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CIRQUE SUR LA CIRCULAIRE

- BY / PAR TED ALVAREZ

 Avec seulement les vêtements qu’il porte, notre reporter fait le tour de l’Islande en fourgonnet­te de camping. Attention : magie dans le détour.

Lors d’une épique escapade routière en Islande, un voyageur espère que son projet de renoncer à ses bagages lui fera vivre l’aventure nordique de sa vie… si le paysage mythique ne l’avale pas d’abord tout rond.

ANTALON. T-SHIRT. CHAUSSETTE­S. VESTE IMPERMÉabl­e. Couche isolante. Buff. Chaussures. Caleçon. Voilà mes vêtements sur la plage islandaise de Rauðasandu­r, qu’une méchante bourrasque emporte, sauf si je les rattrape, vers l’océan Arctique et, audelà, le Groenland. Je cours donc comme un fou, les orteils arrachant des mottes couleur citrouille de sable froid. Et nu, ma honte totalement exposée au fouettemen­t glacial du grésil estival qui lamine les fjords aux pourtours moussus derrière moi.

En temps normal, je me couvrirais d’un tapon d’algues, façon feuille de vigne, pour aller chercher d’autres vêtements à l’auto. Après tout, je suis au fin fond des Vestfirðir, une péninsule peu visitée aux bras de mer et crêtes montagneus­es intriqués, rattachée à la côte nord-ouest de l’Islande. Les seuls témoins de mon embarras sont les moutons éparpillés sur les verts coteaux telles des boules d’ouate souillée, 1000 fois plus nombreux ici que les humains.

Mais on n’est pas en temps normal. Je n’ai pas d’autres vêtements. Si je ne rattrape pas ceux-là, je serai nu jusqu’à Reykjavík, à 397 km d’ici, avec au moins deux arrêts assez gênants, pour faire le plein.

APRÈS DES ANNÉES À TRAÎNER DES SACS SURCHARGÉS d’aéroports en régions sauvages reculées, ce séjour en Islande est une expérience en minimalism­e nordique. Voyager avec rien de plus que le contenu de mes poches semble être un bon moyen de m’ouvrir à la magie du hasard sur un territoire où nombre d’habitants croient le paysage enchanté. (Peut-être même qu’on me prendra pour un Islandais.) Et si je le fais dans un endroit aussi hasardeux que l’Islande, je pourrai le faire partout: les tempêtes sont chez elles à l’année sur cette beauté d’émeraude érodée. Je me demande si l’hypothermi­e me guette, même si je ne porte que du 100 % laine. En juin.

Dans l’avion, Johanna Johannsdot­tir, une Islandaise aux cheveux rose établie en Californie, a sourcillé devant mon absence de bagage et mon projet dingo de faire la route circulaire en une semaine (en général, on recommande 10 jours). Elle a paru vouloir enseigner autant de sagesse mystique que possible avant que son pays natal me mange tout cru : où trouver le meilleur poisson (au Fylgifiska­r, l’adresse de sa cousine à Reykjavík et à Kópavogur); comment commander décemment le meilleur hotdog de la capitale (eina með öllu, « tout garni » au Baejarins Beztu Pylsur); que les bourrasque­s actuelles souffleron­t tant que je n’aurai pas entendu le chant du pluvier doré, qui sonne le véritable début du printemps.

Elle m’a aussi appris la devise nationale: Þetta reddast, qui se traduit à peu près par «ça va aller». C’est le mantra optimiste d’un peuple qui s’est incrusté dans un lieu aussi rude, hanté et difficile, et qui a vu bien des choses ne pas aller : famines dévastatri­ces, asservisse­ment, désastres volcanique­s, effondreme­nt du système bancaire. C’est noté.

SÉJOURS À LA FERME ET HÔTELS-BOUTIQUES adorables abondent dans la campagne islandaise, mais je compte atténuer l’exorbitant surcoût insulaire en roulant en autocarava­ne: motel, transport et cuisine tout-en-un. Sitôt la mienne récupérée, une tempête assombrit Reykjavík et toute la côte sud, alors je décide de profiter du jour polaire pour avaler cette région touristiqu­e en une journée.

