La voix des sans-voix ré­sonne en­core!

Acadie Nouvelle - - SPIRITUALITÉ -

De­main, place Saint-Pierre, il y au­ra cé­ré­mo­nie de ca­no­ni­sa­tion. Des ca­tho­liques se­ront mon­trés comme mo­dèles. Par­mi eux, il y a le pape Paul VI, un jeune ita­lien, Nun­zio Sul­pri­zio, mort se­rei­ne­ment à l’âge de 19 il y a plus d’un siècle. Deux prêtres et deux re­li­gieuses se­ront aus­si du nombre. Et l’ar­che­vêque Os­car Ro­me­ro de San Sal­va­dor.

Tué par la junte mi­li­taire sal­va­do­rienne, Mgr Ro­me­ro était con­si­dé­ré comme «la voix des sans-voix». Mais qui était cet homme d’ex­cep­tion?

Is­su d’une fa­mille pay­sanne, il avait de grandes ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles. Ayant re­mar­qué ce­la, les Jé­suites lui per­mettent d’al­ler étu­dier à Rome où il est or­don­né à l’âge de 25 ans. Il re­vien­dra dans son pays et se­ra cu­ré pen­dant une ving­taine d’an­nées.

Pen­dant ces an­nées, l’Église la­ti­no-amé­ri­caine vit de pro­fonds bou­le­ver­se­ments. Elle choi­sit une op­tion pré­fé­ren­tielle pour les pauvres. C’est le dé­but de la théo­lo­gie de la li­bé­ra­tion où des prêtres fondent des com­mu­nau­tés de base pour que les pauvres prennent une place pri­vi­lé­giée dans la trans­for­ma­tion de la so­cié­té. Le Père Ro­me­ro, quant à lui, cô­toie sur­tout l’élite po­li­tique, et se mé­fie des sup­po­sées «avan­cées» du Concile Va­ti­can II.

Nom­mé évêque en 1970, Ro­me­ro ne fait pas l’una­ni­mi­té par­mi le cler­gé. Il est même per­çu comme une me­nace. Il pri­vi­lé­gie da­van­tage le cou­rant clé­ri­cal de l’Église.

En 1977, il vit une conver­sion pro­fonde en fa­veur des pauvres. Un de ses amis dans le sa­cer­doce est as­sas­si­né par les es­ca­drons de la mort à cause de son en­ga­ge­ment po­li­tique. Tout à coup, il prend la pa­role dans les ra­dios du pays pour dé­non­cer l’in­jus­tice et la ré­pres­sion de la junte mi­li­taire. Il s’in­surge contre l’in­jus­tice struc­tu­relle et va in­ci­ter son peuple à suivre la loi de Dieu et non la loi des hommes.

Il veut pour­suivre l’oeuvre de ce prêtre as­sas­si­né et il passe à l’ac­tion. Il va même en­trer en com­mu­ni­ca­tion avec le pré­sident Car­ter pour que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain cesse de sou­te­nir le gou­ver­ne­ment sal­va­do­rien. Sa pa­role dé­range. Sa vie est en jeu. Mais il re­fuse de se taire. Il ne cherche pas le mar­tyr: pour lui, c’est une ques­tion de fi­dé­li­té à l’Évan­gile.

Jus­qu’à la veille de son as­sas­si­nat, il in­ter­pelle les hommes de l’ar­mée pour qu’ils cessent la ré­pres­sion. Au nom de Dieu, il va jus­qu’à ap­pe­ler à la déso­béis­sance. Cet ap­pel va si­gner son ar­rêt de mort. Pen­dant qu’il cé­lèbre l’eu­cha­ris­tie, le 24 mars 1980, il se­ra as­sas­si­né «en haine de foi» se­lon la dé­fi­ni­tion du mar­tyr.

L’Église de Rome va condam­ner les au­teurs de l’as­sas­si­nat. Un élan spon­ta­né de fer­veur col­lec­tive prend de l’am­pleur au pays, mais Rome tour­ne­ra le dos à la dé­vo­tion à l’égard du Père Ro­me­ro pen­dant long­temps. On hé­site à qua­li­fier sa vie de «mar­tyr»; on a peur d’une ré­cu­pé­ra­tion po­li­tique d’une telle re­con­nais­sance. On parle d’un té­moin de la foi.

D’autres Églises chré­tiennes n’hé­sitent pas à voir en Ro­me­ro un vé­ri­table mar­tyr des temps mo­dernes. Pour cé­lé­brer le Ju­bi­lé de l’an 2000, les an­gli­cans font ins­tal­ler au-des­sus de la porte ouest de la cé­lèbre ab­baye de West­mins­ter 20 fi­gures mar­quantes du 20e siècle. Par­mi celles-ci, il y a l’ar­che­vêque Ro­me­ro.

En 2007, Be­noît XVI se pro­nonce en fa­veur de sa béa­ti­fi­ca­tion. En 2015, le pape Fran­çois re­con­naît en lui un mar­tyr de la Pa­role. Lais­sant par­ler son coeur, Fran­çois di­ra que le com­bat de Mgr Ro­me­ro est an­té­rieur et postérieur à son as­sas­si­nat. Avant sa mort, Mgr Ro­me­ro fut condam­né pour ses ap­pels à la trans­for­ma­tion de la so­cié­té. Et une fois mort, il fut dif­fa­mé par ses frères dans le sa­cer­doce et l’épis­co­pat, avec la pierre le plus dure qui existe: celle de la pa­role.

Mgr Ro­me­ro a été vic­time de l’ex­trême droite. Celle du Sal­va­dor. Et celle de l’Église. De nos jours, l’ex­tré­misme re­vient au jour. Son ex­tré­misme à lui, c’était ce­lui de l’amour. Pro­fon­dé­ment mar­qué par l’Évan­gile, ce sont ses pa­roles qui l’ont condam­né. Comme le Na­za­réen, Mgr Ro­me­ro n’a pas re­cu­lé. Dans le sang qu’il a ver­sé, il y a un ap­pel à la so­li­da­ri­té qui doit ré­son­ner en­core au­jourd’hui. ■

Une fi­dèle tient une af­fiche de Mgr Os­car Ro­me­ro, à la place Saint-Pierre, mer­cre­di, au Va­ti­can. – As­so­cia­ted Press: Gre­go­rio Bor­gia – Gra­cieu­se­té

sco­mo@nb­net.nb.ca

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