Coup de Pouce

Tom­ber pile

- par Ju­lie Ri­vard Lifehacks · Georges Bataille · Jean-Jacques

Tom­ber pile,

Il avait la fin qua­ran­taine et se nom­mait An­dré-A. Ar­se­nault. Mais comme phrase d’in­tro, il ré­pé­tait tou­jours la même chose: «Vous pou­vez m’ap­pe­ler triple A, comme les bat­te­ries, parce que je dé­borde d’éner­gie. Ha! Ha!» Et per­sonne ne riait. Sauf lui.

Et c’est vrai qu’il avait dé­jà eu beau­coup d’éner­gie à cet âge naïf où tous les rêves sont per­mis. Il en avait dé­ployé suf­fi­sam­ment, du moins pour se lan­cer en hu­mour dans le cir­cuit des bars (et en sor­tir, quelques an­nées plus tard). Au fil des an­nées, il avait ac­cu­mu­lé un nombre im­pres­sion­nant de jo­bines in­con­grues qu’il avait eu du mal à gar­der. Ce n’est pas parce qu’il était pa­res­seux ou parce qu’il com­met­tait de graves er­reurs... Di­sons qu’An­dré-A. était un dé­mar­reur de pro­jets, mais ja­mais un fi­nis­seur. À chaque nou­veau job, de­vant de nou­velles per­sonnes, il s’au­to­pro­cla­mait «gai lu­ron» avec la voix d’un ani­ma­teur de ra­dio qui an­nonce une grande vente de ta­pis. Puis, l’en­thou­siasme s’émous­sait avec le temps. Il ra­tait des réunions d’équipe, ou­bliait des ren­dez-vous chez des clients, dé­bran­chait le ré­veil pour dor­mir un peu plus long­temps. Même les mises à pied, quand on en a vé­cu plu­sieurs comme An­dré-A., pou­vaient de­ve­nir mo­no­tones. C’est donc d’un pas pe­sant qu’il dé­bar­qua du train de ban­lieue ce soir-là, une énième lettre de ren­voi chif­fon­née dans sa poche de man­teau.

Sur le pas de la porte de son ap­par­te­ment, il re­ti­ra ses bottes sa­lies par la ga­doue de fin d’hi­ver en les se­couant jus­qu’à ce qu’elles tombent né­gli­gem­ment sur le pré­lart. Se sen­tant gris (il ne trou­vait pas de mots plus justes pour dé­crire son état d’es­prit), il se di­ri­gea vers le fri­go. Comme sa ré­serve d'éner­gie, ce­lui-ci était plu­tôt vide: un seul oi­gnon sur une pile de pe­lures sèches, un fond de sauce HP pour les steaks mi­nute (mais pas de steak mi­nute), ain­si qu’un vieux fro­mage Fi­cel­lo qu’il ne se sou­ve­nait même pas d’avoir ache­té. Et quel était cet ali­ment ra­ta­ti­né et pour­ri qu’il n’ar­ri­vait pas à re­con­naître, au fond du fri­go? Après avoir haus­sé les épaules, il re­fer­ma la porte, re­ti­ra l’at­tache d’un sac de pain et se plia une tranche qu’il man­gea nue. Elle goû­tait le car­ton mou. Puis, il eut une illu­mi­na­tion: «Ça goûte l’URSS», lan­ça-t-il à la ma­nière d’un stand-up co­mic, de­vant un pu­blic in­exis­tant. Il rit tout fort de sa (mau­vaise) blague, ce qui ra­vi­va la mi­graine qui avait com­men­cé à s’ins­tal­ler en après-mi­di. Cet homme était usé. Même l’hu­mour, sa grande pas­sion, ne lui col­lait plus à la peau.

Puis il était écoeu­ré d’être seul. La so­li­tude est un bon­heur idyl­lique quand on la choi­sit, quand on la place à son ho­raire comme un ren­dez-vous avec soi-même, un dé­li­cieux luxe à goû­ter au pas­sage à tra­vers le chaos or­ga­ni­sé de la vie. Or, il était seul même par­mi une foule... Une foule... Comme au fes­ti­val, l’été der­nier, avec sa belle Jo­sée... Les sou­ve­nirs re­mon­taient à la sur­face, ce qui lui don­na une (nou­velle !) idée de gé­nie. Il ava­la sa der­nière bou­chée de pain plié et par­tit à la re­cherche d’une gomme en­core em­bal­lée au fond d’une poche de man­teau. Oui, il y en avait une ! Riche de sa trou­vaille, il res­sor­tit de son morne lo­ge­ment comme il y était en­tré, à la dif­fé­rence qu’il avait main­te­nant un pe­tit re­gain de quelque chose en lui. Res­pi­rant à pleins pou­mons l’air froid et hu­mide du «centre-ville» de sa ban­lieue, il mon­ta avec aplomb une côte, pour en­suite ar­pen­ter quelques trot­toirs fa­mi­liers. Il ra­len­tit de­vant une porte à la pein­ture bour­gogne écaillée. Il éle­va le poing pour frap­per à la porte, mais

