TAILLEUR ET ARCHITEFTE DE LA HAUTE COU­TURE

Fugues - - Sommaire -

À la ma­nière d’un ar­chi­tecte qui conçoit les arcs­bou­tants et les clés de voûte de sa ca­thé­drale, «Ba­len­cia­ga a com­pris la struc­tu­ra­tion des tis­sus en jouant avec les fibres des tex­tiles, en les mixant pour ob­te­nir des tis­sages plus ri­gides et en des­si­nant des formes struc­tu­rantes», ex­plique Cyn­thia Coo­per, conser­va­trice Cos­tume et tex­tiles au Mu­sée McCord, maitre d’oeuvre de l’ac­cueil à Mon­tréal de cette ex­po iti­né­rante conçue par le Vic­to­ria and Al­bert Mu­seum (V&AM) de Londres. Jus­qu’au 14 oc­tobre, le Mu­sée McCord ac­cueille en pre­mière nord-amé­ri­caine l’ex­po­si­tion «Ba­len­cia­ga, maître de la haute cou­ture», qui réunit plus de 100 cos­tumes et cha­peaux is­sus du V&AM. Le mu­sée lon­do­nien pos­sède l’une des plus im­por­tantes col­lec­tions sur Ba­len­cia­ga en An­gle­terre. «McCord pos­sède quelques créa­tions de Ba­len­cia­ga dans sa col­lec­tion de tex­tiles», rap­pelle Cyn­thia Coo­per. «80 man­ne­quins sont pré­sen­tés lors de l’ex­po. Quatre d’entre eux pro­viennent des 17 items de la Col­lec­tion Ba­len­cia­ga de notre mu­sée.» Ain­si, cro­quis, pho­tos et tis­sus mettent en contexte les vê­te­ments et les pa­trons, tan­dis que des ra­dio­gra­phies, des toiles et des films lèvent le voile sur les tech­niques de construc­tion et de fa­bri­ca­tion. L’ex­po pré­sen­tée au McCord ana­lyse «le gé­nie créa­teur de Cristó­bal Ba­len­cia­ga, le tra­vail de concep­tion des vê­te­ments et le sa­voir­faire ex­cep­tion­nel au ser­vice de leur confec­tion». Cristó­bal Ba­len­cia­ga a eu une in­fluence consi­dé­rable sur nombre de de­si­gners (Cour­règes, Un­ga­ro, Gi­ven­chy, La Ren­ta, etc.) et donc sur l’évo­lu­tion de la haute cou­ture. UN AR­CHI­TECTE DE LA COUPE Et pour­tant… «N’ou­blions ja­mais que Cris­to­bal Ba­len­cia­ga a ap­pris la cou­ture au­près d’une mère cou­tu­rière. Il avait d’abord une formation de tailleur avant celle d’un de­si­gner» rap­pelle la conser­va­trice, re­pre­nant les pro­pos de Cha­nel, qui di­ra «lui seul est ca­pable de cou­per un tis­su, de le mon­ter, de le coudre de sa main. Les autres ne sont que des des­si­na­teurs.»

