Dra­peau mé­tis à Tra­ca­die: un cas fla­grant de «ré­vi­sion­nisme his­to­rique»

Acadie Nouvelle - - ACTUALITÉS - Da­vid.ca­ron@aca­die­nou­velle.com @da­ca­die87

L’im­por­tance de faire flot­ter le dra­peau mé­tis au centre-ville de Tra­ca­die a été re­mise en ques­tion par d’émi­nents his­to­riens. Main­te­nant, un pro­fes­seur de so­cio­lo­gie qua­li­fie la si­tua­tion de «ré­vi­sion­nisme his­to­rique».

L’Aca­die Nou­velle a contac­té Dar­ryl Le­roux, pro­fes­seur de so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té Saint-Ma­ry’s en Nou­velle-Écosse, pour en sa­voir plus sur les ori­gines des groupes de l’Est du pays qui re­ven­diquent des ori­gines mé­tisses. Au fil des ans, ce ré­vi­sion­nisme his­to­rique est de­ve­nu l’un des champs d’ex­per­tise de cet uni­ver­si­taire ori­gi­naire de Sud­bu­ry, en On­ta­rio.

La si­tua­tion à Tra­ca­die est loin d’être iso­lée. Le nombre de per­sonnes au Nou­veauB­runs­wick se dé­cla­rant Mé­tis dans le re­cen­se­ment est pas­sé de 950 en 1996 à 10 200 en 2016. En Nou­velle-Écosse, on parle de 23 315 per­sonnes se dé­cla­rant Mé­tis contre seule­ment 830 en 1996.

Il n’y a rien de mal à vou­loir en sa­voir plus sur ses propres an­cêtres, sou­ligne M. Le­roux. D’ailleurs, ses propres re­cherches gé­néa­lo­giques lui ont per­mis de dé­cou­vrir qu’il avait des an­cêtres al­gon­quins et aca­diens, mais il ne se consi­dère pas pour au­tant comme étant un Au­toch­tone.

Dans le cadre de ses re­cherches, M. Le­roux a consta­té que ce sont sou­vent d’im­por­tantes dé­ci­sions ju­ri­diques qui pré­cèdent la créa­tion de nou­veaux groupes ré­cla­mant des droits Mé­tis.

LE CAS DE JA­CKIE VAUTOUR

Le cas de Ja­ckie Vautour est un bon exemple. Bien que sa lutte pour la re­con­nais­sance de ses droits en tant que ex­pro­prié du parc Kou­chi­bou­guac avait été en­ta­mée bien avant, c’est seule­ment vers la fin des an­nées 1990, que «l’éter­nel re­belle» a com­men­cé à évo­quer des ori­gines mé­tisses pour contes­ter des ac­cu­sa­tions de­vant les tri­bu­naux après que lui, son épouse Yvonne et leurs fils Roy et Ron aient été ar­rê­tés pour avoir pê­ché illé­ga­le­ment des coques dans le parc na­tio­nal.

«Au dé­part, quand ils ont lan­cé leur cause, les Vautour ne se di­saient pas Mé­tis. Ils ont com­men­cé à se dé­cla­rer Mé­tis lorsque c’est de­ve­nu clair que les Mi’kmaq al­laient ob­te­nir une dé­ci­sion en leur fa­veur dans le cas de la dé­ci­sion Mar­shall à la fin des 1990.»

En sep­tembre 1999, la Cour suprême du Ca­na­da a confir­mé que Do­nald Mar­shall, un membre de la Pre­mière Na­tion de Mem­ber­tou en Nou­velle-Écosse, avait bien le droit de pê­cher et de vendre du pois­son. La Cour a déterminé qu’en ver­tu de dif­fé­rents trai­tés, les Mi’kmaq et les Ma­lé­cites de l’est du pays jouissent en­core du droit de me­ner des ac­ti­vi­tés de chasse, de pêche et de cueillette de sub­sis­tance.

