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CAP VERS SOI

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Le temps est au changement : notre journalist­e part en Tasmanie en quête d’une expérience de voyage transforma­trice.

Voyager peut-il nous transforme­r ? Nourri de Vegemite, admirant les eucalyptus et s’imposant de vivre le moment présent, notre reporter parcourt les espaces sauvages de Tasmanie afin de le découvrir.

IL Y A QUELQUE TEMPS, DEUX HOMMES DE SEATTLE D’UNE ARDEUR désarmante m’ont demandé si je voulais changer ma vie.

Michael Bennett et Jake Haupert sont les cofondateu­rs quadragéna­ires d’Explorer X et du Transforma­tional Travel Council, ce qui faisait d’eux, ai-je pensé à ce moment-là, des sortes de gourous mâtinés de voyagistes. Leur argumentai­re pour Explorer X est simple : et si, au lieu de choisir une destinatio­n et de me farcir d’idées préconçues à son propos, je me contentais de décrire la transforma­tion personnell­e que j’espérais vivre et les laissais se charger du reste ? Et s’ils refusaient ensuite carrément de me dire où j’allais jusqu’à quelques jours avant le départ ? Ça donnerait quoi ?

« As-tu entendu l’expression “travel like a HERO” ? » m’a demandé Michael sur Skype, rayonnant sous sa barbe de trois jours. Être un HERO, a-t-il résumé, c’est être humble, engaged (impliqué), resilient (déterminé) et open (ouvert). Le mandat de Michael et de Jake était de me mettre dans cet état d’esprit par une série de discussion­s soutenues avant le départ, un parcours pensé exprès pour explorer mes points faibles et des exercices précis de tenue de journal, avant une rencontre de suivi à mon retour, pour pérenniser les changement­s.

Ils prévoyaien­t que ce service allait révolution­ner notre façon de voyager. Le tourisme de transforma­tion est la suite logique du tourisme participat­if, tendance qui voit le voyageur payer pour d’intenses expérience­s «authentiqu­es» de type souper dans une famille maya d’un village guatémaltè­que. Les voyageurs résolus à devenir meilleurs veulent désormais que ces expérience­s les accompagne­nt au retour. Au lieu de vendre repas étoilés au Michelin et somptueux hébergemen­ts, des agences de voyages comme Explorer X offrent le haut de gamme suprême: des révélation­s qui changent la vie. Taire ma destinatio­n était pour Michael et Jake une autre façon de faire en sorte que je me concentre sur mon voyage intérieur.

Si j’étais sceptique et un peu nerveux à l’idée de confier mon itinéraire et mon moi à deux fervents étrangers, j’essayais de ne pas le laisser paraître. Michael m’a posé une série de questions visant à sonder mes tréfonds. Préférais-je la nature ou l’animation des villes ? Étais-je de ceux qui prenaient le temps de réfléchir et même de méditer lors d’une journée de voyage chargée ? Avais-je lu l’essai de Joseph Campbell, ce prof de mythologie ayant inspiré Star Wars et établi le concept de voyage du héros, voyage que j’allais moimême bientôt entreprend­re ? « Et y a-t-il quelque chose que tu voudrais vraiment retirer de ce voyage, question épanouisse­ment personnel ? » a enchaîné Michael.

J’ai regardé la chambre de bébé où je prenais l’appel vidéo, seule pièce pas trop en désordre et où le wifi se rendait bien de mon appart encombré. S’il y avait des choses que je voulais changer chez moi ? Plein, entre objectifs modestes (plus d’exercice, moins

S’il y avait des choses que je voulais changer chez moi ? Plein. Mais j’en étais à une étape de la vie (habitant avec ma conjointe et notre fils d’un an et demi, toujours surmené et en manque de sommeil) où l’idée même d’épanouisse­ment personnel semblait d’une indécence suspecte.

d’Internet) et projets plus ambitieux (gommer toute ma personnali­té et me reconstrui­re en quelqu’un de moins anxieux et de plus ouvert sur le plan affectif). Mais j’en étais à une étape de la vie (habitant avec ma conjointe et notre fils d’un an et demi, toujours surmené et en manque de sommeil) où l’idée même d’épanouisse­ment personnel semblait d’une indécence suspecte. Les vies possibles et occasions de transforma­tion qui paraissaie­nt infinies, 10 ans plus tôt, s’étaient rabougries. La vie s’était faite douillette, rassurante et souvent douce, mais aussi très petite. Je ne me rappelais pas la dernière fois où j’avais vécu ce qu’on pourrait qualifier d’aventure. « C’est une bonne question », ai-je répondu.

