Des pré­ju­gés contre les mar­chés émer­gents.

Un ges­tion­naire avi­sé peut y dé­ni­cher de bonnes oc­ca­sions.

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR YAN BAR­CE­LO

se­lon un pré­ju­gé per­sis­tant,

les mar­chés émer­gents n’offrent que des ren­de­ments très vo­la­tils, sou­mis aux aléas des condi­tions des mar­chés amé­ri­cains. Er­reur re­gret­table, car mal­gré les af­flux et les exodes mas­sifs de ca­pi­taux qui af­fligent ces mar­chés, les ges­tion­naires de por­te­feuille aver­tis y dé­couvrent tout de même des oc­ca­sions.

Un fonds qui contre­dit fran­che­ment les pré­ju­gés est le Fonds d’ac­tions de so­cié­tés à pe­tite ca­pi­ta­li­sa­tion de mar­chés émer­gents RBC. Voi­là un fonds dont les deux ca­rac­té­ris­tiques prin­ci­pales, soit les mar­chés émer­gents et les pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions, in­ci­te­raient cer­tains à le clas­ser d’em­blée comme un cham­pion du risque, de la vo­la­ti­li­té et des ren­de­ments faibles.

Il n’en est rien. Dans le clas­se­ment de 10 fonds pré­sen­té ici, ce fonds af­fiche un ra­tio de Sharpe sur trois ans de 0,81, ce qui est plus éle­vé que ses pairs. Rap­pe­lons qu’un ra­tio plus éle­vé in­dique un meilleur ren­de­ment en fonc­tion du risque en­cou­ru.

De plus, sur des pé­riodes d’un an et de trois ans, il pré­sente des ren­de­ments an­nuels com­po­sés de 16,20 % et 9,77 % qui se com­parent avan­ta­geu­se­ment à ceux d’un por­te­feui l le clas­sique comme le Fonds d’ac­tions ca­na­diennes RBC, dont le ra­tio de Sharpe sur trois ans est pour­tant de 0,47 et dont les ren­de­ments sur les mêmes pé­riodes sont de 15,60 % et 4,40 %.

« C’est un as­pect sur­pre­nant des pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions ( dans les pays émer­gents), in­dique Phi­lippe Lan­gham, ges­tion­naire éta­bli à Londres du Fonds d’ac­tions de so­cié­tés à pe­tite ca­pi­ta­li­sa­tion de mar­chés émer­gents RBC. Bien qu’elles aient de plus hauts ren­de­ments que les titres à grande ca­pi­ta­li­sa­tion, elles ont une vo­la­ti­li­té plus faible. »

Ce­la tient au fait qu’elles sont peu ache­tées par les in­ves­tis­seurs et peu sui­vies, et au fait que ces en­tre­prises sont ac­tives à l’in­té­rieur de leur propre pays, donc plus axées sur les mar­chés de consom­ma­tion, plu­tôt que sur le sec­teur de l’ex­por­ta­tion (plus vo­la­til), pour­suit-il : « Ça veut dire aus­si que les mar­chés sont très in­ef­fi­caces, ce qui crée beau­coup d’oc­ca­sions pour un fonds comme le nôtre qui fait sa propre re­cherche. »

ÉPI­SODES ÉPROU­VANTS

Pour­tant, au cours des cinq der­nières an­nées, les mar­chés émer­gents ont connu deux épi­sodes par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vants, en 2013 et en 2015, rap­pelle Pa­tri­cia Pe­rez- Coutts, ges­tion­naire du Fonds West­wood mar­chés émer­gents. Du­rant ces pé­riodes, les mé­dias rap­por­taient que les sor­ties de ca­pi­taux hors des pays émer­gents vers les éco­no­mies avan­cées met­taient ces mar­chés en pé­ril.