Ar­chi­tecte ser­ver de la cou­ture. le corps, dans L'ori­gi­na­li­té le l'âme, vê­te­ment. cet de au­to­di­dacte Ba­len­cia­ga Cristó­bal Ba­len­cia­ga a a su en dé­ve­lop­per ef­fet vé­ri­ta­ble­ment re­pose une dans vi­sion sa ré­vo­lu­tion­né fa­çon sin­gu­lière d'obl'ha­bille­ment des femmes avec sa fa­çon unique de fa­çon­ner et d'ha­biller leur corps. Mais le «cou­tu­rier des cou­tu­riers» vou­lait mai­tri­ser le tis­su afin d'ar­chi­tec­tu­rer l'étoffe et les formes à sa guise. Le site Icon-Icon.com nous ap­prend qu’il in­ven­te­ra avec son fa­bri­cant de tex­tiles at­ti­tré, la mai­son Abra­ham de Zu­rich, le Ga­zar en 1958, une soie tis­sée sim­ple­ment, mais avec des fils à double tor­sion qui la rendent aus­si raide que l’alu­mi­nium, per­met­tant de l’ap­prê­ter aux formes ar­chi­tec­tu­rales. Au cours de sa car­rière, la robe Baby-Doll, la robe-sac en 1957, la robe-en­ve­loppe en 1967, la robe quatre-cônes en ga­zar noir, dé­mon­tre­ront cette ex­pé­ri­men­ta­tion très sculp­tu­rale de la mode haute-cou­ture, comme au­tant de sculp­tures… en tis­su. UNE VIE GAIE, MAIS PRI­VÉE ET DIS­CRÈTE Cristó­bal Ba­len­cia­ga (1895-1972) était un homme dis­cret et énig­ma­tique, peut-on lire sur le site du V&AM. Le maître se per­met­tait peu d'ap­pa­ri­tions pu­bliques, mais ses proches étaient au cou­rant de son ho­mo­sexua­li­té. Au cours de sa vie, Ba­len­cia­ga a eu plu­sieurs amours avec des hommes, no­tam­ment avec ses deux principaux mo­distes, Ra­mon Es­par­za, et Wlad­zio Ja­wro­rows­ki d'At­tain­ville qui fut sa re­la­tion la plus in­tense, et ce au­tant pro­fes­sion­nel­le­ment qu’en pri­vé. Sans au­cun doute le grand amour de Ba­len­cia­ga, cet aris­to­crate fran­co-po­lo­nais l'ai­da à fi­nan­cer son pre­mier ma­ga­sin de haute cou­ture et contri­bua à élar­gir la clien­tèle so­phis­ti­quée de Ba­len­cia­ga. Les deux étaient in­sé­pa­rables et vi­vaient en­semble avec la mère du créa­teur. Se­lon une des cou­tu­rières, «D'At­tain­ville était très beau et ins­truit et nous le sa­vions tous, mais per­sonne n'en par­lait dans le stu­dio.» L’EMBRYON D’UN COUPLE GAI MO­DERNE Fils d'un pê­cheur et d'une cou­tu­rière, Ba­len­cia­ga avait les ri­gueurs et l'at­ti­tude de l'aris­to­crate. Pro­té­gés par leur propre dis­cré­tion, Wlad­zio et Cristó­bal vi­vaient une nor­ma­li­té pri­vi­lé­giée. Res­pec­tés, ils in­car­naient à leur ma­nière la forme la plus ou­verte d'une sexua­li­té contrainte d'être ca­chée. En somme, les deux for­maient l'embryon de ce que se­rait un couple ho­mo­sexuel de nos jours, in­té­res­sés à main­te­nir leur

ni­veau de vie et ne pas in­ter­fé­rer dans leurs car­rières pro­fes­sion­nelles. Wlad­zio sa­vait cal­mer les dé­mons de Cristó­bal, son in­sé­cu­ri­té et cette re­cherche ob­ses­sion­nelle de la per­fec­tion. Ba­len­cia­ga ne se re­met­tra ja­mais de la mort de Wlad­zio à Ma­drid en 1948 et n’au­ra plus ja­mais de re­la­tion de couple après ça. Dans le dé­fi­lé de mode cette an­née-là, toutes ses robes étaient noires. «Il a im­po­sé le deuil de l’amour de sa vie à toutes les femmes élé­gantes», écri­ra Mi­ren Ar­zal­lus dans La­for­ja­delMaes­tro, fai­sant du noir la cou­leur de l’élé­gance raf­fi­née. 6 MI­CHEL JOANNY FURTIN

«BA­LEN­CIA­GA, MAÎTRE DE LA HAUTE COU­TURE», au Mu­sée McCord jus­qu’au 14 oc­tobre. Une ex­po­si­tion du Vic­to­ria & Al­bert Mu­seum en ex­clu­si­vi­té nord-amé­ri­caine à Mon­tréal.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.