s’ar­rê­ta net. Que fai­sait-il là? Et pour­quoi pas, fi­na­le­ment! Un re­lent d’in­sou­ciance l’avait ga­gné, comme lors­qu’il était ado­les­cent. Il frap­pa trois coups fermes. Aus­si­tôt, il sen­tit sa fausse bal­loune de confiance se dé­gon­fler. Il re­des­cen­dit ra­pi­de­ment l’es­ca­lier qui l’avait me­né à la porte. Une pen­ture grin­ça. La porte s’ou­vrit. Trop tard. «An­dré? Qu’est-ce que tu fais là?» Il n’avait pas son­gé à la ré­ponse. Il lui fal­lait trou­ver les bonnes pa­roles. Sauf qu’il avait tou­jours eu un mal fou à les ali­gner, ces fou­tues pa­roles!

Il se re­tour­na face à la jo­lie femme, qui le re­gar­dait d’un air fa­ti­gué. «J’ai ton Fi­cel­lo chez nous.» Aba­sour­die, elle lui de­man­da où il vou­lait en ve­nir. Il pui­sa une der­nière once de cou­rage jusque dans ses ta­lons et se ré­es­saya: «J’ai un de tes fro­mages chez moi, mais c’est pas im­por­tant. C’est juste que ça m’a fait pen­ser à toi. Ça m’a fait pen­ser à nous.» La femme sou­pi­ra en fixant un point dans l’ho­ri­zon bé­ton­né. Cet homme qu’elle avait tant ai­mé avait été un amou­reux in­égal, par­fois ba­nal, par­fois trop in­tense, avec ses lu­bies qui ne se concré­ti­saient ja­mais:

— Cet été, on part à l’aven­ture dans le Grand Nord qué­bé­cois!

— On se bâ­tit une mi­ni­mai­son au fond des bois?

— Pour­quoi on lâche pas nos jobs pour pro­me­ner des chiens?

Mais il ne l’avait ja­mais trom­pée. Ne s’était ja­mais fâ­ché contre elle. L’avait ai­mée, de corps et de coeur. Il te­nait à le lui plai­der, en­core une fois. «Je t’ai ja­mais rien fait, Jo­sée!» Cette pa­role pré­cise eut son ef­fet. La femme re­por­ta son re­gard vers le sien. Une étin­celle y brû­lait. Avait-il réus­si à pro­vo­quer un heu­reux re­tour en ar­rière chez Jo­sée? «Mais c’est exac­te­ment ça, le pro­blème», ré­pon­dit-elle avec un étrange sou­rire ahu­ri. «T’as ja­mais rien fait. Rien pour nous pro­cu­rer une sé­cu­ri­té. Pour nous faire évo­luer. Mal­gré mes mi­nus­cules de­mandes, mes sug­ges­tions, mes cris du coeur. Je suis dé­so­lée, An­dré, mais t’as plus rien à m’ap­por­ter. À nous ap­por­ter.» Es­suyant une lourde larme, elle le sa­lua fai­ble­ment de la tête pour en­suite se ré­fu­gier à l’in­té­rieur. Abat­tu, il s’as­sit sur la marche en­nei­gée, mouillant le bas de son man­teau, tout au­tant que ses joues... C’est alors qu’il com­prit la dé­con­fi­ture de sa vie. Dou­lou­reu­se­ment, il ve­nait d’at­teindre le bas-fond. C’était ter­mi­né. Il en avait as­sez. »»

« À chaque nou­veau job, de­vant de nou­velles per­sonnes, il s’au­to­pro­cla­mait "gai lu­ron" avec la voix d’un ani­ma­teur de ra­dio qui an­nonce une grande vente de ta­pis.»

