Une his­toire de pieds dans le rang de la Grande-Mi­sère

Courrier Ahuntsic - - PETITES ANNONCES CLASSÉES - Par So­cié­té d’hiS­toire d’ahunt­Sic-car­tier­ville

Ce bref ré­cit a pour per­son­nage prin­ci­pal Jo­seph Ar­sène Dieu­don­né Pi­geon (1844‑1908) et de sa mai­son qu’il construit vers 1880(1). Ce tailleur de pierre an­ti­con­for­miste laisse sa marque dans l’or­ne­men­ta­tion de la mai­son fa­mi­liale éri­gée dans le rang de la Grande‑Mi­sère. il sculpte les mains et les pieds de son épouse, Éve­line Bru­neau, sur les lin­teaux et les cham­branles de la fe­nes­tra­tion du deu‑ xième étage.

Ces dé­co­ra­tions, tout à fait uniques, dans l’ar­chi­tec­ture de Mont­réal illus­trent la pas­sion d’Ar­sène pour sa bien-ai­mée. Tou­te­fois, la si­gni­fi­ca­tion des pieds sculp­tés dans la pierre s’in­ter­prète de deux fa­çons. La pre­mière se veut un hom­mage per­ma­nent à Éve­line.

La se­conde s’ins­crit dans le fait que le couple Pi­geon-Bru­neau est de re­li­gion pro­tes­tante. Dans la pa­ren­té des Bru­neau on ra­con­tait l’anec­dote sui­vante. Les frères Bar­na­bé et Mé­dard Bru­neau ha­bi­taient la pa­roisse de Saint-Constant. À la suite d’une dis­pute re­la­tive aux paie­ments de la dîme, Bar­na­bé apos­ta­sia et se conver­tit au pro­tes­tan­tisme.

Pour sa part, Mé­dard était en­core ca­tho­lique. Un di­manche qu’il écou­tait le ser­mon du cu­ré qui af­fir­mait que les ré­for­mistes étaient voués à l’enfer éter­nel en com­pa­gnie des dé­viants aux sa­bots four­chus, Mé­dard com­pris que les pro­tes­tants avaient des pieds de che­vaux. Il s’élance alors chez son frère en lui de­man­dant de lui mon­trer ses pieds. Stu­pé­fait, il constate que ses pieds sont iden­tiques aux siens.

Par la suite, Mé­dard et sa fa­mille adoptent la re­li­gion de Bar­na­bé en signe de contes­ta­tion. Con­sé­quem­ment, les pieds qui ornent le contour des fe­nêtres de la mai­son des Pi­geon pou­vaient rap­pe­ler aux voi­sins la nor­ma­li­té des pieds pro­tes­tants.

Les ha­bi­tants du rang de la Grande-Mi­sère sont en grande ma­jo­ri­té de re­li­gion ca­tho­lique. Ils furent sans au­cun doute éton­nés et of­fus­qués de voir des pro­tes­tants s’ins­tal­ler dans leur com­mu­nau­té.

De plus, dans le contexte de pau­vre­té de l’époque, Ar­sène construit une mai­son de trois étages en pierres à bosse sur les quatre cô­tés avec un cou­ron­ne­ment en zinc. Du ja­mais vu dans le voi­si­nage. Un soir qu’il était à tailler les pierres de sa mai­son, il fut as­som­mé. Sa vengeance, il l’ins­cri­ra dans la pierre. Le lin­teau de la porte la­té­rale ouest est dé­co­ré d’un vi­sage qui fait une gri­mace aux pas­sants ! Rang de la Grande-Mi­sère : lieu-dit qui dé­si­gnait à la fin du XIXe siècle la par­tie du Haut-du-Sault près du mou­lin du Gros-Sault. De nos jours, cet en­droit cor­res­pond au bou­le­vard Gouin Ouest dans Bor­deaux aux alen­tours de l’île Per­ry. 1-Ti­ré de Ro­bert Pré­vost, « Ar­sène Pi­geon 1844-1908 », Ca­hiers d’his­toire du Sault-au-Ré­col­let, prin­temps 1996, no 6, p. 27-32.

(Gracieuseté – SHAC - Jacques Le­bleu)

Dé­tails de la mai­son Ar­sène Pi­geon, 1420, bou­le­vard Gouin Ouest.

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