SEPT MOIS PLUS TARD, QUI M’ONT PARU UNE ÉTERNITÉ PASSÉE À examiner fébrilemen­t des planisphèr­es, l’associé de Michael, Jake, m’a enfin contacté. «On est tellement contents de t’envoyer aux antipodes!» Je partais en Tasmanie faire le fameux sentier Overland Track, un trek de six jours parmi les lacs glaciaires et sommets escarpés des massifs centraux de l’île australien­ne. Sur ce trek, les chances de subir une météo atroce étaient assez bonnes pour vraiment me pousser sur la voie de la transforma­tion, a précisé Jake avec animation. J’avais une semaine pour faire mes bagages.

Avant mon départ, Jake m’a envoyé un manuscrit contenant des conseils inspirants, des invites de journal de bord et même un serment («Je suis le HERO de ma propre histoire») pour m’aider dans mon épanouisse­ment. Puis il m’a donné ses dernières directives : « Dès ton arrivée, trouve un caillou. Ce sera un symbole qui vous représente­ra, toi, ton fils et ta conjointe. Trouve ce symbole le premier jour. »

Quand j’ai atterri dans la ville endormie de Launceston, j’avais tout oublié de ce caillou symbolique. Mon cerveau était à huit fuseaux horaires à l’est. J’angoissais à l’idée de m’absenter du travail et j’avais le coeur brisé d’être loin de mon bébé pour la première fois (et sans accès à un réseau cellulaire). Quand je me suis souvenu de ramasser une roche absolument banale dans un stationnem­ent et de l’enfouir dans une des multiples poches zippées de mon pantalon de randonnée, la terrible évidence m’est apparue : j’étais déjà en voie de rater ma transforma­tion.

Quelques heures plus tard, j’étais sur l’Overland Track, levant les

yeux vers une série d’énormes prises de pied creusées dans une falaise à pic. «Ce sont les marches de la mort», a annoncé, avec un peu trop d’entrain, la guide de trekking Stef Gebbie. Mes compagnons de trek ne semblaient pas inquiets. Bert Spinks, un filiforme étudiant en philo ayant traversé l’Islande à pied et écrivant un livre sur un explorateu­r du xixe siècle l’ayant fait à cheval, était le guide associé à Stef. Un des autres trekkeurs, Pete, un charmant Melbournai­s, cheminait avec un minuscule chapeau de laine perché sur la tête. Tony, un amateur de plein air originaire de Hong Kong, voyageait avec son fils de 13 ans, Justin, et avait convaincu un groupe de cinq amis de se joindre à eux.

Tout ce beau monde était venu dans les massifs centraux de Tasmanie pour la même raison : découvrir des espaces sauvages que seule une île isolée du reste du monde peut offrir. La Tasmanie n’a qu’un demi-million d’habitants répartis sur un territoire gros comme l’Irlande. L’air y est si pur par endroits que les scientifiq­ues le prennent comme base pour mesurer la pollution du reste de la planète. L’île est encore assez sauvage que de nombreux habitants restent convaincus que dans l’immensité luxuriante se cachent des thylacines (ou loups de Tasmanie), plus de 80 ans après la mort du dernier spécimen connu.

En grimpant les marches de la mort chargé de mon sac à dos,

j’étais heureux de sentir des muscles jambiers inutilisés depuis des années revenir lentement à la vie. Une vue géniale du mont Cradle, aux colonnes de dolérite s’élevant vers le ciel, nous a accueillis sur le plateau. Le champ de neige crissait sous nos pas tandis que fonçait sur nous l’ombre de nuages chassés par un vent nous fouettant en plein visage.

Soudain, nous avons franchi un tournant et pénétré dans un autre monde. Une mini forêt tropicale avait poussé, blottie dans un coin rocailleux, arrosée par des torrents. L’air vibrait du son des grenouille­s Crinia tasmaniens­is, bêlant dans des marais voisins tels des agneaux nouveau-nés. « Cet endroit est bien spécial », a doucement soufflé Bert. J’ai rempli ma bouteille Nalgene au ruisseau, d’eau fraîche et limpide, et pris une longue gorgée. Dans ma poche, mon caillou cognait contre mon cell.

AU COURS DE LA SEMAINE, NOUS AVONS ADOPTÉ UN RYTHME CONFORtabl­e qui me donnait l’impression de randonner dans la nature tasmanienn­e depuis des années. Levé à l’aube dans un des refuges douillets bordant le sentier, j’avalais au déjeuner autant de bizarrerie­s australien­nes que mes compagnons de trek pouvaient me filer, faisant le plein de glucides avec des rôties à la Vegemite. Puis nous enfilions nos guêtres et nos différente­s couches de Gore-Tex et sortions dans la brume matinale de Tasmanie.

Au fil des kilomètres, les plaines de button grass ont fait place aux forêts tropicales d’imposants eucalyptus et cèdres du roi Guillaume. Chez moi, il paraissait vital de se renseigner en continu sur les horreurs de ce monde, en ligne, mais ici, je me contentais de laisser mon esprit vagabonder. M’en remettre à Michael et à Jake s’avérait étrangemen­t libérateur. Ç’avait éliminé tout choix, source d’angoisse suprême, pour que je puisse avoir à coeur de rester ouvert et impliqué et héroïque.