Après avoir dor­mi d’un som­meil non ré­pa­ra­teur, il se re­le­va de son pe­tit lit. Ses draps, aux mo­tifs de fleurs dé­fraî­chies, da­taient des an­nées 1970. Il au­rait pu s’en pro­cu­rer de nou­veaux, mais ceux-ci avaient ap­par­te­nu à sa mère. Il ne pou­vait se faire à l’idée de s’en dé­par­tir. Après son la­men­table échec de la veille et ses larmes de dé­pit, qui avaient re­pris une fois al­lon­gé pour la nuit, il était trop vi­dé pour se la­ver. De toute ma­nière, qu’est-ce que ça chan­ge­rait d’être propre à l’heure de par­tir ? Bien­tôt, les dix heures du ma­tin son­nèrent. C’était le mo­ment. Il ava­la ra­pi­de­ment un autre pain plié, juste pour dire. Puis il en­fi­la ses bottes sales. Il était prêt à par­tir. Bien­tôt, il dé­col­le­rait.

En dé­am­bu­lant, un peu confus, à tra­vers les rues, An­dré-A. fi­nit par at­ter­rir de­vant un édi­fice flan­qué de deux chênes cen­te­naires. Sans trop sa­voir pour­quoi, il pous­sa la porte. Aus­si­tôt, il fut hap­pé par les cou­leurs vives de des­sins d’en­fants af­fi­chés au mur et la joie ir­ra­diant des bé­né­voles en mou­ve­ment. Son re­gard fut en­suite at­ti­ré vers le long comp­toir, en re­trait, où une ré­cep­tion­niste sem­blait l’at­tendre. «Bon­jour! Quelle est la rai­son de votre vi­site?» L’homme se te­nant de­vant son bu­reau lui pa­rais­sait confus, voire éga­ré. «On offre du sou­tien à la com­mu­nau­té grâce à des ate­liers et des ca­fés-ren­contres, mais on ré­fère aus­si à des res­sources ex­ternes en neu­ro­psy­cho­lo­gie, or­tho­pho­nie, er­go­thé­ra­pie et or­tho­pé­da­go­gie.» Il fit la moue, dé­bous­so­lé par cette en­fi­lade de termes scien­ti­fi­co-com­plexes qu’il n’avait ja­mais vus pas­ser dans les piles de TV Heb­do de sa mère (sa seule vé­ri­table lec­ture de che­vet d’en­fance). La ré­cep­tion­niste lui sou­rit avec bien­veillance et le di­ri­gea vers un bu­reau à la porte en­trou­verte. «Vous pou­vez en­trer. Je vous pré­sente Jacques.»

«Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mon cher?», lan­ça l’in­ter­ve­nant, les yeux sou­riants der­rière ses belles lu­nettes. An­dré-A. plon­gea tête pre­mière. «J’ai... j’ai tou­jours eu des pro­blèmes. Toute ma vie. Je me suis tou­jours sen­ti à cô­té de la track. Ma mère, paix à son âme, di­sait que j’avais juste quelques pe­tits dé­fauts de fa­bri­ca­tion. Que ça me ren­dait unique et que ça fai­sait de moi un ado­rable mo­dèle dis­con­ti­nué.» Il pouf­fa de rire en son­geant à sa mère, une at­ta­chante femme, pauvre et dé­mu­nie, mais pleine de ten­dresse et de bonne vo­lon­té. «C’était mon pi­lier. Quand elle est dé­cé­dée, j’ai fait les dé­marches à l’État ci­vil pour ajou­ter son pré­nom au mien. Je m’ap­pelle An­dré-An­na Ar­se­nault. Ou triple A comme les bat­te­ries, à cause de mon éner­gie. De l’éner­gie que j’avais avant, en tout cas.» Le tra­vailleur so­cial écla­ta d’un rire cha­leu­reux. Enor­gueilli, le vi­si­teur en­chaî­na: «À l’école, j’ai tou­jours été nul. Je me rap­pelle que j’écri­vais tel­le­ment gros que ça dé­pas­sait des trot­toirs. Fal­lait que j’ef­face, que je re­com­mence, que j’ef­face en­core. Tous mes textes étaient sales... un peu comme moi en ce mo­ment. Dé­so­lé, d’ailleurs.» Jacques re­pous­sa son ex­cuse du re­vers de la main en lui di­sant: «Sans fa­çon, mon cher. Je suis là pour vous ai­der, pas pour vous ju­ger.»

Le clown triste sou­rit. «J’ai frô­lé la mort, ce ma­tin. Mais comme le ré­pé­tait sou­vent ma­man: “Frô­ler la mort, ce n’est rien. Pas­ser à cô­té de la vie, c’est beau­coup plus grave.*” Si je suis ici, c’est pour com­prendre et re­prendre ma vie en main.» L’in­ter­ve­nant se pen­cha sur son bu­reau pour mieux lui tendre la main. «Vous tom­bez pile. Bien­ve­nue chez vous, mon cher.»

* Ci­ta­tion de Jean-Jacques Thi­baud, pa­ro­lier et écri­vain fran­çais.

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