La vie qui bat

Pou­vons-nous ob­te­nir un aper­çu de l’ave­nir dans le pas­sé loin­tain? Et si nous y par­ve­nons, qu’est-ce que ce­la pour­rait nous en­sei­gner?

Biosphere - - Contents - Par Jay In­gram

La per­ma­nence du chan­ge­ment. Est-ce que le pas­sé loin­tain peut nous four­nir un aper­çu de ce qui s’en vient?

LES CHAN­GE­MENTS CLI­MA­TIQUES

me­nacent de frap­per du­re­ment la faune arc­tique, mais jus­qu’à main­te­nant nous ne pou­vons que ten­ter de deviner ce qui pour­rait se pro­duire. Il pour­rait y avoir des ga­gnants et il y au­ra cer­tai­ne­ment des per­dants. Quant à sa­voir à quoi res­sem­ble­ra l’Arc­tique de l’ave­nir, nous avons très peu de points de com­pa­rai­son.

À part les es­pèces contem­po­raines qui nous sont fa­mi­lières—boeufs mus­qués, ours po­laires, re­nards—, les seuls ani­maux arc­tiques que nous connais­sons sont ceux qui ont émer­gé de la der­nière ère gla­ciaire. Les mam­mouths, les bi­sons—et les hu­mains qui les chas­saient— peuplent au­jourd’hui les spec­ta­cu­laires dio­ra­mas des mu­sées d’his­toire na­tu­relle, où une quan­ti­té ir­réa­liste d’es­pèces co­ha­bitent dans un es­pace in­vrai­sem­bla­ble­ment étroit.

Ces es­pèces nous fas­cinent tel­le­ment que cer­tains sou­haitent même les ra­me­ner sur terre, par exemple en créant un « parc du Pléis­to­cène » en Si­bé­rie. On parle de clo­ner le mam­mouth et même de ra­me­ner de vastes es­paces de l’ouest de l’Amé­rique du Nord à l’ère sau­vage. C’est iro­nique parce que nous avons pro­ba­ble­ment eu un rôle à jouer dans leur ex­ter­mi­na­tion au dé­part. Mais ces es­pèces ne consti­tuent pas des mo­dèles de ce qui peut sur­ve­nir, puis­qu’elles émergent d’un monde gla­cé. Pour­tant, il y a eu dans l’Arc­tique une époque et des lieux qui peuvent nous four­nir des in­dices : le Plio­cène, il y a quatre mil­lions d’an­nées.

L’en­droit qui nous ra­conte une bonne par­tie de l’his­toire du Plio­cène arc­tique est un lieu éton­nam­ment pe­tit, ap­pe­lé Bea­ver Pond (l’étang au Cas­tor), près du fjord Stra­th­co­na sur l’île El­les­mere, à la la­ti­tude de 78 de­grés.

Le prin­ci­pal sec­teur du site était ef­fec­ti­ve­ment un étang de cas­tors il y a quatre mil­lions d’an­nées. Au­jourd’hui, il est pas­sa­ble­ment dé­ser­tique, avec une tem­pé­ra­ture moyenne an­nuelle de 0 ºC. Le contexte était dif­fé­rent à cette époque. Les Aus­tra­lo­pi­thèques (comme la fa­meuse Lu­cy) ar­pen­taient les plaines afri­caines et n’avaient pas de cou­sins dans l’Arc­tique. Les tem­pé­ra­tures étaient en moyenne de 20 de­grés plus éle­vées qu’elles ne le sont main­te­nant (ou du moins qu’elles ne l’ont été au cours des an­nées ré­centes). L’Arc­tique était oc­cu­pé par des terres hu­mides avec des es­pèces comme des mé­lèzes, des aulnes, des pins et des épi­nettes par­tout — des es­pèces fa­mi­lières, même si les fo­rêts étaient dif­fé­rentes, mais pas exo­tiques.

La faune du lieu consti­tuait un as­sem­blage im­pres­sion­nant. Comme son nom l’in­dique, il y avait des cas­tors, mais dif­fé­rents des ron­geurs contem­po­rains. Ils étaient pe­tits, de la taille du rat mus­qué mo­derne, et moins ef­fi­caces dans leur tra­vail d’abat­tage, en par­ti­cu­lier parce que leurs in­ci­sives étaient plus pe­tites. Ils n’étaient pas non plus dans la li­gnée des cas­tors d’au­jourd’hui : ils consti­tuaient une ex­pé­rience arc­tique, sans suite.

