L’EFFET IN­STA­GRAM

Les mu­rales uni­formisent-elles nos villes ?

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L’art ur­bain donne-t-il aux villes un look uni­forme ? D’Ed­mon­ton à L.A., notre col­lab­o­ra­trice passe en re­vue les murs rose vif et les mu­rales d’ailes d’ange.

LINDA HOANG RIT EN PARLANT DE SA « QUÊTE ÉTERNELLE » : ÊTRE pho­tographiée de­vant les mu­rales roses de villes du monde en­tier. Le flux In­sta­gram de la blogueuse d’Ed­mon­ton est un hom­mage vi­vant à la puis­sance des jo­lis murs. Sur une de ses pho­tos, elle pose en robe d’été de­vant un pan de briques roses du boule­vard Saint-Lau­rent, à Mon­tréal. Une autre la mon­tre, de la neige jusqu’aux chevilles, de­vant un mur rose du Keyano Col­lege à Fort McMur­ray. Sur sa photo de pro­fil au cadrage plus serré, elle fixe l’ap­pareil, arbo­rant un large sourire et un jean coupé aux cuisses. Après tout, elle se tient de­vant le plus célèbre de tous les murs roses : celui du ma­g­a­sin Paul Smith de Mel­rose Av­enue, à Los An­ge­les. « Si vous voulez une photo à grand-an­gle, il faut vous pré­parer à at­ten­dre que le champ se libère, dit-elle. Toutes sortes de gens lon­gent ce mur pour avoir leur part de rose.»

En réponse aux mil­lions d’in­sta­gram­meurs en quête de toiles de fond es­thé­tiques, villes, quartiers et com­merces en­ga­gent des artistes pour don­ner au client ce qu’il veut. À Mi­ami, les Wyn­wood Walls en Tech­ni­color at­tirent vis­i­teurs égarés d’Art Basel et en­ter­re­ments de vie de je­unes filles. De l’Es­tonie à la Nou­velle-Zé­lande sur­gis­sent des fes­ti­vals de mu­rales. De Hong Kong à Hol­ly­wood, les vis­ites guidées de murs pho­togéniques ont un vif suc­cès. Mais alors que les divers quartiers se par­ent d’ailes d’ange et sor­tent la pein­ture rose, nos rues (et nos comptes In­sta­gram) com­men­cent à ter­ri­ble­ment se ressem­bler.

Avant les mots-clics, l’art ur­bain était avant-gardiste, voire sub­ver­sif. De­man­dez à Banksy. Dans les an­nées 1990, le célèbre artiste satirique, caché sous un camion à or­dures pour fuir la po­lice, vit le châs­sis mar­qué au pochoir et y trouva l’in­spi­ra­tion pour le style, plus vif, qui le car­ac­téris­erait. Co­lette Miller aussi évi­tait les flics lorsqu’elle a peint ses pre­mières ailes d’ange sur un mur de mé­tal à Los An­ge­les, en 2012. La pein­ture n’était pas sèche que des gens pre­naient la pose, mains jointes, et pub­li­aient

En réponse aux mil­lions d’in­sta­gram­meurs à la recherche de toiles de fond es­thé­tiques, villes, quartiers et com­merces en­ga­gent de plus en plus d’artistes pour don­ner au client ce qu’il souhaite.

leurs pho­tos sacrées en ligne. Le temps de dire « cité des anges », des ailes se dé­ploy­aient sur les murs du monde en­tier.

« Les lieux où l’on se trouve nous con­fèrent un statut », dé­clare John D. Boy, so­ci­o­logue de l’univer­sité d’Am­s­ter­dam qui étudie In­sta­gram. « Mais en fait, ils se trans­for­ment en “non-lieux” au fur et à mesure qu’ils de­vi­en­nent in­dis­tincts. On ne sait plus que vous êtes à L.A. juste parce qu’il y a des ailes d’ange. Vous êtes peutêtre dans votre ville natale, de­vant une murale iden­tique. »

On utilise depuis longtemps nos pho­tos de voy­age pour épa­ter famille et amis : pensez au clas­sique di­a­po­rama de sa­fari dans le sous-sol du voisin. Mais depuis In­sta­gram, le pres­tige n’a plus tant à voir avec le lieu où l’on est qu’avec le style qu’on y af­fiche.

Cer­taines mu­rales sont in­dis­so­cia­bles d’un lieu, comme celle en mé­moire de Bobby Sands à Belfast, en Ir­lande du Nord, ou celle de l’ours en­dormi sur la Po­lar Bear Hold­ing Fa­cil­ity à Churchill, au Man­i­toba. Mais l’unic­ité des lieux n’est pas es­sen­tielle à l’ob­ten­tion de men­tions J’aime. «De­vant un mur, je me de­mande s’il captera l’at­ten­tion de ceux qui me suiv­ent sur les mé­dias so­ci­aux », ex­plique Mme Hoang, qui repère d’avance les murs qu’elle veut voir avant d’at­ter­rir dans une ville.

Pour­tant, en cher­chant les mêmes im­ages de ville en ville, les voyageurs peu­vent aussi dé­cou­vrir une mul­ti­tude de dif­férences : saveurs lo­cales, restos et com­mu­nautés. Pour Mme Hoang, qui of­fre égale­ment des vis­ites guidées des mu­rales d’Ed­mon­ton dignes d’In­sta­gram, «l’in­térêt tient moins au mur qu’à la découverte à pied d’un quartier ». C’est en plein ce qu’un restau­ra­teur ed­mon­tonien avait en tête lorsqu’il a lancé une cam­pagne de so­cio­fi­nance­ment pour em­baucher l’artiste es­pag­nol Okuda San Miguel afin d’il­lu­miner la vue depuis son pa­tio dans Old Strath­cona. C’est l’un des ar­rêts préférés de Mme Hoang dans son cir­cuit, une bête géométrique et vi­brante qui s’étire sur six étages. L’artiste a réal­isé des mu­rales sem­blables de Mu­nich au Maroc.

Tan­dis que l’art ur­bain passe de la pierre à l’écran, ceux qui com­man­dent des mu­rales dans le but de pop­u­lariser une des­ti­na­tion sont de plus en plus as­tu­cieux. Les nou­velles ailes d’ange de près de 8 m à l’an­gle de Bur­rard Street et de West 4th Av­enue à Van­cou­ver sont « tout en haut de ma liste », décrète Mme Hoang, qui prévoit les ajouter bi­en­tôt à sa col­lec­tion. Et quand elle pub­liera en­fin la photo con­voitée, ses abon­nés n’au­ront pas be­soin de véri­fier ses mots-clics pour savoir où elle se trouve : le mot «Kit­si­lano» est écrit en toutes let­tres sur le bout d’une des ailes.

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