Notre Nord

Biosphere - - Contents - Par Mat­thew Church

L’Arc­tique ca­na­dien est im­mense, un dé­fi à notre ima­gi­na­tion. Pen­dant des siècles, l’im­por­tance de l’Arc­tique a été mi­ni­mi­sée à nos yeux de su­distes. On le per­ce­vait comme un dé­sert im­pla­cable et hos­tile, une éten­due mar­quée par la neige et la glace,

vide de vie. La réa­li­té est pour­tant com­plè­te­ment dif­fé­rente.

L’Arc­tique ca­na­dien est im­mense. Il couvre plu­sieurs mil­lions de km2 même si sa di­men­sion va­rie se­lon votre dé­fi­ni­tion de l’Arc­tique. Sa forme et sa taille sont le plus sou­vent mal re­pré­sen­tées sur les cartes parce que la pro­jec­tion de Mer­ca­tor, qui nous est la plus fa­mi­lière, exa­gère les di­men­sions à me­sure que l’on s’éloigne de l’équa­teur et des ré­gions tem­pé­rées. Ain­si, les ré­gions po­laires sont plus pe­tites que ce qu’on voit sur les cartes, mais plus grandes que ce que nous pou­vons ima­gi­ner.

Pen­dant des siècles, l’im­por­tance de l’Arc­tique a été mi­ni­mi­sée à nos yeux de su­distes. On le per­ce­vait comme un dé­sert im­pla­cable et hos­tile, une éten­due mar­quée par la neige et la glace, vide de vie. Jus­qu’à ré­cem­ment, on le dé­cri­vait comme « le plus grand ter­ri­toire non ci­vi­li­sé sur terre ». Pour les pre­miers ex­plo­ra­teurs eu­ro­péens, l’Arc­tique n’était pas un lieu, c’était un obs­tacle, blo­quant le pas­sage vers la conquête, la gloire et la ri­chesse d’un com­merce lu­cra­tif avec les opu­lentes cul­tures d’Asie. Cette per­cep­tion a per­du­ré jus­qu’au 20e siècle. La ma­jo­ri­té des Ca­na­diens per­ce­vaient « le dé­sert gla­cé », le tiers su­pé­rieur du pays, comme à peine plus qu’un en­vi­ron­ne­ment hos­tile à pé­né­trer et à tra­ver­ser, à ex­ploi­ter et à co­lo­ni­ser avec des avant-postes mi­niers et des sta­tions de ra­dar de la Guerre froide. Notre Arc­tique était aus­si étran­ger et in­hos­pi­ta­lier pour les Ca­na­diens que le Sa­ha­ra.

Au­jourd’hui, par contre, les su­distes com­mencent à connaître et à ap­pré­cier le Nord. Il est cer­tain qu’une nou­velle gé­né­ra­tion de mé­téo­ro­logues com­prend le rôle fon­da­men­tal que joue le Nord ca­na­dien dans la régulation du cli­mat mon­dial, ra­fraî­chis­sant la pla­nète et di­ri­geant les cou­rants et cir­cu­la­tions d’eau chaude ou froide entre les océans du nord et du sud, alors que l’Arc­tique pro­duit 50 % de l’oxy­gène que nous res­pi­rons. Les bio­lo­gistes d’au­jourd’hui re­con­naissent l’unique bio­di­ver­si­té de l’Arc­tique et l’en­vi­ron­ne­ment sau­vage qui four­nit des ha­bi­tats à des es­pèces aus­si dis­tinc­tives que le nar­val, l’ours po­laire, le boeuf mus­qué et le ca­ri­bou de Pea­ry, et des ter­ri­toires de re­pro­duc­tion à des mil­lions d’oies, de ca­nards et d’oi­seaux ma­rins mi­gra­teurs. Les cli­ma­to­logues com­mencent à com­prendre le rôle es­sen­tiel que jouent nos ré­gions arc­tiques en tant que meilleurs « puits de car­bone » de la pla­nète, ab­sor­bant et re­te­nant le CO2, fac­teur cen­tral du ré­chauf­fe­ment. Et en­fin, notre société com­mence à re­con­naître les peuples qui y ont vé­cu pen­dant des cen­taines d’an­nées, une culture riche et au­da­cieuse qui a per­mis de pros­pé­rer là, en sy­ner­gie plu­tôt qu’en op­po­si­tion avec un en­vi­ron­ne­ment as­trei­gnant. Pour eux, le ré­chauf­fe­ment n’est pas un pro­blème abs­trait, c’est une me­nace exis­ten­tielle : un dan­ger pour leur gagne-pain, leur culture et leur vie.

