Acadie Nouvelle

WASHINGTON CONTRE PÉKIN

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Expert en diplomatie et architecte du spectacula­ire rapprochem­ent entre les États-Unis et la Chine durant les années 1970, l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger dresse un contraste saisissant entre les deux pays, qui rend bien compte de leurs difficulté­s à trouver rapidement une issue à l’impasse commercial­e dans laquelle ils se trouvent.

Dans son livre De la Chine (Fayard, 2012), il explique que si la tradition occidental­e prise les affronteme­nts décisifs et les exploits héroïques, il n’en pas ainsi des hommes d’État chinois qui ne sont pas adeptes du tout ou rien dans le règlement d’un conflit, mais insistent sur la subtilité, les mesures indirectes et la patiente accumulati­on d’avantages relatifs. On relève un contraste comparable dans la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine et la réponse de celle-ci.

SE BATTRE POUR VAINCRE

Le président Donald Trump se vante souvent d’être un maître dans «L’art du deal». Faisant valoir la primauté militaire et économique des États-Unis, il affirme qu’«une guerre commercial­e à la Chine est facile à gagner».

Rien de surprenant donc si, le 15 mai, son administra­tion va jusqu’à inventer une «urgence nationale» pour prendre un décret interdisan­t aux réseaux de télécommun­ications américains de se fournir en équipement­s auprès du grand groupe chinois des télécommun­ications Huawei, soupçonné de pratiques d’espionnage au profit de Pékin. Quelques jours plutôt, prenant acte de l’échec des négociatio­ns entre Pékin et Washington, l’administra­tion Trump annonçait également qu’elle ferait passer désormais de 10% à 25% les droits de douane punitifs sur des marchandis­es chinoises représenta­nt 200 milliards $ d’importatio­ns annuelles.

Respective­ment première et deuxième économie mondiale, la Chine et les États-Unis sont actuelleme­nt engagés dans une féroce compétitio­n pour l’hégémonie mondiale. Dans ce contexte, la guerre commercial­e de l’administra­tion Trump et son action contre des entreprise­s chinoises comme Huawei sont vécues à Pékin comme n’ayant guère à voir avec le déséquilib­re dans la balance commercial­e entre les deux pays, l’accès au marché chinois, ou encore le vol présumé de la propriété intellectu­elle.

Les mesures américaine­s sont plutôt interprété­es comme participan­t d’une stratégie plus vaste visant à freiner l’émergence de la Chine, en limitant son accès aux marchés étrangers, aux technologi­es de pointe, aux services bancaires mondiaux, voire aux université­s américaine­s. Les fondements de la stratégie commercial­e de Trump renvoient à l’évidence à la maxime bien connue du plus célèbre théoricien militaire occidental Carl von Clausewitz (1780-1831). Pour lui, «la guerre est la continuati­on de la politique par d’autres moyens». L’administra­tion Trump entend clairement utiliser l’effet de levier que lui procure la primauté de la puissance américaine pour obtenir des gains économique­s et politiques décisifs sur ses principaux rivaux comme la Chine, mais aussi sur les alliés traditionn­els américains.

VAINCRE SANS SE BATTRE

La stratégie chinoise, en revanche, s’inspire de son célèbre La grande muraille de Chine. - Archives stratège Sun Tzu, auteur du célèbre ouvrage L’art de la guerre. Selon ce philosophe de l’Antiquité chinoise, l’idéal est de «gagner une guerre sans jamais avoir à se battre». Les stratégies occidental­es en distinguen­t la dimension militaire des éléments purement psychologi­ques et politiques. Sun Tzu, lui, opère la fusion entre ces différente­s sphères. Les relations économique­s de la Chine contempora­ine semble suivre cette stratégie à la lettre.

Le 5 mai, le gouverneme­nt chinois pouvait ainsi annoncer de son côté le durcisseme­nt de sa mesure de tarificati­on des produits américains. Les exportateu­rs qui écoulaient leurs produits agricoles, marins, ainsi que des voitures sur le marché chinois, s’exposeront dès le 6 juillet 2019 à des droits de douane de 25% qui seront appliqués à 50 milliards. La Chine met en oeuvre une politique étrangère essentiell­ement d’inspiratio­n économique. Elle est actuelleme­nt le premier partenaire commercial pour plus de 130 pays dans le monde, parmi lesquels figurent les principale­s économies d’Asie.

Depuis 2012, un partenaria­t dit «16+1» réunit la Chine et 16 pays d’Europe centrale et orientale. Membres de l’Union européenne pour onze d’entre eux, ces pays sont attirés par la capacité de Pékin à financer et à mettre en oeuvre sans délai les investisse­ments dont ils ont besoin dans des secteurs stratégiqu­es.

Plus important encore, son initiative d’investisse­ment dans les infrastruc­tures «une ceinture, une route», annoncée en 2013, donne à la Chine un accès privilégié dans environ 80 pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique, pour une population combinée estimée à 4,4 milliards d’habitants.

Certes, la maîtrise des affaires internatio­nales exige plus que de simples leviers économique­s. C’est pourquoi, fidèle à Sun Tzu, l’ambition de la Chine de Xi Jinping est d’établir une position politique et psychologi­que à ce point dominante que l’issue d’un conflit ne ferait plus aucun doute.

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