RE­POR­TAGE C’EST MON HIS­TOIRE

SUR UN VÉ­RI­TABLE COUP DE TÊTE, DAPHNÉ, UNE JEUNE ÉTU­DIANTE, S’EST PROS­TI­TUÉE LE TEMPS D’UNE SEULE SOI­RÉE. RÉ­CIT.

ELLE (Québec) - - Contents - Texte GA­BRIELLE LI­SA COL­LARD il­lus­tra­tion ELSA RI­GAL­DIES

«Un soir, j’ai fait le trot­toir.»

Chaque jour, en me ren­dant à l’uni­ver­si­té, j’ob­ser­vais la faune hé­té­ro­clite que for­maient les tra­vailleuses du sexe et leurs clients. J’étais ti­mide – je le suis en­core! –, mais fas­ci­née par les hu­mains. Cer­taines des femmes fai­saient le trot­toir de­vant leur ap­par­te­ment, où elles vi­vaient avec leurs en­fants, et ra­me­naient les clients chez elles; d’autres se pos­taient sur un coin de rue et par­taient avec leur «John» vers des mo­tels ano­nymes qui louent les chambres à l’heure. Cap­ti­vée par cet uni­vers étrange et qua­si­ment my­thique dont je ne connais­sais rien mis à part ce que m’avait ap­pris le film Pret­ty Wo­man et la chan­son Dors Ca­ro­line, de Jo­hanne Blouin, je dé­cou­vrais le quo­ti­dien presque ba­nal des tra­vailleuses du sexe, leur réa­li­té à mi-che­min entre éman­ci­pa­tion et tra­gé­die sans nom. Elles étaient jeunes, vieilles, de toutes les ori­gines et de toutes les tailles, vê­tues de ta­lons hauts et de mi­ni-jupes comme de co­tons oua­tés et de bottes de com­bat. Elles dé­li­mi­taient leur ter­ri­toire avec pré­ci­sion, et le dé­fen­daient avec force,

si bien que l’une d’entre elles a été bat­tue de­vant moi par sa voi­sine quand elle a tra­ver­sé la fron­tière in­vi­sible en me sui­vant pour me qué­man­der une ci­ga­rette. Leurs clients, pour leur part, étaient des hommes d’af­faires, des pères de fa­mille, de jeunes hommes et de vieux mes­sieurs. Ils au­raient pu être n’im­porte qui.

Chaque fois que j’aper­ce­vais l’une d’elles mon­ter à bord de la voi­ture d’un client, je me de­man­dais si c’était la der­nière fois que je la voyais. J’au­rais ai­mé connaître leurs his­toires, mais je n’osais pas po­ser de ques­tions. Le ta­bou était trop fort, mais je me sen­tais, en quelque sorte, proche d’elles. J’ai vé­cu une jeu­nesse très dif­fi­cile, comme plu­sieurs en­fants de la DPJ. J’ai été bal­lo­tée d’une fa­mille d’ac­cueil à une autre. Si j’avais gran­di en ville, j’au­rais très bien pu de­ve­nir l’une d’entre elles. À force de les cô­toyer, mes pré­ju­gés se sont dé­cons­truits. Pour moi, elles étaient des êtres hu­mains à l’exis­tence par­ti­cu­lière, mé­con­nue, et je bru­lais d’en­vie de mieux les com­prendre.

J’ima­gine que c’est cette fas­ci­na­tion qui m’a pous­sée, un jour, à mon­ter dans la voi­ture d’un client. Comme ça, sur un coup de tête.