L’ar­rêt Pow­ley a éga­le­ment en­traî­né un ef­fet do­mi­no. Dans cette dé­ci­sion prise en 2003, la Cour suprême du Ca­na­da a déterminé que la col­lec­ti­vi­té mé­tisse de la ré­gion de Sault-Sainte-Ma­rie, en On­ta­rio, avait des droits an­ces­traux de chasse dans le but de se nour­rir. Par ri­co­chet, la dé­ci­sion a éta­bli des cri­tères ju­ri­diques pou­vant être uti­li­sés pour dé­ter­mi­ner les droits an­ces­traux d’autres groupes mé­tis.

«Après l’ar­rêt Pow­ley en 2003, les chiffres ont en­core aug­men­té. C’est ren­du au point où en 2016, plus de 23 000 per­sonnes se disent Mé­tis en Nou­velle-Écosse par rap­port à 830 en 1996. Les chan­ge­ments ont eu lieu en une gé­né­ra­tion. Ce sont des per­sonnes qui ne se consi­dé­raient pas du tout Mé­tis en 1996.»

M. Le­roux croit pour­tant que la fa­mille Vautour a de bonnes rai­sons d’af­fir­mer qu’ils ont été vic­times d’une in­jus­tice en tant qu’ex­pro­priés de Kou­chi­bou­guac.

«Mais le fait que quel­qu’un soit op­pri­mé ne fait pas d’eux des Au­toch­tones. Les Aca­diens n’ont pas tou­jours été bien trai­tés. Les Aca­diens et les Vautour ont plu­sieurs rai­sons de vou­loir re­ven­di­quer cer­taines po­si­tions pu­bliques. Je ne suis pas contre ces re­ven­di­ca­tions, mais de dire qu’ils sont au­toch­tones sans au­cune preuve d’une com­mu­nau­té his­to­rique, c’est exa­gé­ré.»

RÉ­VI­SION­NISME HIS­TO­RIQUE

M. Le­roux consi­dère que plu­sieurs de ces groupes qui sont nés un peu par­tout au Qué­bec, au Nou­veau-Bruns­wick et en Nou­velle-Écosse au fil des der­nières an­nées sont cou­pables de ré­vi­sion­nisme his­to­rique.

Dans cer­tains cas, des an­cêtres fran­çais ont été ré­in­ven­tés comme étant des Au­toch­tones pour jus­ti­fier leurs re­ven­di­ca­tions, dit-il.

«On a des archives gé­néa­lo­giques plus com­plètes que dans qua­si­ment toutes les autres ré­gions du monde. On a beau­coup d’in­for­ma­tion sur ces per­sonnes. Il y a long­temps que les Ca­na­diens-fran­çais savent qu’ils ont un peu d’as­cen­dance au­toch­tone, mais on parle en moyenne d’en­vi­ron 1%. C’est un très pe­tit pour­cen­tage.»

L’uni­ver­si­taire n’est pas convain­cu par les ar­gu­ments des «Néo-Mé­tis» qui sti­pulent que leurs re­ven­di­ca­tions émanent d’un long pas­sé de mar­gi­na­li­sa­tion et de dis­cri­mi­na­tion.

«Pour­quoi les Pre­mières Nations el­les­mêmes ont été en me­sure de com­men­cer à re­ven­di­quer pu­bli­que­ment des droits à par­tir des an­nées 1960, mais ces soi-di­sant Mé­tis ne le pou­vaient pas? Je suis d’ac­cord que les Pre­mières Nations sont tou­jours mal trai­tées, mais com­ment se fait-il que l’exis­tence d’une po­pu­la­tion mé­tisse dis­tincte dans les pro­vinces de l’Est n’ait ja­mais été évo­quée? Pour moi, il y a quelque chose qui ne marche pas.» ■

Le dra­peau Mé­tis, bleu avec un sym­bole de l’in­fi­ni blanc, a été éri­gé par la mu­ni­ci­pa­li­té de Tra­ca­die aux cô­tés de ceux des dif­fé­rents peuples fon­da­teurs de la ré­gion. - Aca­die Nou­velle: Da­vid Ca­ron

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