DANS LE GRAND MONDE

Vingt ans après son dernier voy­age à Dis­ney World, une trente­naire y re­tourne, par­ents à sa suite.

Air Canada enRoute - - CONTRIBUTORS / COLLABORATEURS - IL­LUS­TRA­TIONS BY / DE PAWEL MILDNER

Je vis à Toronto. Plus grand défi de ce re­portage Réus­sir à ré­sumer 30 ans de voy­ages en famille en 1200 mots. Premier sou­venir de voy­age Le manège It’s a Small World à Dis­ney World est peut-être mon premier sou­venir à vie. Meilleur con­seil de voy­age Google Maps est un ami. Je cible tout ce qui m’in­téresse et je sais quand un lieu est à prox­im­ité. Dernières va­cances New York, quand j’ai soudaine­ment acheté des bil­lets pour un spec­ta­cle de Billy Joel. Quand je n’écris pas pour Air Canada enRoute, je suis rédactrice prin­ci­pale au Toronto Life.

SE­MAINE DE RELÂCHE, MARS 1993; MA FAMILLE EN est à la 19e heure d’un tra­jet an­nuel qui en compte 20 en­tre Toronto et Or­lando. À l’ar­rière de la camion­nette, mon frère de six ans donne un coup de pied dans mon siège et me lance les pi­ons d’un jeu de dames. Je l’ig­nore et tente d’ex­primer posé­ment mes di­verses in­quié­tudes : mes de­voirs, le chien laissé au che­nil, les cam­bri­oleurs qui dé­valis­eront sans doute notre mai­son. Plus on est dis­sipé, plus on presse nos par­ents (sur un ton stri­dent) de nous ren­seigner sur l’ar­rivée. Ma mère s’em­pêtre dans l’im­mense carte pli­ante sur ses genoux tan­dis que la voix ex­as­pérée de mon père se joint au choeur: «C’est cette sor­tie ou la suiv­ante? Dois-je pren­dre à gauche ? »

Puis, ça y est, le pan­neau in­di­quant notre des­ti­na­tion se révèle en­fin. D’aussi loin que je me sou­vi­enne, on a fait ce voy­age tous les ans, et c’est tou­jours à cet en­droit que le si­lence s’in­stal­lait dans la voiture. On

file sur la route menant à l’en­trée prin­ci­pale, sorte d’Arc de tri­om­phe flori­dien : WALT DIS­NEY WORLD, est-il écrit, en let­tres géantes couleur bon­bon. À son ap­proche, mon frère et moi scan­dons : « Floride, Floride, Floride», puis, en traver­sant l’arche: «Dis­ney World!!!»

Chaque an­née, les cinq jours suiv­ants étaient à la fois une suite épuisante de rit­uels in­con­tourn­ables et un baume pour notre dy­namique fa­mil­iale ten­due. Walt Dis­ney World était un lieu en marge de notre quo­ti­dien, où mon frérot et moi étab­lis­sions une trêve. Bien déter­minés à es­sayer toutes les at­trac­tions, on était in­sou­ciants du sort des ados en sueur dans des cos­tumes de Tic et Tac ou de l’in­fâme at­tente de deux heures pour une croisière de huit min­utes à travers une fausse ville por­tu­aire des Caraïbes. Mes par­ents, libérés pour un temps de leur obli­ga­tion de nous di­ver­tir et de faire régner la paix, étaient heureux et dé­ten­dus. Notre famille n’a ja­mais été d’humeur plus joyeuse qu’en marchant sur l’un des faux trot­toirs de Main Street.

Mais à l’ap­proche de l’ado­les­cence, mon frère et moi avons cessé d’aller à Walt Dis­ney World, préférant rester à la mai­son pen­dant que nos par­ents fi­laient vers des lieux plus chic en Europe et en Cal­i­fornie. Quand on a quitté la mai­son quelques an­nées plus tard, on avait presque cessé de passer du temps en famille : les em­plois, les amis et le nom­bril­isme des je­unes dans la ving­taine, au­tant de fac­teurs qui nous ont em­pêchés de re­tourner chez nous trop sou­vent, et quasi­ment ja­mais en­sem­ble. Puis, l’an dernier, nos par­ents ont eu une idée. Au coeur de la soix­an­taine, ils jonglaient en­tre re­traite et sé­nes­cence, tan­dis qu’à l’aube de la trentaine, mon frère et moi étions céli­bataires et bien en selle dans nos car­rières. Ils se sont dit qu’il n’y avait pas meilleur mo­ment pour re­créer la magie, et nous ont in­vités à un voy­age tous frais payés aux con­fins du monde le plus merveilleux qui soit.

Cette fois, on a ajusté nos rit­uels pour fa­ciliter le voy­age de nos par­ents, alour­dis qu’ils étaient par le poids de l’âge. Au lieu d’une cham­bre de mo­tel étouf­fante, on a trouvé une lo­ca­tion Airbnb de

trois chambres avec cui­sine et ter­rasse. Et plutôt que de se fier au Un­of­fi­cial Guide to Walt Dis­ney World, on a plan­i­fié les it­inéraires les plus ef­fi­caces sur Google Maps. Les sta­tion­nements à Dis­ney ont la taille de pe­tites villes améri­caines. Jadis, quand mes par­ents avaient de bons genoux et que mon frère et moi débor­dions d’én­ergie, on mar­chait un kilo­mètre jusqu’à un tram qui nous con­dui­sait à un mono­rail fi­lant vers l’en­trée du parc. Le sta­tion­nement préféren­tiel était main­tenant de mise.

