BRISE LES TABOUS DE LA SEXUA­LI­TÉ FÉ­MI­NINE

Coquine - - ENTREVUE EXCLUSIVE - PAR EVA L.

LA JOUR­NA­LISTE, QUE L’ON PEUT SUIVRE DANS SES CHRO­NIQUES SUR URBANIA ET À L’ÉMIS­SION SEXPLORA, NOUS A AC­COR­DÉ UNE EN­TRE­VUE POUR DIS­CU­TER DE SON RÉ­CENT LIVRE, LE PRIN­CIPE DU CUMSHOT, AIN­SI QUE DE LA VI­SION DE LA SEXUA­LI­TÉ DANS LA SO­CIÉ­TÉ.

QUEL A ÉTÉ L’ÉLÉ­MENT DÉ­CLEN­CHEUR POUR ÉCRIRE CET ES­SAI?

«C’est la mai­son d’édi­tion et Léa Cler­mont­dion qui m’ont ap­pro­chée pour sa­voir si j’avais en­vie d’écrire un livre sur la sexua­li­té fé­mi­nine. L’idée de ce thème leur est ve­nue en voyant ce que je fai­sais dé­jà. Je me rends compte qu’on aborde sou­vent des su­jets en lien avec la sexua­li­té, mais tou­jours de ma­nière iso­lée. Je vou­lais donc, avec ce bou­quin, re­lier les points en­semble afin d’ex­pli­quer ma théo­rie et ma vi­sion.»

LA RÉ­DAC­TION A-T-ELLE ÉTÉ AR­DUE?

«Ça s’est vrai­ment écrit tout seul, même si ça a pris en­vi­ron un an. Il s’agis­sait de trucs sur les­quels je ré­flé­chis­sais de­puis mon ado­les­cence. J’étais prête à écrire là-des­sus.»

LE MOT «CUMSHOT» EST AS­SEZ FORT. COM­MENT CE TITRE A-T-IL ÉTÉ CHOI­SI?

«Au dé­part, c’était le titre de mon cha­pitre cen­tral et non un choix de mar­ke­ting.

Vers la fin de la créa­tion, je n’avais tou­jours pas de titre et, lors d’une réunion, on a fait ce choix. C’est cer­tain qu’il y a eu ré­flexion quant à sa­voir si le pu­blic se­rait dé­goû­té par ce mot. En­suite, on s’est de­man­dé si les gens sa­vaient ce à quoi fai­sait ré­fé­rence le cumshot [éjaculation sur un par­te­naire]. La por­no­gra­phie est-elle as­sez pré­sente dans la culture po­pu­laire pour que les gens com­prennent? L’en­jeu est aus­si de sa­voir si les gens vont pen­ser qu’il s’agit d’un livre sur la por­no­gra­phie, ce qui n’est pas le cas.»

ON TE CONNAÎT BEAU­COUP POUR L’ÉMIS­SION SEXPLORA ET TES CHRO­NIQUES SUR URBANIA. ÉTAIT-CE UN DÉ­SIR DE TOU­JOURS TRAI­TER DE SEXUA­LI­TÉ DANS TON MÉ­TIER DE JOUR­NA­LISTE?

«Non, pas du tout. Je suis vrai­ment gé­né­ra­liste à la base. La rai­son pour la­quelle j’ai dé­ve­lop­pé cette spé­cia­li­té dans les der­nières an­nées, c’est que je trou­vais qu’il y avait un manque. Je voyais des sexo­logues par­ler de sexua­li­té de ma­nière plus thé­ra­peu­tique, et d’un autre cô­té, il y a les mé­dias qui traitent ce su­jet d’une ma­nière très in­so­lite, sans ri­gueur. Je me di­sais qu’on pou­vait trai­ter ça de ma­nière jour­na­lis­tique, comme je le fe­rais avec n’im­porte quel su­jet. Mais plu­sieurs consi­dèrent la sexua­li­té comme un sous-su­jet, ce avec quoi je ne suis pas d’ac­cord.»

DANS TON LIVRE, TU DIS QUE LES GENS TE PRENNENT POUR UNE «OBSÉDÉE SEXUELLE». EST-CE MAL VU D’ÉCRIRE SUR LA SEXUA­LI­TÉ EN 2017?