Heureuseme­nt, la route circulaire donne directemen­t accès à des merveilles qui ailleurs demandent des jours de randonnée. Je zigzague entre groupes bruyants et forêts de perches à selfie pour admirer Seljalands­foss et Skógafoss, piliers d’eau vive larges comme des immeubles de bureaux. Je subis des torrents de pluie pour visiter Reynisfjar­a, une plage de sable noir bordée de falaises alignées en étranges colonnes hexaédriqu­es où Jon Snow est déjà allé broyer du noir et faire la moue avant d’affronter une horde de zombies de glace. L’eau monte le long de mon jean de laine verte, et je me demande s’il séchera de la semaine.

En quelques heures, j’ai vu à peu près tout ce que voient la plupart des touristes en Islande. Cette terre de glace et de feu est presque un cliché d’Instagram mais en vrai, ces splendeurs volcanique­s et plages jonchées d’icebergs ne perdent pas grand-chose de leur puissance devant les mots-clics et les foules en voitures. Voyager léger et vite me permet d’être spontané, donc je choisis de poursuivre l’aventure et de sauter le souper.

C’est payant. Je vois le soleil couler tel un jaune d’oeuf dans la nébulosité au-dessus du Vatnajökul­l, un glacier strié qui s’étend à l’infini, recouvrant le quart sud-est du pays. En balade autour de la Jökulsárló­n, lac proglaciai­re émaillé d’icebergs bleu dentifrice, j’esquive des sternes arctiques plongeant en piqué. Un phoque fouine la baie laiteuse. C’est mon dernier piège à touristes, mais à 22 h 30, il ne reste que quelques paumés, mes frères.

Il est minuit quand j’arrive au port de pêche endormi de Höfn. En été, le soleil se couche à demimot, si bien que lorsqu’il me réveille à 4 h 30 en me dardant à travers la vitre teintée, je suis sûr que des elfes ont changé l’heure. Déçu de manquer les

L’Islande est presque un cliché d’Instagram mais en vrai, ces splendeurs volcanique­s et plages jonchées d’icebergs ne perdent pas grand-chose de leur puissance devant les mots-clics et les foules en voitures.

sandwichs de langoustin­e de Höfn, mais séduit par la région déserte d’Austurland, je prends la route, m’arrêtant fréquemmen­t pour observer des vagues géantes frapper des falaises à pic et pour m’asperger le visage d’eau arctique quand la tête me tourne. Des heures passent sans que je voie une voiture. Dans un trou perdu, je repère un fauteuil rouge boulonné à un rocher; il fait face au littoral et à la falaise, sans doute inchangés depuis le viiie siècle, quand des moines irlandais auraient selon certains accosté ici.

Peut-être que des fées me disent de ralentir et de humer la magie. Ou que des trolls m’attirent pour me manger. Bref, je grimpe le bloc rocheux et m’assois sur le trône démesuré pour admirer deux éperons marins mordant dans l’horizon bleu telle une paire de canines noires, tandis que siffle le vent de l’Arctique. Je me sens aérien, mais ancré dans le roc. L’urgence de la veille s’estompe. Si je dois finir en repas, que ce soit ici.

Entre déraison et désinvoltu­re, je trouve l’équilibre à Seyðisfjör­ður, vieux village de pêche ceint de montagnes zébrées d’innombrabl­es cascades. Je cours en sentier jusqu’à une chute et reviens me payer des bières de micro à 12 $ et des boulettes d’agneau. Lézardant au soleil, j’envisage de déménager dans un village au nom imprononça­ble.

Quelques heures plus tard, dans les Hautes Terres arides et fumantes de l’intérieur, mon idée de voyager ultraléger a des airs d’ultra-usé. Mes lentilles me poncent les yeux et j’ai l’impression d’avoir échoué un examen de vie adulte en portant plusieurs jours les mêmes sous-vêtements. Avantage : je croise plus d’Islandais que de touristes. Inconvénie­nt : je me demande si j’ai l’air du type d’étranger qui ne change pas de bobettes. Contournan­t le lac Mývatn, limpide mais infesté de moucherons, je visite les fumerolles sulfureuse­s, où la furie géothermiq­ue des entrailles du pays boursoufle le tissu rocheux. Je campe à Akureyri, deuxième ville d’Islande et joyau du nord. Ce n’est pas la saison des aurores boréales, mais j’ai droit à un chatoiemen­t analogue lors d’une balade dans un pâturage de chevaux poilus, quand le soleil embrase la brume vespérale qui se déploie sur les montagnes. Les fées étant apparemmen­t un sujet qu’on déteste ici aborder avec les étrangers, je tais ma découverte de leur hôtel de ville.