Ces épi­sodes d’alerte sont liés sur­tout aux at­tentes des in­ves­tis- seurs face au dol­lar et aux taux d’in­té­rêt amé­ri­cains, fait res­sor­tir Mi­chael Rey­nal, ges­tion­naire du Fonds de mar­chés émer­gents CIBC chez So­phus Ca­pi­tal, à Des Moines, en Io­wa. Quand le dol­lar monte et que les mar­chés at­tendent une hausse de taux de la part de la Ré­serve fé­dé­rale amé

ri­caine, « c’est un double choc pour les pays émer­gents, dit-il, parce que leurs coûts fi­nan­ciers aug­mentent ».

Ces sor t ies de ca­pi­taux touchent évi­dem­ment cer­tains pays plus que d’autres, sur­tout ceux qui ont une dette na­tio­nale éle­vée et de faibles ré­serves de dol­lars. Ce­pen­dant, en Bourse, l’ef­fet pour un in­ves­tis­seur avi­sé s’avère pra­ti­que­ment nul, af­firment les ges­tion­naires à qui

Fi­nance et In­ves­tis­se­ment a par­lé.

Pat r icia Pe­rez- Coutts en donne un exemple élo­quent. De­vant la sor­tie de ca­pi­taux, l’In­do­né­sie a haus­sé ses taux d’in­té­rêt pour dé­fendre sa mon­naie, « mais Mon­sieur et Ma­dame Tout-le-monde ne l’ont pas vrai­ment sen­ti, parce que l’éco­no­mie in­for­melle se fait en de­vises comp­tant. En fait, pen­dant cette pé­riode-là, le sa­laire mi­ni­mum a aug­men­té de 57 % et les gens en ont pro­fi­té pour dé­pen­ser ou épar­gner da­van­tage. » Le titre de

Bank Man­di­ri, dé­te­nu par le fonds de Pa­tri­cia Pe­rez- Coutts, a été le pre­mier à en pro­fi­ter.

En fait, sou­ligne-t- elle, même les épi­sodes de troubles graves peuvent être de splen­dides oc­ca­sions de per­for­mance pour l’in­ves­tis­seur avi­sé qui a bien choi­si ses titres, comme elle l’a ex­pé­ri­men­té en Égypte pen­dant le fa­meux « prin­temps arabe » , en 2011. Le titre de la Com­mer­cial In­ter­na­tio­nal Bank of Egypt

( CIBE) a connu de la vo­la­ti­li­té, mais des mo­ments d’achats in­té­res­sants. Pour­quoi ? En grande par­tie parce que les banques eu­ro­péennes , qui étaient en dif­fi­cul­té, ré­dui­saient leur s act iv ités en Égypte. « En con­sé­quence, les dé­pôts d’épar­gnants, la fa­çon la plus éco­no­mique pour une banque de se fi­nan­cer, ont aug­men­té de 17 % », note Pa­tri­cia Pe­rez- Coutts. Le titre a pro­fi­té de cet ef­fet.

Tout ce­la ne veut pas dire que les mar­chés émer­gents sont sans pé­rils. Au contraire. Mais « pér i ls » se­lon qui ? de­mande Mi­chael Rey­nal. Les États-Unis, rap­pelle-t-il, ont tra­ver­sé, avec la crise fi­nan­cière et tous les épi­sodes de dé­tente mo­né­taire, une des pé­riodes les plus trou­blées et « ir­ra­tion­nelles » de leur his­toire. Com­bien d’in­ves­tis­seurs en ont souf­fert ?

L’ART DE LA SÉ­LEC­TION

Tout tient à la sé­lec­tion des titres, qui peut se ré­su­mer à quatre cri­tères : fort flux de tré­so­re­rie, crois­sance in­terne, ren­de­ment gé­né­reux du ca­pi­tal in­ves­ti, avan­tage concur­ren­tiel sou­te­nu, se­lon Jeff Feng, prin­ci­pal ges­tion­naire du fonds Ca­té­go­rie mar­chés émer­gents Tri­mark, à Hong Kong. Il ajoute un cin­quième cri­tère par­ti­cu­liè­re­ment avi­sé dans ces mar­chés par­fois tur­bu­lents : « La ca­pa­ci­té de sur­vie et d’exé­cu­tion de haut ca­libre en pé­riode tant bonne que mau­vaise » sou­ligne-t-il.

