Faune ur­baine

Biosphere - - News - Par Mat­thew Church

« All You Need Is Love » (air connu) Ou du moins, s’il est ques­tion de pro­té­ger la na­ture, c’est de l’amour qu’il faut par­tir.

Ou du moins, s’il est ques­tion de pro­té­ger la na­ture, c’est de l’amour qu’il faut par­tir.

Dans les an­nées 1950-60, le psy­cha­na­lyste ger­ma­no-amé­ri­cain Erich Fromm te­nait la ve­dette. Son best-sel­ler L’art d’ai­mer, pa­ru en 1956, était par­tout. Re­flet d’une époque de bou­le­ver­se­ment des va­leurs, l’es­sai phi­lo­so­phique par­ta­geait les in­ter­ro­ga­tions des Nord-Amé­ri­cains d’après-guerre à pro­pos de l’amour, de la sexua­li­té et du ma­riage, alors qu’émer­geaient des re­ven­di­ca­tions ré­vo­lu­tion­naires en termes d’éga­li­té des sexes. Fromm était un pen­seur am­bi­tieux et aux vi­sées larges, qui oc­cu­pa une place pré­pon­dé­rante sur le mar­ché des idées jus­qu’à ce que l’at­ten­tion du pu­blic mar­gi­na­lise son in­fluence.

Aus­si éclai­rantes et sti­mu­lantes que fussent cer­taines des idées de Fromm à l’ori­gine, elles sont, pour la plu­part, tom­bées en désué­tude. De ma­nière sur­pre­nante (et il au­rait pro­ba­ble­ment été le pre­mier éton­né), ce sont ses ré­flexions plus tar­dives sur les rap­ports des hu­mains avec la na­ture qui sont de­ve­nues ses contri­bu­tions in­tel­lec­tuelles les plus du­rables. Dans son es­sai La pas­sion de dé­truire : ana­to­mie de la des­truc­ti­vi­té hu­maine (1973), Fromm iden­ti­fiait « un amour pas­sion­né de la vie et de tout ce qui est vi­vant » qui se­rait la­tent chez tous les hu­mains; il ap­pe­lait ce pen­chant « bio­phi­lia » ou bio­phi­lie. Il sou­te­nait l’ar­gu­ment que nous ne pou­vons main­te­nir un rap­port po­si­tif et res­pec­tueux avec l’en­vi­ron­ne­ment qu’en ex­pri­mant un amour uni­ver­sel de tous les êtres vi­vants, sur les plans psy­cho­lo­gique, éco­no­mique, po­li­tique, so­cial et éthique.

E.O. Wil­son, bio­lo­giste re­nom­mé et l’un des pen­seurs éco­lo­gistes les plus in­fluents du siècle der­nier, a re­pris le concept et l’a am­pli­fié : en 1984, il pu­blia un livre in­ti­tu­lé Bio­phi­lia. Wil­son dé­fi­nit la bio­phi­lie comme « le dé­sir urgent de s’as­so­cier à d’autres formes de vie », mais sa meilleure illus­tra­tion est la fas­ci­na­tion que les hu­mains res­sentent en s’ab­sor­bant de­vant un feu, en voyant des vagues rou­ler sur une plage ou en ob­ser­vant le ciel étoi­lé. Il a aus­si écrit des im­pacts phy­siques et psy­cho­lo­giques po­si­tifs de la fré­quen­ta­tion de la na­ture. Au cours des der­nières 10 an­nées, à me­sure que pro­gres­sait la conscience éco­lo­gique, le be­soin de nour­rir cet amour de la na­ture a aus­si pris sa place, non seule­ment pour notre san­té et notre équi­libre men­tal, mais aus­si pour la san­té de la pla­nète. Cette ques­tion de­vient : comment fai­sons-nous, dans un monde de plus en plus ur­ba­ni­sé, pour main­te­nir cette re­la­tion au mi­lieu de l’acier et du bé­ton, du bruit et de la fu­reur des grandes villes? De ma­nière sur­pre­nante, Sin­ga­pour, le deuxième État sou­ve­rain le plus den­sé­ment peu­plé de la pla­nète, dé­tient la ré­ponse.

Sin­ga­pour est à l’avant-garde de la bio­phi­lie ur­baine. Mal­gré une aug­men­ta­tion de sa po­pu­la­tion de près de 100 % (plus de 2 mil­lions d’ha­bi­tants de plus) entre 1986 et 2007, la pro­por­tion de la pe­tite île-État ré­ser­vée aux es­paces verts a ef­fec­ti­ve­ment aug­men­té. Comment y est-elle par­ve­nue? In­no­va­tion en pre­mière ligne, ur­ba­nisme au­da­cieux et en­ga­ge­ment à in­cor­po­rer la na­ture dans chaque fa­cette des édi­fices mu­ni­ci­paux. L’in­no­va­tion dans le de­si­gn à l’échelle hu­maine. À cause de la den­si­té ex­trême du do­maine bâ­ti, et de sa ver­ti­ca­li­té, les ur­ba­nistes en­cou­ragent l’in­té­gra­tion de la na­ture dans le pay­sa­gisme des pas­se­relles et trot­toirs, sub­ven­tionnent le ver­dis­se­ment et uti­lisent des in­ci­ta­tifs ou des le­viers coer­ci­tifs pour que les pro­mo­teurs im­mo­bi­liers in­sèrent des amé­na­ge­ments na­tu­rels (toits verts, jar­dins sus­pen­dus et murs vé­gé­ta­li­sés) au 20e ou au 30e étage des édi­fices.

Le Ca­na­da doit suivre l’exemple. Mal­gré notre pas­sé ru­ral, nous sommes au­jourd’hui un pays très ur­ba­ni­sé et le de­ve­nons tous les jours da­van­tage : 85 % d’entre nous vi­vons dans des villes, des ban­lieues ou des pe­tites villes, bien à l’écart des grands es­paces sau­vages as­so­ciés à notre sta­tut de deuxième plus grand pays du monde. Avec une gou­ver­nance po­li­tique éclai­rée, des po­li­tiques d’amé­na­ge­ment bien éla­bo­rées et les ef­forts com­bi­nés des mi­lieux sco­laires, com­mer­ciaux et gou­ver­ne­men­taux — sti­mu­lés par des en­ga­ge­ments ci­toyens re­ven­di­ca­teurs —, nous aus­si sommes ca­pables de ra­me­ner la na­ture dans nos villes. Ce­la amé­lio­re­ra la san­té et le bon­heur de ceux qui y vivent et, grâce à ce­la, nous se­rons plus nom­breux à trai­ter la pla­nète avec af­fec­tion, em­pa­thie et un sen­ti­ment de pro­tec­tion. Notre mai­son a beau­coup be­soin d’at­ten­tion et de ten­dresse. En un mot, comme nous, elle a be­soin d’amour.

Sin­ga­pour

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