Comme on en­tre à Magic King­dom, j’aperçois le château à tourelles de Cen­drillon, le mono­rail roulant au-dessus de nos têtes, la fan­fare cos­tumée de Mu­sic Man déam­bu­lant sur l’air de «C’est la fête ». On est presque les seuls à ne pas porter d’or­eilles de Mickey, dont l’of­fre s’est large­ment bonifiée: dé­corées comme des couronnes de fleurs, des di­adèmes de mar­iée, des casques de stormtroop­ers. Cer­taines at­trac­tions sont passées sous la baguette mag­ique de la fée tech­nolo­gie, le manoir hanté a de nouveaux holo­grammes de fan­tômes, Ep­cot of­fre un manège La Reine des neiges, mais à part ça, les choses ont peu changé. Les jours suiv­ants, je suis enivrée par Dis­ney.

Les meilleures heures de ces journées ont été celles passées à faire la queue, et donc à ra­viver les liens qui tis­sent notre famille. On a dis­cuté poli­tique (le cortège de voitures du président Trump nous avait dé­passés sur l’au­toroute), mon père et moi avons testé nos con­nais­sances prési­den­tielles (un sport tra­di­tion­nel chez les Lan­dau) et j’ai parlé à mon frère de ses aventures de pho­tographe. Bien qu’on se chamaille en­core (je dois tou­jours mé­nager mes sar­casmes), j’ai con­staté qu’il n’était plus le pe­tit tan­nant bavard que je fuyais en­fant, mais un adulte réfléchi et tra­vailleur.

Tous les quatre avons som­bré dans la nos­tal­gie, partageant des sou­venirs pré­cis et dé­tail­lés. Ma mère a re­mar­qué la fontaine où on avait pris ma photo (cinq ans, cheveux asymétriques) qui est ac­crochée dans le sa­lon. Ils m’ont taquinée au su­jet de Big Thun­der Moun­tain, les mon­tagnes russes pour en­fant qui m’avaient fait si

J’ai gardé mes bras et mes jambes à l’in­térieur du véhicule et eu l’im­pres­sion d’avoir en­core huit ans.

peur que j’avais es­sayé d’en sauter. À Ep­cot, on a fait la queue trois fois pour Space­ship Earth, logé dans l’em­blé­ma­tique balle de golf géodésique à l’en­trée du parc. C’est l’at­trac­tion la plus in­tello de Dis­ney, et ma préférée: un voy­age en plusieurs tableaux où des an­i­ma­tron­iques il­lus­trent l’his­toire de la com­mu­ni­ca­tion hu­maine. J’ai vu dé­filer les scènes avec én­erve­ment, gardé mes bras et mes jambes à l’in­térieur du véhicule et eu l’im­pres­sion d’avoir en­core huit ans.

Mes par­ents re­traités, suiv­ant l’adage qu’on n’a qu’une vie, se sont payé les luxes ex­or­bi­tants qu’ils di­s­aient snober quand on était en­fants. Au Ep­cot World Show­case, on a dîné au restau­rant situé dans le pav­il­lon du Mex­ique, évoquant à l’ex­térieur une pyra­mide maya et, à l’in­térieur, une ville étoilée sur­plom­bant une rivière, avec vendeurs de piñatas, som­breros, et un bateau qui passe de­vant un faux vol­can. Dans le passé, nos par­ents re­fu­saient qu’on mange ici, mais cette fois, ils ont ac­qui­escé, et ce fut une féérie de mari­achis.

À un mo­ment, mon père a même sorti un billet de 20 $ de sa chemise et me l’a of­fert. «Ton ar­gent de poche», m’a-t-il dit gen­ti­ment, ou­bliant pour un in­stant que j’étais adulte. Je l’ai sou­vent ou­blié aussi, pen­dant ce séjour, m’en remet­tant à ma famille pour me prodiguer les at­ten­tions que je tenais pour ac­quises quand j’étais en­fant. Une autre fois, en at­ten­dant qu’avance l’in­ter­minable foule faisant la queue pour un manège de para­pente virtuel, as­sis au sol dans une zone de charge­ment, mon père a re­mar­qué que je véri­fi­ais mes cour­riels pro­fes­sion­nels de façon ob­ses­sion­nelle pour m’as­surer que je n’avais rien nég­ligé avant mon dé­part et s’est glissé près de moi : « Quand j’avais ton âge, j’avais tou­jours peur de m’ab­sen­ter de mon tra­vail. Il sera là quand tu re­vien­dras.»

Spon­tané­ment, ma mère m’a ser­rée con­tre elle, et du coup mes mus­cles se sont dé­ten­dus. C’était merveilleux de cesser d’être adulte pen­dant quelques jours, et de laisser mes par­ents me voir comme une en­fant. Walt Dis­ney World n’est peut-être qu’un leurre éblouis­sant, mais notre joie d’y être était au­then­tique. Alors, l’au­tomne venu, on repar­tira en­sem­ble en va­cances, cette fois à Paris et à Am­s­ter­dam. Je plaide pour une journée à Euro Dis­ney.

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