«Je pense que oui. En­core au­jourd’hui, il y a une es­pèce de blo­cage, d’au­tant plus si tu es une femme qui parle de sexe. For­cé­ment, tu es obsédée et tu penses tou­jours à ça, sans comp­ter que tu as le goût de cou­cher avec tous les hommes. Je vois cette at­ti­tude dans la ma­nière dont plu­sieurs hommes in­ter­agissent avec moi sur les ré­seaux so­ciaux. Puisque je parle de sexua­li­té, pour eux, ça veut dire que je suis ou­verte à tout et qu’on peut me pro­po­ser n’im­porte quoi sans que je dise non à rien, par dé­faut. De plus, si tu abordes ce su­jet, il y a des at­tentes dans l’at­ti­tude à adop­ter. Soit tu es la femme très pro­fes­sion­nelle, sexo­logue, soit tu es la sé­duc­trice qui jette des re­gards en coin.»

SE­LON TOI, LA SEXUA­LI­TÉ TEND-ELLE À CHAN­GER PO­SI­TI­VE­MENT AVEC LES AN­NÉES?

«Sur cer­tains plans oui et sur d’autres non. Je ne crois pas que ça soit li­néaire. J’ai l’im­pres­sion que la sexua­li­té a été abon­dam­ment uti­li­sée ces der­nières dé­cen­nies pour ra­me­ner les femmes dans un rôle de su­bal­ternes: vous avez des droits, des car­rières, mais vous êtes des ob­jets sexuels, ne l’ou­bliez ja­mais, et vous de­vez sé­duire les hommes. On ra­mène ces der­niers au centre de tout et les femmes plus en pé­ri­phé­rie. Je parle beau­coup de ce su­jet dans mon livre, car je trouve vrai­ment pro­blé­ma­tique cette ma­nière de li­mi­ter les femmes à leur corps. L’idée n’est pas de ca­cher le corps, au contraire. Je crois sim­ple­ment qu’on doit trai­ter ce­lui des hommes et ce­lui des femmes de la même fa­çon et ar­rê­ter de créer une ten­sion sexuelle au­tour d’eux. Lors­qu’on est ob­sé­dé par le look, on ne se pré­oc­cupe plus des sen­sa­tions de son corps, on est juste dans l’ap­pa­rence et non la pro­fon­deur.»

PAR­LONS DE SEXPLORA. PAR­MI LES SU­JETS QUE TU AS ABOR­DÉS DANS LES DEUX PRE­MIÈRES SAI­SONS, LE­QUEL AS-TU PRÉ­FÉ­RÉ?

«J’ai beau­coup ai­mé par­ler de la vulve lors de la pre­mière an­née. Je trouve que c’est l’or­gane prin­ci­pal de la jouissance chez les femmes et on n’en parle ja­mais. On fait comme si ça n’exis­tait pas, ce qui est ri­di­cule. Si­non, je di­rais aus­si le su­jet de l’abs­ti­nence, qui est très peu abor­dé. C’est tel­le­ment ta­bou de ne pas avoir une vie sexuelle. On s’est tel­le­ment fait dire qu’il faut avoir du sexe qu’à la li­mite, quand on ne res­sent pas au­tant ce be­soin, c’est plus hon­teux dans nos es­prits.»

Y A-T-IL EU UN SU­JET PLUS DIF­FI­CILE À PRÉ­SEN­TER?

«L’épi­sode pour le­quel j’ai eu le plus d’hé­si­ta­tions est ce­lui de la por­no­gra­phie, car il est im­por­tant de trou­ver le juste mi­lieu avec ce genre de su­jet. Avec le sexe anal aus­si, il y avait cet en­jeu-là. Quand on veut le­ver les tabous, il y a le risque d’en faire de nou­velles normes obli­ga­toires. Par exemple, si tu ne pra­tiques pas le sexe anal, tu n’es pas hot, etc. Il ne faut pas tom­ber dans l’autre ex­trême en vou­lant le­ver le stig­mate. On doit être cri­tique tout en étant nuan­cé: le sexe anal, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas obli­ga­toire non plus.»

«Puisque je parle de sexua­li­té, pour cer­taines per­sonnes, ça veut dire que je suis ou­verte à tout et qu’on peut me pro­po­ser n’im­porte quoi.»

− LI­LI BOIS­VERT

Le prin­cipe du cumshot, de Li­li Bois­vert, VLB édi­teur.

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