Chose à re­te­nir, les ges­tion­naires de por­te­feuille à qui nous avons par­lé n’in­ves­tissent pas dans des « pays émer­gents ». Ils in­ves­tissent dans des titres. Certes, « nous es­sayons d’éta­blir le ni­veau de risque gé­né­ral d’un pays, dit Mi­chael Rey­nal : taux d’inf la­tion, taux d’in­té­rêt, balance com­mer­ciale, sta­bi­li­té po­li­tique. Et ces fac­teurs peuvent nous in­ter­dire d’en­trer dans un pays en par­ti­cu­lier. Mais si tout est beau, et si nous nous re­trou­vons en Rus­sie, en Chine ou au Bré­sil, ce n’est pas un choix de pays qui nous y mène, mais un choix de titres. »

Ou­tillés de la sorte, les ges­tion­naires réus­sissent à re­pé­rer des titres par­ti­cu­liè­re­ment at­trayants. Jeff Feng af­fec­tionne le titre de Sam­sung, très pri­sé par les in­ves­tis­seurs asia­tiques, mais pour des rai­sons in­at­ten­dues. On connaît tous Sam­sung pour sa pré­sence mas­sive dans l’électronique de consom­mat ion, mais l’at­trait pour Jeff Feng tient « à la po­si­tion de lea­der, à plus de 50 %, qu’oc­cupe Sam­sung dans le mar­ché des mé­moires D-RAM et de la mé­moire flash. C’est un mar­ché qui gé­nère plus de 50 % des pro­fits de l’en­tre­prise et de 60 % à 70 % de son en­caisse », qui, à 70 G$ US, est gi­gan­tesque.

Au Bré­sil, un pays pour­tant mal­me­né, le titre de Cie­lo donne de très bons ré­sul­tats dans le por­te­feuille de Jeff Feng. Cet opé­ra­teur de tran­sac­tions élec­tro­niques, un équi­valent de Mo­ne­ris, do­mine son mar­ché na­tio­nal avec une part de 50 %. Et un net avan­tage de Cie­lo tient à ses deux in­ves­tis­seurs de contrôle, Bank of Bra­zil et Bank

Bra­des­co, les deux plus grandes banques du pays, qui lui donnent un ac­cès pri­vi­lé­gié aux mar­chands et aux dé­taillants. L’en­tre­prise sud- afri­caine

Naspers est un choix de pré­di­lec­tion pour Mi­chael Rey­nal et dé­montre en­core une fois que, même dans un pays mal­me­né par le contexte in­ter­na­tio­nal, on peut trou­ver des perles. Cette so­cié­té, dont les re­ve­nus s’élèvent à 6,5 G$ US et les pro­fits à 700 M$ US, agit comme une firme de ca­pi­tal pri­vé et pos­sède des in­té­rêts dans une foule d’en­tre­prises tech­no­lo­giques qui n’ont pas de vi­si­bil ité en Amé­rique du Nord, mais qui ont le vent dans les voiles dans leur pays res­pec­tif, par exemple

Ali­ba­ba et le jeu Game of Kings, en Chine, ou en­core d’im­por­tantes pla­te­formes de com­merce In­ter­net en Inde et au Moyen- Orient.

Et que dire de la so­cié­té ar­gent ine A rcos Do­ra­dos, un choix tout à fait in­at­ten­du. « Il s’agit du plus grand fran­chi­seur

McDo­nald’s au monde, qui pos­sède des mil­liers de res­tau­rants en Amé­rique du Sud, dit Mi­chael Rey­nal. C’est une so­cié­té dont les re­ve­nus de 3 G$ US pro­duisent des pro­fits res­pec­tables de 200 M$ US. Pour­tant, ça fait long­temps que les in­ves­tis­seurs se sont in­té­res­sés à l’Ar­gen­tine. »

Bien que les pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions aient de plus hauts ren­de­ments que les titres à grande ca­pi­ta­li­sa­tion, elles ont une vo­la­ti­li­té plus faible. — Phi­lippe Lan­gham

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