En­suite, on parle d’un pe­tit cer­vi­dé, le Bo­rea­me­ryx. On peut l’ima­gi­ner comme in­croya­ble­ment mi­gnon, mais, sur la base des fos­siles que nous dé­te­nons, on peut seule­ment af­fir­mer que le mam­mi­fère d’en­vi­ron 10 kg avait une den­ti­tion par­ti­cu­liè­re­ment ori­gi­nale, peut-être pour se nour­rir de branches li­gneuses.

Les dents des ours pri­mi­tifs de la ré­gion nous ap­prennent aus­si beau­coup de choses : elles sont sillon­nées de ca­ries, ce qui sug­gère aux cher­cheurs qu’ils consom­maient beau­coup de pe­tits fruits. Des ca­ma­rines noires étaient pré­sentes de même que des ai­relles et des fram­boises, et il est pos­sible que ces ours aient dé­pen­du da­van­tage des fruits que de la viande pour ac­cu­mu­ler de la graisse pour l’hi­ber­na­tion. En fait, les scien­ti­fiques à qui l’on doit la dé­cou­verte se per­mettent de spé­cu­ler qu’il ait pu y avoir des abeilles dans la ré­gion.

On a aus­si trou­vé un che­val, dif­fé­rent de tous les che­vaux pa­tri­mo­niaux nord-amé­ri­cains, mais da­van­tage com­pa­rable à ceux d’Asie, ce qui sug­gère que cet in­di­vi­du a pu consti­tuer un re­li­quat de vastes mi­gra­tions au tra­vers du pont conti­nen­tal boi­sé de Be­ring. On y a aus­si trou­vé des traces d’un chien sau­vage et d’un pa­rent du la­pin.

Mais la pièce de ré­sis­tance de la faune de l’étang au Cas­tor est un ca­mé­li­dé géant, de 30 % plus grand que les cha­meaux contem­po­rains, et dé­cou­vert à 1 000 km plus au nord que les autres ca­mé­li­dés nord-amé­ri­cains. Un cha­meau dans la fo­rêt? Évi­dem­ment, il est dif­fi­cile de spé­cu­ler sur son ali­men­ta­tion avec le peu que nous en sa­vons, mais il est pos­sible qu’il brou­tait comme un ori­gnal. Sa dé­cou­verte sou­lève aus­si la pos­si­bi­li­té que cer­taines des ca­rac­té­ris­tiques fa­mi­lières des cha­meaux— la bosse de graisse et les grands pieds plats — puissent re­flé­ter des adap­ta­tions à la vie dans l’Arc­tique.

Cette re­mar­quable mé­na­ge­rie du Bea­ver Pond a été as­sem­blée comme un vé­ri­table casse-tête, à par­tir de frag­ments d’os et de dents épar­pillés. Tout comme le na­tu­ra­liste fran­çais du 19e siècle Georges Cu­vier avait an­non­cé qu’à par­tir d’un os fos­sile, il se­rait ca­pable de com­prendre son rôle au sein de l’en­semble de l’ani­mal, des frag­ments de ti­bia ont ré­vé­lé un cha­meau, des dents ca­riées un ours af­fa­mé et un mor­ceau de crâne un che­val, fruit d’un long voyage mul­ti­gé­né­ra­tion­nel. Est-ce que ce­la nous ap­prend quelque chose à pro­pos d’un Arc­tique à ve­nir, plus chaud? Ce­la nous ap­prend seule­ment que, si le cli­mat change, la faune s’y adap­te­ra. Il y au­ra des fins de par­cours et des en­trées en scène, la na­ture ex­pé­ri­men­te­ra, et la faune arc­tique à la­quelle nous sommes au­jourd’hui ha­bi­tués chan­ge­ra. Ce n’est qu’en rétrospective que nos des­cen­dants pour­ront, comme nous le fai­sons à pro­pos du Bea­ver Pond, trou­ver le sens de ce qui s’est pas­sé.a

14

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.