Re­tour sur le scan­dale du LIBOR

D’autres scan­dales du même genre sont à pré­voir.

Finance et Investissement - - ÉCONOMIE ET RECHERCHE - PAR CLAUDE DOS­TIE JR

dans le livre THE FIX, liam Vau­ghan et Ga­vin Finch, deux jour­na­listes chez Bloom­berg, re­viennent sur le scan­dale de la ma­ni­pu­la­tion de ce qu’ils ap­pellent le « chiffre le plus im­por­tant du monde ». Ils ra­content l’his­toire d’un « dys­fonc­tion­ne­ment sys­té­mique » qui a im­pli­qué plus de 200 per­sonnes et plu­sieurs des plus grandes banques du monde. Ils pré­viennent sur­tout que nous ne sommes pas à l’abri d’autres scan­dales.

Même si les au­teurs re­latent, sou­vent dans le dé­tail, les ac­ti­vi­tés de Tom Hayes, un tra­der chez UBS qui de­vien­dra la fi­gure em­blé­ma­tique du scan­dale du LIBOR – et un des seuls à être em­pri­son­né – ils tiennent à sou­li­gner que l’af­faire va au- de­là d’un simple tra­der voyou.

« On ne vou­lait cer­tai­ne­ment pas don­ner l’im­pres­sion que c’était seule­ment Tom Hayes, ni seule­ment UBS. C’était plu­tôt un pro­blème sys­té­mique dans l’in­dus­trie, cau­sé par des pro­blèmes qui vont beau­coup plus loin que Tom Hayes » , pré­cise Liam Vau­ghan en en­tre­vue.

Le LIBOR, le Lon­don In­ter Bank Of­fe­red Rate, est mis au point par les banques de la Bri­tish Ban­kers’ As­so­cia­tion ( BBA). Il est né en 1969 quand plu­sieurs banques ont of­fert un prêt de quelque 80 M$ US au Shah d’Iran. Le prêt était as­su­jet­ti à un taux va­riable ba­sé, comme le se­ra le LIBOR, sur les condi­tions d’em­prunt des banques par­ti­ci­pantes. Au­jourd’hui le LIBOR, le taux d’in­té­rêt moyen au­quel les banques s’em­pruntent entre elles à court terme, condi­tionne le prix de plu­sieurs pro­duits fi­nan­ciers al­lant des hy­po­thèques aux pro­duits dé­ri­vés.

Le prin­ci­pal pro­blème avec le LIBOR était son manque de su­per­vi­sion. Le cé­lèbre éta­lon était mis au point par la BBA à par­tir de sou­mis­sions écrites de ses membres sur le taux quo­ti­dien au­quel ils pou­vaient em­prun­ter.

On croyait à tort que le fait d’ex­clure les sou­mis­sions les plus ex­trêmes (à la hausse ou à la baisse) al­lait dé­cou­ra­ger les ten­ta­tives de ma­ni­pu­la­tion, mais en 2008, les in­for­ma­tions four­nies par les banques sur leurs condi­tions d’em­prunt sont de­ve­nues par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles. Les ins­ti­tu­tions avaient in­té­rêt à sou­met t re des taux moins éle­vés pour ne pas pa­raître vul­né­rables.

Ga­vin Finch et Liam Vau­ghan sug­gèrent que même les ré­gu­la­teurs, bri­tan­niques no­tam­ment, au­raient peut-être fer­mé les yeux sur cer­taines pra­tiques du­rant la phase ai­guë de la crise. « For­cer les banques à faire des dé­cla­ra­tions hon­nêtes à ce point au­rait été nui­sible aux ef­forts de la banque cen­trale de re­le­ver le sys­tème ban­caire », af­firment-ils.

C’est d’ailleurs du­rant la crise fi­nan­cière que la Com­mo­di­ty Fu­tures Tra­ding Com­mis­sion amé­ri­caine, aler­tée par des re­por­tages dans la presse, dé­bu­te­ra son en­quête qui fi­ni­ra par in­clure plu­sieurs ré­gu­la­teurs, dont le Bu­reau de la concur­rence au Ca­na­da. En 2012 et 2013, quatre banques – Bar­clays, UBS, RBS et Ra­boBank – ac­cep­te­ront de payer plus de 3,5 G$ US dans un rè­gle­ment hors cour.

TRA­DER EM­PRI­SON­NÉ

De son cô­té, Tom Hayes plai­de­ra sans suc­cès que les ten­ta­tives de ma­ni­pu­la­tion du LIBOR étaient si ré­pan­dues qu’il ne s’est ja­mais ima­gi­né qu’il ne pou­vait pas le faire. Tom Hayes se­ra condam­né en 2015 à 14 ans de pri­son. Sa sen­tence se­ra fi­na­le­ment ré­duite à 11 ans.

Liam Vau­ghan ne croit pas pour au­tant que Tom Hayes soit un bouc émis­saire ou une vic­time. Se­lon lui, Tom Hayes a « fran­chi la ligne » quand il a com­men­cé à in­té­grer des em­ployés des banques concur­rentes dans son large ré­seau de ma­ni­pu­la­tion du LIBOR.

Tom Hayes en­tre­te­nait en ef­fet un vaste ré­seau de cour­tiers, dont cer­tains four­nis­saient, chaque ma­tin, des pré­dic­tions sur le LIBOR. Tom Hayes fai­sait mo­di­fier lé­gè­re­ment ces pré­dic­tions en fonc­tions des po­si­tions qu’il avait prises sur les mar­chés. En échange, Tom Hayes pro­met­tait de l’a rgent et exé­cut a it d’énormes « wash trades », soit des prises de po­si­tions fic­tives ayant pour but de haus­ser les com­mis­sions de ses cour­tiers.

La plu­part des « par­te­naires » de Tom Hayes se­ront ac­quit­tés après avoir plai­dé que bien qu’ils aient lais­sé croire à Hayes qu’i ls ac­cé­daient à ses de-

mandes dans des cour­riels com­pro­met­tants, il n’en était rien dans les faits.

Tom Hayes lui- même n’a ja­mais été to­ta­le­ment cer­tain de son in­fluence réelle sur le LIBOR. Il es­ti­mait que de 5 à 10 % de ses pro­fits étaient liés à sa ca­pa­ci­té à mo­di­fier le taux.

PRO­DUIT DU SYS­TÈME

Liam Vau­ghan est néan­moins d’avis que Tom Hayes était un pro­duit du sys­tème : « Le scan­dale du LIBOR est symp­to­ma­tique d’un pro­blème plus large dans le monde ban­caire. Vous met­tez en­semble des gens, sou­vent de jeunes hommes, très bien payés, com­pé­ti­tifs, dans un en­vi­ron­ne­ment où leur va­leur est dé­ter­mi­née par l’ar­gent qu’ils font. C’est in­évi­table que cer­tains d’entre eux vont fi­nir, sous la pres­sion, par com­mettre des gestes ré­pré­hen­sibles et même illé­gaux. »

Aus­si, Liam Vau­ghan, qui croit que d’autres scan­dales du même genre sont à pré­voir dans le fu­tur, met en garde les conseillers en ser­vices fi­nan­ciers. « Les conseillers de­vraient au mi­ni­mum com­prendre les risques de ma­ni­pu­la­tion. Quand ils re­com­mandent un pro­duit à un client, un pro­duit qui est ba­sé sur un tel éta­lon, ils de­vraient être au cou­rant de la ma­nière dont cet éta­lon est mis au point. »

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