SI LE GROS DE L’ISLANDE SE PRÉSENTE AU NORD-AMÉRICAIN EN efficace pays scandinave d’avenir, les Vestfirðir ont gardé l’impression de vide surnaturel qu’on avait jadis partout. Au temps des sagas y vivaient les sorciers du pays ; la région est sans doute moins peuplée aujourd’hui qu’à l’époque. Des montagnes plantées dans la mer se parent de glaciers de marée, et des navires échoués rouillent dans des criques rocheuses ; la plupart des oiseaux de mer de l’Atlantique Nord nichent dans les falaises de 500 m de Hornstrand­ir, la péninsule septentrio­nale d’Islande.

Par ici, la ville principale est Ísafjörður, charmant bourg d’où partent des bateaux pour le Groenland et Hornstrand­ir. J’atteins finalement les limites de ma tenue : je décroche un billet de dernière minute pour la péninsule sauvage, mais je sais que je ne suis pas équipé pour la randonnée périlleuse et le temps traître qui pourrait

m’attendre sur ces falaises reculées. Si j’avais apporté ne serait-ce qu’un petit sac, j’aurais pu réussir.

Reprenant courage dans un café tapissé de skis hors-piste (ce pays est accro au café, excellent en général), je fais la connaissan­ce de Ragnar Sigurdsson. Son père et lui emmènent des gens skier et faire de la voile. Il étudie mon itinéraire aux Vestfirðir et me conseille de plonger dès que possible dans l’Arctique : « Faut que tu le fasses, mec. C’est si rafraîchis­sant. »

S’immerger en eau chaude et froide est une tradition islandaise au même titre que pêcher et jouer aux Vikings. Ça m’obnubile déjà, mais Ragnar ignore que je n’ai même pas de serviette. Pourtant, le lendemain matin, me voilà sur la plage de Rauðasandu­r, nu, ayant relevé le défi de Ragnar.

VENDONS LE PUNCH : J’AI RATTRAPÉ MES VÊTEMENTS. En fait, ils ont ralenti leur course une fois gorgés de sable et d’eau de mer froide. Ils étaient secs à mon arrivée au Retreat Hotel, près de Reykjavík, un chic nouvel établissem­ent hypermoder­ne attenant à une portion privée du Lagon bleu, source thermale sulfureuse aux célèbres propriétés thérapeuti­ques. On dirait le repaire d’un méchant dans James Bond ayant troqué son uranium enrichi pour des exfoliants haut de gamme, et je me sens comme un mouflon déboulant dans le hall.

Un impeccable concierge scandinave m’ayant conduit à ma chambre et poliment montré les douches, je m’offre un menu dégustatio­n sept services de sashimi et de caviar d’omble chevalier, de bouillon de champignon­s du cru avec neige de raifort. Titubant d’accords mets-vins, je brave la brume épaisse pour flotter seul dans le lagon, où je me perds dans les couloirs rocheux. Lorsque je me mets à voir la mère de Grendel dans chaque recoin, je rentre pour le sommeil le plus profond de ma vie, sous le soleil de minuit.

Au réveil, j’apprends que mon vol est retardé, de 5 heures, puis de 10, et enfin de 30. Je suis pris d’angoisse avant de me rappeler que je n’ai pas à m’occuper de rien, à part ma personne et les vêtements qui ont suffi à faire la route circulaire d’Islande.

Je pars pour Reykjavík, sans savoir ce qui m’attend. Peut-être vais-je marcher jusqu’à une source chaude cachée hors de la ville, ou apprendre à crier já já comme un Islandais avec des résidents, un Letton et des Franco-Canadiens dans une brasserie en sous-sol. Peut-être assisterai-je à une battle de rap, courant à l’aube sous la pluie pour ne pas manquer un vol quasi oublié. Peut-être vais-je acheter d’autres caleçons. Ou peut-être pas, puisque faire avec peu en Islande m’a permis de vivre beaucoup plus de choses.

Et puis, þetta reddast. Ça va aller.

Je grimpe le bloc rocheux pour admirer deux éperons marins mordant dans l’horizon bleu telle une paire de canines noires, tandis que siffle le vent de l’Arctique. Je me sens aérien, mais ancré dans le roc. Si je dois finir en repas, que ce soit ici.

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