La vie qui bat

On ren­contre plu­sieurs si­tua­tions de mu­tua­lisme dans la na­ture. De ma­nière sur­pre­nante, comme chez les hu­mains, les rap­ports sont condi­tion­nés au­tant par les per­son­na­li­tés que par la bio­lo­gie.

Biosphere - - Biosphere - Par Jay In­gram

On ren­contre plu­sieurs si­tua­tions de mu­tua­lisme dans la na­ture. De ma­nière sur­pre­nante, comme chez les hu­mains, les rap­ports sont condi­tion­nés au­tant par les per­son­na­li­tés que par la bio­lo­gie.

Ldeux es­pèces af­fichent des com­por­te­ments spé­ci­fiques qui pro­curent des avan­tages à cha­cune. Des pois­sons comme le labre net­toyeur com­mun en sont un par­fait exemple. Par pe­tits groupes, ils at­tendent, dans ce qu’on ap­pelle une de leurs sta­tions de net­toyage sur un ré­cif, que se pré­sente un pois­son client. Quand ap­pa­raît un client, les labres l’ac­cueillent par un mou­ve­ment ca­rac­té­ris­tique de leur na­geoire cau­dale, et le client ré­pond en adop­tant une po­si­tion qui per­met aux labres de le dé­bar­ras­ser des pa­ra­sites qui s’ac­crochent à sa peau. Les net­toyeurs sont nour­ris et le client re­part avec beau­coup moins de pa­ra­sites.

Les vaches connaissent le mu­tua­lisme avec leur flore in­tes­ti­nale et les four­mis pro­tègent les pu­ce­rons en échange d’une sé­cré­tion su­crée ap­pe­lée miel­lat. Le bio­lo­giste Rob Found, de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, vient de ré­vé­ler un exemple où les per­son­na­li­tés des deux es­pèces dé­ter­minent leurs re­la­tions mu­tuelles.

Les es­pèces en ques­tion sont les pies et les wa­pi­tis; leur mu­tua­lisme s’ex­prime quand les pies se posent sur le dos des cer­vi­dés pour y man­ger les in­sectes pa­ra­sites, jouant le rôle des labres net­toyeurs en plein air. Les wa­pi­tis peuvent être in­fes­tés de tiques d’hi­ver, qui in­té­ressent les pies, mais Found a trou­vé que ce ne sont pas toutes les pies ni tous les wa­pi­tis qui par­ti­cipent.

Il a réus­si à mon­trer que, dans chaque groupe de pies ou de wa­pi­tis, on peut clas­ser les in­di­vi­dus de ti­mide à au­da­cieux. Les ani­maux les plus au­da­cieux lais­saient Found les ap­pro­cher de plus près ou s’en­fuyaient moins loin. Les wa­pi­tis plus au­da­cieux exer­çaient une do­mi­nance so­ciale et crai­gnaient moins les si­tua­tions nou­velles. Found a éva­lué l’as­su­rance des pies face à la nou­veau­té en me­su­rant leur com­por­te­ment, par exemple le temps qu’elles pre­naient avant de se per­cher sur une bi­cy­clette dé­co­rée de ru­bans et d’autres or­ne­ments.

Ces fac­teurs « de per­son­na­li­té » dé­ter­minent quel oi­seau peut se po­ser sur quel wa­pi­ti. Les pies ef­fron­tées sont plus sus­cep­tibles d’at­ter­rir sur un wa­pi­ti et les wa­pi­tis ti­mides sont plus sus­cep­tibles de les lais­ser faire.

Mais c’est pa­ra­doxal : si l’épouillage des tiques pro­fite aux wa­pi­tis, pour­quoi tous les cer­vi­dés, y com­pris les plus do­mi­nants, ne les ac­ceptent-ils pas? Pour­quoi les pies ti­mides n’au­raient-elles pas la pos­si­bi­li­té de ser­vir tous les wa­pi­tis si les avan­tages sont mu­tuels?

Ces dif­fé­rences de com­por­te­ment entre les es­pèces sou­lèvent di­verses ques­tions : il se peut que les tiques d’hi­ver ne consti­tuent pas un pro­blème aus­si me­na­çant pour les wa­pi­tis qu’elles le sont pour les ori­gnaux, de sorte qu’un wa­pi­ti qui re­pousse une pie ne perd pas grand-chose. Et peut-être que les wa­pi­tis ti­mides ac­ceptent les pies parce qu’en ce fai­sant, ils pro­fitent d’une amé­lio­ra­tion mar­gi­nale de leur san­té par l’éli­mi­na­tion des tiques.