Je mar­chais vers la mai­son après un cours lors­qu’un homme en voi­ture a ra­len­ti à ma hau­teur, et m’a de­man­dé si je vou­lais mon­ter. Compte te­nu du quar­tier, ce n’était pas la pre­mière fois que ça m’ar­ri­vait. J’avais pris l’ha­bi­tude de ré­pondre avec aplomb qu’on me laisse tran­quille. Mais, ce jour-là, j’ai re­gar­dé tout au­tour; au­cune des filles n’était dans les pa­rages. Il n’y avait que moi et cet homme, dans la tren­taine, qui res­sem­blait énor­mé­ment au per­son­nage du gar­dien de pri­son Porns­tache dans la té­lé­sé­rie Orange is the New Black. Il di­sait être tra­vailleur so­cial et se pré­nom­mer Mar­co. Sans trop y ré­flé­chir, j’ai pris place dans sa voi­ture et il a rou­lé en di­rec­tion du bou­le­vard où se trou­vaient les mo­tels de passe. Quand nous sommes ar­ri­vés à des­ti­na­tion, il s’est sta­tion­né et est par­ti vers la ré­cep­tion, pen­dant que je l’at­ten­dais dans l’au­to, dans une sorte d’état se­cond. J’étais à la fois ter­ri­fiée, cu­rieuse et... un peu ex­ci­tée. La chambre du mo­tel était ul­tra-cli­chée, peinte en rouge avec des mi­roirs au pla­fond. Nous avons eu une re­la­tion sexuelle d’en­vi­ron trente mi­nutes, tout ce qu’il y a de plus ba­nal, comme celle que j’au­rais pu avoir avec un homme de mon âge ren­con­tré dans un bar, quelques mi­nutes plus tôt. Je me sou­viens m’être dit que plu­sieurs de mes amants m’avaient fait sen­tir beau­coup plus uti­li­sée. Il était propre, il a mis un condom, mais ma tête n’y était pas com­plè­te­ment, parce que j’avais peur et que je res­tais prête à m’en­fuir au moindre dé­ra­page. Bien que l’idée d’être payée et à la mer­ci d’un étran­ger m’ex­ci­tait, je ne peux pas dire avoir res­sen­ti de plai­sir en tant que tel. J’étais beau­coup trop trou­blée.

Après l’acte, nous sommes re­tour­nés à sa voi­ture. Sur la ban­quette ar­rière, il y avait cinq ou six sacs d’épi­ce­rie pleins à cra­quer, car il était pas­sé faire ses em­plettes avant de ve­nir «se cher­cher une fille». Il m’a pro­po­sé de me ser­vir. «Est-ce que tu as be­soin de nour­ri­ture? Prends-toi des trucs, si tu veux.» J’ai re­fu­sé. De re­tour à l’en­droit où il m’avait em­bar­quée, il m’a ten­du 80 $ et je suis sor­tie de l’au­to. De­vant moi, la fille à qui ap­par­te­nait le ter­ri­toire me fixait d’un air confus et ir­ri­té. Je lui ai don­né 60 $ en lui di­sant sim­ple­ment «Pose pas de ques­tions, c’est une longue his­toire!» Puis je me suis en­fuie en cou­rant. Der­rière moi, je l’ai en­ten­due crier «At­tends! Je veux juste te par­ler!», mais je ne me suis pas re­tour­née. Je ne l’ai plus ja­mais re­vue. Je n’ai ja­mais ré­pé­té l’ex­pé­rience. Et je ne me suis ja­mais sen­tie sa­lie par cette aven­ture d’un soir.

Par la suite, j’ai beau­coup ré­flé­chi aux rai­sons qui m’ont pous­sée à vou­loir as­sou­vir ma cu­rio­si­té et à ce que j’ai ap­pris de mon ex­pé­rience. Outre la pe­tite par­tie de moi qui en­tre­te­nait le fan­tasme d’être payée pour cou­cher avec un homme, je crois que je ten­tais sur­tout de com­prendre ce monde qui au­rait fa­ci­le­ment pu de­ve­nir le mien. Je de­vais vé­ri­fier, d’une cer­taine fa­çon, si j’y avais ma place.

Au­jourd’hui, je tra­vaille en sciences hu­maines. Un so­cio­logue que j’aime beau­coup dit que peu im­porte com­bien d’ob­ser­va­tions on ré­colte en étu­diant des peuples et leurs cou­tumes, la seule fa­çon de leur don­ner un sens est de par­ti­ci­per, de s’in­té­grer. Mon ex­pé­rience se­crète n’a pas été par­ti­cu­liè­re­ment ré­vé­la­trice, et je ne peux pas pré­tendre avoir com­pris toute la réa­li­té des tra­vailleuses du sexe en une de­mi-heure. Ce­pen­dant, elle m’a fait prendre conscience qu’au-de­là des cli­chés et des ta­bous, ces femmes sont avant tout des per­sonnes, et non des créa­tures mys­té­rieuses évo­luant dans un monde à part. En les écou­tant da­van­tage au lieu de les for­cer à vivre en marge, nous au­rions tous beau­coup à y ga­gner.

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