Les me­naces sont nom­breuses. Le ré­chauf­fe­ment se ma­ni­feste dans le nord deux fois plus ra­pi­de­ment que dans les cli­mats plus tem­pé­rés et force la faune et la flore à s’adap­ter ou à dis­pa­raître. Pour les plantes, l’al­lon­ge­ment de la sai­son vé­gé­ta­tive a in­vi­té des arbres et ar­bustes du sud à se pro­pa­ger vers le nord, tan­dis que les lacs se vident et que les berges s’érodent, me­na­çant la sur­vie des plantes in­di­gènes. Un dé­gel prin­ta­nier plus pré­coce per­met à des ani­maux nor­ma­le­ment pré­sents plus au sud, y com­pris des es­pèces mi­gra­trices comme des oi­seaux de mer, des re­nards et des ours, de se dé­pla­cer vers le nord et d’en­trer en concur­rence ou de croi­ser leurs gènes avec leurs ho­mo­logues arc­tiques. Et l’es­pèce la plus des­truc­trice de toutes en­va­hit elle aus­si le nord : les hu­mains. Le cli­mat plus chaud fa­vo­rise l’ex­plo­ra­tion et l’ex­ploi­ta­tion des res­sources, alors même que la fonte du per­gé­li­sol com­pro­met des in­fra­struc­tures exis­tantes. L’ou­ver­ture du Pas­sage du Nord-Ouest à la na­vi­ga­tion com­mer­ciale et tou­ris­tique ap­por­te­ra des es­pèces en­va­his­santes, de la pol­lu­tion et la des­truc­tion d’éco­sys­tèmes ma­rins fra­giles.

Il y a pour­tant des rai­sons d’être op­ti­miste. Les Ca­na­diens com­prennent de mieux en mieux l’im­por­tance in­con­tour­nable de ce ter­ri­toire riche et di­ver­si­fié. Nous la dé­cou­vrons dans les pro­grammes avan­cés de re­cherche et de me­sures en cours, dans la créa­tion de sanc­tuaires na­tu­rels et dans la col­la­bo­ra­tion avec les peuples nor­diques. Dans le Sud, nous nous fa­mi­lia­ri­sons avec l’idée que des ac­tions sont né­ces­saires pour pro­té­ger la na­ture et la culture du Nord.

Dans l’ex­tra­or­di­naire — et qua­si­ment mu­si­cal — do­cu­men­taire ra­dio qu’a pro­duit le pia­niste Glenn Gould pour la CBC à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de la Con­fé­dé­ra­tion (il y a

Jus­qu’à tout ré­cem­ment, l’Arc­tique sem­blait aus­si éloi­gné et in­ac­ces­sible pour les Ca­na­diens que le Sa­ha­ra. Peut-être qu’en­fin, les su­distes com­mencent à ap­pré­cier le Nord.

plus de 50 ans — dis­po­nible sur In­ter­net et tou­jours in­té­res­sant à écou­ter), ce­lui-ci parle de « l’idée du Nord » comme cen­trale dans l’iden­ti­té ca­na­dienne — notre sens de la na­ture, notre his­toire et notre ima­gi­na­tion. Au­jourd’hui, au-de­là du cercle po­laire, cette ligne vir­tuelle pla­cée à la la­ti­tude de 66° 30', les dé­fis et les pro­blèmes sont réels. Éga­le­ment réelles sont les oc­ca­sions de dé­fi­nir notre na­tion di­ver­si­fiée comme un in­ten­dant bien­veillant, in­clu­sif et tour­né vers l’ave­nir à l’égard de cet es­pace d’im­por­tance pla­né­taire. Il fau­dra de l’en­ga­ge­ment, de la col­la­bo­ra­tion et, bien sûr, de l’ima­gi­na­tion. Par-des­sus tout, il fau­dra agir avec pru­dence, que nous vi­vions au sud ou au nord, au Ca­na­da comme par­tout ailleurs. Main­te­nant.1

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