pour­rait, par exemple, y mettre un peu du sien, elle qui n’a pas sou­hai­té inau­gu­rer le mu­sée, le 8 dé­cembre 2018. « Le roi ne s’im­misce pas dans les dé­bats en cours », dit-on pour ex­cu­ser l’ab­sence de Phi­lippe. Pra­tique.

Long che­min

En pleine po­lé­mique au­tour de la res­ti­tu­tion des oeuvres d’art ac­ca­pa­rées par les puis­sances eu­ro­péennes, Gui­do Gry­seels, se re­trouve donc en pre­mière ligne face aux re­ven­di­ca­tions dé­mul­ti­pliées de­puis les an­nonces du pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron. « Il n’est pas nor­mal que 90 % du pa­tri­moine afri­cain se trouve hors d’afrique, sou­tient Gry­seels. Il y a un très long che­min à faire, et nous avons ré­flé­chi à ce qui a été ac­quis illé­ga­le­ment ou lé­ga­le­ment. Nous sommes ou­verts au dé­bat sur la ques­tion des res­ti­tu­tions, nous sommes prêts à tra­vailler en com­mun pour des prêts à long terme et pour rendre les ar­chives sous forme di­gi­tale, dès le dé­but de 2019. » L’ou­ver­ture du Mu­sée de Kin­sha­sa de­vrait sans doute per­mettre le re­tour d’oeuvres, comme le pré­sident Jo­seph Ka­bi­la en a fait la de­mande. « Je ne dis pas que la dé­co­lo­ni­sa­tion est ter­mi­née. Je dis que c’est un pro­ces­sus qui est en marche », pour­suit Gry­seels.

La pi­rogue de 22,5 mcreu­sée dans un tronc de si­po qui a été ins­tal­lée dans le pas­sage re­liant la nou­velle en­trée au mu­sée ne na­vi­gue­ra plus ja­mais sur le Con­go: il fau­drait la cou­per en tranches pour pou­voir l’ex­traire du cou­loir im­ma­cu­lé où elle se trouve dé­sor­mais. En 1957, elle avait été fa­bri­quée pour Léo­pold III par les ha­bi­tants d’ubun­du. De leur propre ini­tia­tive ou à la de­mande de l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale? Cer­taines ques­tions res­tent, évi­dem­ment, en sus­pens.

Nou­veau souffle ou le Con­go bour­geon­nant, de l’ar­tiste con­go­lais Ai­mé Mpa­né.

Réor­ga­ni­sa­tion, du peintre Ché­ri Sam­ba.

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.