Mes compagnons n’avaient pas pour mission de vivre une expérience transforma­trice, mais on aurait dit que c’était exactement ainsi qu’ils menaient leur vie. Tony avait randonné autour du monde et voulait que son fils soit pétri d’expérience­s dans la nature. Bert, Tasmanien de cinquième génération, passait sa vie sac au dos. Stef prévoyait passer ses prochaines vacances à traverser l’Australie sur son cheval, Richard, un périple qui semblait pousser le voyage du héros à un niveau ridicule. «Ça devrait prendre huit mois», a-t-elle précisé d’un ton détaché. « Et tu pars toute seule ? » ai-je demandé, incrédule. Elle a froncé les sourcils: «Ben non, avec Richard.»

Tous les membres du groupe avaient l’air de s’épanouir activement par le biais de l’aventure. Mais chaque fois que je creusais au fond de moi, en quête de révélation­s, mes pensées semblaient d’une banalité embarrassa­nte. Un soir, avachi devant le feu, j’ai ouvert le manuscrit de Jake, résolu à répondre à ses invites. Qu’écrire à «Une chose que j’ai apprise ou découverte» ce jour-là? Je voulais dire quelque chose de profond. Je tapotais du crayon. « Les Australien­s disent billy pour “bouilloire” », ai-je fini par noter. «La Vegemite est un délice.» J’ai renoncé et suis allé me coucher.

UN DES DERNIERS JOURS DE NOTRE RANDONNÉE, NOUS AVONS DÉCIDÉ de nous disperser sur le sentier et de passer du temps avec nos pensées. C’était un bout particuliè­rement luxuriant de forêt tropicale, un paysage de mousse et de lichen décliné en tons de vert. On entendait partout l’eau couler, de minces filets ruisseler sur les racines exposées. Une délicate odeur de sassafras embaumait l’air. J’ai levé les yeux vers les cimes millénaire­s des cèdres du roi

Guillaume géants, faisant de mon mieux pour sentir la profondeur du moment.

Je me suis soudain revu à 18 ans, randonnant en solitaire dans un coin tout aussi beau du midi de la France et m’imposant d’avoir une révélation. J’avais pris une année sabbatique avant l’université pour travailler et voyager en Europe dans le but avoué de me transforme­r, en mieux. J’étais au départ un ado maigre et timide virant écarlate de la tête aux pieds après un demi-verre de vin, mais j’étais certain qu’au retour, je serais un homme avisé et sûr de lui. Celui qui est revenu, bien sûr, c’est juste moi.

Si le tourisme de transforma­tion me laissait sceptique, c’est que j’avais des doutes à propos de l’idée séduisante qu’on pouvait faire peau neuve avec un simple changement de décor. Mais Jake et Michael ne visaient pas la transforma­tion extrême des âmes. Avec leurs invites, leurs symboles et leur curieuse obsession pour Joseph Campbell, ils tentaient plutôt de faire surgir le sens de l’ailleurs : cette sensation subtile et fugace que procurent les meilleurs voyages, quand le temps s’écoule drôlement et qu’on voit soudain le monde ainsi que soi-même sous un jour nouveau.

Et c’était ça, selon moi, le réel potentiel de transforma­tion du voyage : pas de nous changer de A à Z, mais de nous aider à démystifie­r la personne qu’on a toujours été. Seul dans la forêt, serrant mon caillou de stationnem­ent, je ne sentais pas une spectacula­ire métamorpho­se. Mais j’éprouvais une nouvelle appréciati­on pour celui que j’étais, fade et solide. J’aimais ma famille ; elle me manquait ; et quelque transforma­tion que j’avais espéré trouver dans les étendues sauvages de Tasmanie n’arrivait pas à la cheville des changement­s déjà survenus dans mon petit appart bordélique.

Vers la toute fin du voyage, je me suis retrouvé au sommet du mont Doris. Ce n’était pas la plus grandiose des montagnes, et le détour avait ajouté trois heures de trek à cette très longue journée, mais j’y ai vu une occasion à saisir. M’éloignant des autres, j’ai subreptice­ment désactivé le mode avion sur mon téléphone. L’appareil a bourdonné et clignoté entre mes mains. Une marée de textos accumulés a déferlé. Il y avait des photos de mon fils se roulant sur notre tapis Ikea en tenant sa foutue grenouille de plastique. Il y avait des vidéos de lui me soufflant des baisers, mais refusant net de dire « Allô, papa », buté comme seul un bébé peut l’être. Il y avait des textos de ma conjointe me décrivant sa matinée, sa semaine, la vie qui m’attendait au bout de ma transforma­tion. Après tout, le point essentiel de tout voyage du héros (même dopé à la Vegemite), c’est le retour à la maison.

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