Ou alors, il se peut que cette char­mante pe­tite scène de deux es­pèces en en­traide mu­tuelle ne nous donne pas les vraies clés pour l’in­ter­pré­ter. Le cas du pi­que­boeuf à bec rouge en Afrique sug­gère que la scène en ques­tion com­porte beau­coup plus de va­riables que ce qui frappe notre re­gard ou sus­cite les hy­po­thèses de l’ob­ser­va­teur pro­fane. Comme son nom l’in­dique, le pi­que­boeuf se nour­rit abon­dam­ment au contact des bo­vi­dés afri­cains, ré­col­tant tiques, mu­cus, des­qua­ma­tions et, se­lon un ar­ticle scien­ti­fique, « du sang, de la sueur et des larmes ».

Il y a près de 20 ans, Paul Weeks, de l’Uni­ver­si­té de Cam­bridge, a me­né une ex­pé­rience au Zim­babwe avec des pi­que­boeufs et leurs hôtes, dans ce cas un trou­peau de 22 boeufs qui hé­ber­geaient cinq dif­fé­rentes es­pèces de tiques.

Les ré­sul­tats ont été frap­pants : Weeks a consta­té que l’ac­cès des oi­seaux aux bo­vins n’avait pas d’in­ci­dence sur la charge pa­ra­si­tique de ceux-ci, et il a es­ti­mé que les pi­que­boeufs ne pas­saient que 5 % de leur temps à éli­mi­ner les tiques. Par contre, ils pas­saient beau­coup de temps à se nour­rir de sang dans les bles­sures de la peau des boeufs. Ils dé­pen­saient leurs ef­forts à agran­dir les plaies cau­sées par les tiques ou les dé­chi­rures cau­sées par les fils bar­be­lés — jour après jour. Weeks sug­gé­rait qu’il vau­drait mieux dé­fi­nir les pi­que­boeufs comme pa­ra­sites.

J’ai fait la com­pa­rai­son avec les pi­que­boeufs (comme Rob Found l’avait fait aus­si) parce que l’hy­po­thèse ha­bi­tuelle re­la­ti­ve­ment à leur re­la­tion avec les boeufs n’est pas aus­si simple qu’elle pa­raît, en ce sens que les oi­seaux gagnent beau­coup plus qu’ils ne donnent. Il n’y a pas de doute qu’il y a tri­che­rie quelque part : sur le ré­cif, cer­tains clients des pois­sons net­toyeurs s’offrent à des faux net­toyeurs, qui leur dé­robent de pe­tits lam­beaux de peau. Est-ce qu’une trom­pe­rie si­mi­laire pour­rait exis­ter entre les pies et les wa­pi­tis?

Les pies peuvent être mal­fai­santes. Found a trou­vé des veaux de wa­pi­tis, vi­vants, dont les yeux avaient été évi­dés par les cor­vi­dés. Mais il soup­çonne que le pa­ra­si­tisme n’est qu’un des as­pects de cette re­la­tion com­plexe. Les wa­pi­tis ti­mides ne risquent pas beau­coup en lais­sant une pie at­ter­rir sur leur dos, mais pro­fitent vrai­ment de l’épouillage de leurs tiques; les wa­pi­tis do­mi­nants n’aiment sim­ple­ment pas par­ta­ger leur es­pace avec des hu­mains ou des oi­seaux et ne perdent pas grand-chose en re­pous­sant les pies, puisque leur charge de tiques ne com­pro­met pas vrai­ment leur san­té. Les pies ti­mides pour­raient être per­dantes en re­gard d’une source ali­men­taire po­ten­tielle, mais si les wa­pi­tis ne portent pas une quan­ti­té im­por­tante de tiques, ce­la ne fe­ra pas une grande dif­fé­rence. Ce­la nous laisse avec une cer­ti­tude : nous sommes face à des sub­ti­li­tés qu’il nous reste à élu­ci­der...a

Pi­que­booeuf à bec rouge

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