Or­ni­tho

Une as­so­cia­tion or­ni­tho­lo­gique amé­ri­caine cor­rige un tort fla­grant à l’égard de notre em­blème aviaire (bien­tôt of­fi­ciel), en lui re­don­nant son ap­pel­la­tion tra­di­tion­nelle an­glaise.

Biosphere - - Mot De La Fcf - Par Da­vid Bird

Une as­so­cia­tion or­ni­tho­lo­gique amé­ri­caine cor­rige un tort his­to­rique à l’égard de notre em­blème aviaire (bien­tôt of­fi­ciel). Un peu d’éty­mo­lo­gie, en al­gon­quin, en fran­çais et en an­glais.

LE MÉ­SAN­GEAI DU CA­NA­DA, PERISOREUS CANADENSIS, SE­RA pro­chai­ne­ment pro­cla­mé nou­vel em­blème aviaire du Ca­na­da, à la suite d’une ini­tia­tive de la So­cié­té géo­gra­phique royale qui a don­né lieu à une consul­ta­tion po­pu­laire. Cette ap­pel­la­tion a beau­coup fluc­tué au fil des siècles, et jus­qu’à ré­cem­ment, l’es­pèce était éga­le­ment connue sous le nom de geai gris. Dès 1663, Pierre Bou­cher com­pa­rait l’oi­seau aux pies du conti­nent eu­ro­péen, en sou­li­gnant tou­te­fois di­verses dif­fé­rences mor­pho­lo­giques. Chez les fo­res­tiers du nord du Qué­bec, l’oi­seau est en­core dé­si­gné comme « pie », en par­ti­cu­lier à cause de ses com­por­te­ments de cha­par­dage.

Rap­pe­lons que l’es­pèce est in­di­gène de l’Amé­rique du Nord — et plus ré­pan­due au nord du 45e pa­ral­lèle. Mais la di­ver­si­té des noms fran­çais de l’oi­seau n’est rien à com­pa­rer à l’éche­veau de ses ap­pel­la­tions en an­glais.

À l’ori­gine, chez les na­tions al­gon­quines, l’oi­seau était ap­pe­lé « wi­sa­ked­jak », une in­car­na­tion de l’es­prit joueur de tours, ou triscks­ter. « On rap­porte qu’il pou­vait gui­der le chas­seur vers l’ori­gnal (es­pé­rant évi­dem­ment quelques miettes de viande au me­nu). » Au cours du 18e siècle, l’ap­pel­la­tion al­gon­quine a été dé­for­mée en Whis­ker-Jack, puis en Whis­key-Jack, tan­dis qu’un cher­cheur du 20e siècle re­lève pas moins d’une ving­taine d’ap­pel­la­tions ver­na­cu­laires an­glaises pour l’es­pèce. Mi­chel Gos­se­lin re­lève aus­si wes­ku­cha­nis en langue crie, proche de l’ap­pel­la­tion al­gon­quine, qui dé­si­gne­rait l’oi­seau comme « le pe­tit for­ge­ron ».

L’oi­seau fait son en­trée dans la clas­si­fi­ca­tion scientifique de Lin­né en 1766. Il y est ins­crit comme Cor­vus canadensis, ce qui fait de lui un cor­vi­dé. Lin­né s’était fon­dé sur un ou­vrage en­cy­clo­pé­dique (4 200 pages!) de Jacques Le­brun, L’or­ni­tho­lo­gie, de 1760, qui avait dé­crit l’es­pèce comme le Geay brun de Ca­na­da. Le mot mé­san­geai ap­pa­raît dès 1838, chez un or­ni­tho­logue fran­çais qui voit une ana­lo­gie avec la mé­sange dans la forme du bec et le com­por­te­ment.

En an­glais, le dé­bat s’est par­ta­gé entre les noms Whis­key Jack, Gray Jay et Ca­na­da Jay. L’ap­pel­la­tion Gray Jay (et non Grey Jay) est ap­pa­rue en 1957, quand la So­cié­té amé­ri­caine d’or­ni­tho­lo­gie dé­ci­da de dé­fi­nir les noms de 299 es­pèces pour sa liste d’ob­ser­va­tion. Pour plu­sieurs ob­ser­va­teurs, Gray Jay est une or­tho­graphe amé­ri­caine, tan­dis que Gray Jay est ca­na­dienne. Mais la ques­tion s’est aus­si po­sée de sa­voir pour­quoi l’ap­pel­la­tion Ca­na­da Jay, qui était at­tes­tée de­puis 185 ans, a été aban­don­née en 1957 au pro­fit de Gray Jay. L’or­ni­tho­logue on­ta­rien Dan Stri­ck­land, spé­cia­liste de l’es­pèce, a fouillé dans di­verses ar­chives, dont celles du co­mi­té de la liste d’ob­ser­va­tion conser­vées au Smith­so­nian Ins­ti­tute à Wa­shing­ton, pour dé­cou­vrir que le chan­ge­ment de nom avait été im­po­sé il y a 60 ans sans jus­ti­ti­fi­ca­tion va­lide, le terme Gray Jay dé­si­gnant jus­qu’alors une sous-es­pèce de la côte ouest.

Stri­ck­land consi­gna ses dé­cou­vertes dans un ar­ticle dé­taillé — et ex­cellent — pu­blié dans le nu­mé­ro d’avril 2017 d’On­ta­rio Birds. Il ré­di­gea en­suite une pro­po­si­tion vi­sant à res­tau­rer l’ap­pel­la­tion Ca­na­da Jay et la sou­mit au Co­mi­té nord-amé­ri­cain de clas­si­fi­ca­tion de la So­cié­té amé­ri­caine d’or­ni­tho­lo­gie en dé­cembre 2017.

Le 21 juin 2018, la So­cié­té pu­blia son 59e sup­plé­ment à la liste d’ob­ser­va­tion des oi­seaux d’Amé­rique du Nord, où elle an­non­çait que le Geai du Ca­na­da re­trou­vait son nom tra­di­tion­nel. C’était évi­dem­ment une nou­velle fan­tas­tique pour Team Ca­na­da Jay, un groupe in­for­mel d’or­ni­tho­logues de par­tout au Ca­na­da qui tra­vaillait fort à faire des re­pré­sen­ta­tions au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral pour confé­rer à l’oi­seau le sta­tut d’em­blème aviaire na­tio­nal, aux cô­tés du cas­tor, de l’érable et de nos deux sports, le ho­ckey et la crosse.

Mal­heu­reu­se­ment, cette cam­pagne, pi­lo­tée de ma­nière in­for­melle par le peintre Ro­bert Ba­te­man et par votre humble ser­vi­teur, est ac­cueillie à Ot­ta­wa dans l’in­dif­fé­rence et la pas­si­vi­té... Pour­tant, le choix de cet oi­seau, char­mant voi­sin, est le ré­sul­tat d’an­nées de re­cherches et de consul­ta­tions pas­sion­nées de notre iden­ti­té. Est-ce que quel­qu’un écoute, à Ot­ta­wa?—

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