PAR ICI MA SOR­TIE

Fugues - - Sommaire - par De­nis-Da­niel Boullé

Face au mou­ve­ment MeToo, on n’en­tend ra­re­ment les com­mu­nau­tés LGBTQ se pro­non­cer. Tout comme le dé­bat au­tour du com­por­te­ment des hommes semblent absent par­mi les gais. Comme si le fait de pro­ve­nir d’une mi­no­ri­té long­temps os­tra­ci­sée nous ab­sol­vait de fait de tout sexisme, de tout mas­cu­li­nisme, de tout phal­lo­cra­tisme, et de tout sexisme. Et l’on pour­rait l’étendre aus­si au ra­cisme.

Dans les an­nées 80, alors que j’étais en­core presque en cu­lotte courte, les ge­noux égra­ti­nés dé­jà par de longues sta­tions de­vant les ob­jets de mon dé­sir, alors que je n’avais que quelques poils… au men­ton, je fré­quen­tais des groupes ho­mo­sexuels où nous dé­bat­tions de la vi­ri­li­té. Qu’est-ce qu’un homme en fait ? Dé­bats par­fois hou­leux, et dans les­quels nos amies les­biennes pre­naient part. Et nous ra­tis­sions large. Tout y pas­sait. Notre rap­port à notre iden­ti­té im­po­sée à la nais­sance, nos re­la­tions avec nos pairs ho­mo­sexuels, avec les femmes, avec les hommes hé­té­ro­sexuels. Y avait-il par es­sence une na­ture mas­cu­line, ou tout ve­nait-il de la pres­crip­tion so­ciale et his­to­rique d’être construit comme un homme. Quand je vous dis tout, c’est tout. Du dé­sir d’un pa­rent d’avoir une fille ou un gar­çon, de la fa­çon dont un pa­rent s’adres­sait à un nour­ris­son dé­jà dif­fé­ren­ciée par le vo­ca­bu­laire uti­li­sé. Tout était ques­tion­né, étu­dié. Et bien sûr sans vrai­ment trou­ver de ré­ponses dé­fi­ni­tives. Bien au contraire, on se ren­dait compte que rien n’était fi­gé, que ce­la pou­vait bou­ger, évo­luer, ré­gres­ser ou même s’écrou­ler.

D’au­tant plus que pour les gais, on as­sis­tait, à cette époque, à une ré­ap­pro­pria­tion de la vi­ri­li­té. Les gais étaient bâ­tis, ar­bo­raient du poil, adop­taient des te­nues de bu­che­ron, de tra­vailleurs de la construc­tion. Bref, le gai vou­lait prou­ver qu’il n’était pas une sous-femme, mais un homme, un vrai, qui en avait (des couilles bien en­ten­du). Une ré­ac­tion à des siècles de per­cep­tion de l’homme ho­mo­sexuel comme ef­fé­mi­né, faible, une femme man­quée. Ré­ac­tion com­pré­hen­sive s’il en est pour sor­tir d’un sté­réo­type mais qui était somme toute sexiste.

Le seul constat qui nous sem­blait lim­pide se re­trou­vait dans les car­cans im­po­sés par les normes so­ciales, po­li­tiques, re­li­gieuses, mé­di­cales et ju­ri­diques. S’en échap­per, c’était s’ex­clure de la com­mu­nau­té. Mais sur­tout que ces normes n’étaient pas des cadres pour un mieux vivre en­semble mais des construc­tions pour mieux contrô­ler et évi­ter toute éman­ci­pa­tion in­di­vi­duelle ou col­lec­tive.

Le post-pu­bère que j’étais avait dé­jà mis la pra­tique avant la théo­rie, la char­rue avant les boeufs. La pra­tique par les re­la­tions sexuelles, mais aus­si in­dé­pen­dam­ment de ma vo­lon­té, pour avoir été ex­clu par les hommes de ma fa­mille. Une ex­clu­sion que j’ap­pré­ciais car je ne me re­con­nais­sais pas en eux. Je n’ai­mais ni leurs dis­cus­sions, ni leurs in­té­rêts pour les tra­vaux ma­nuels, ni leurs longues heures pas­sées de­vant la té­lé à re­gar­der un match de soc­cer ou de rugby ou à s’ex­ta­sier de­vant un nou­veau mo­dèle de ro­bi­net­te­rie. Je m’abreu­vais dé­jà à d’autres ro­bi­nets.

Ces pre­miers groupes gais en France m’avaient don­né la pos­si­bi­li­té d’être re­con­nu, en­ten­du, ac­cep­té et même ai­mé pour ce que j’étais et non pour ce que j’au­rais dû être comme homme dans une so­cié­té très cor­se­tée et étouf­fante.

Au­jourd’hui, on parle beau­coup de fé­mi­nisme, on parle beau­coup d’édu­ca­tion pour évi­ter les dis­cri­mi­na­tions en rai­son de l’ap­pa­rence du genre dans les écoles. Et, en ré­ac­tion, des groupes d’hommes s’in­surgent de­vant une fé­mi­ni­sa­tion de plus en plus grande de la so­cié­té vouant l’homme, le vrai, à être un pa­ria. Un lé­ger re­cul, ou une lé­gère élé­va­tion pour re­gar­der la si­tua­tion à un ni­veau lo­cal ou même in­ter­na­tio­nal et l’on se rend compte que cette ca­té­go­rie d’hommes est loin d’être une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion. Ces hommes, ces vrais hommes comme ils le re­ven­diquent, sont en­core à la tête de toutes les grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières, éco­no­miques et po­li­tiques de ce monde. Et ce­la n’a rien de ras­su­rant. Mais cer­tains hommes poussent dé­jà des cris, quand leur pou­voir est à peine égra­ti­gner et bien loin de faire s’écrou­ler les co­lonnes du temple de la… vi­ri­li­té.

Au nau­té sein gaie, même nous de ne la nous com­mu­po­sons plus ce genre de ques­tions. Certes on met en place des pro­grammes qui aident à chan­ger les men­ta­li­tés. Mais dans les faits ? Je ne me sou­viens pas avoir eu de conver­sa­tions avec des re­pré­sen­tants gais de la com­mu­nau­té sur la fa­çon dont ils se per­ce­vaient comme homme, certes gai. Com­ment il ils se si­tuaient face à ce concept de vi­ri­li­té. La culti­vaient-ils, ou s’en éloi­gnaien­tils ? Ou tout sim­ple­ment est ce qu’ils s’étaient dé­jà in­ter­ro­gé sur ce qu’était un homme pour eux? La mode joue beau­coup sur les sté­réo­types de vi­ri­li­té, et les gais n’y échappent pas. Que l’on pense aux hips­ters. Et que dire de ces nom­breux lan­ce­ments, confé­rences, ren­contres, col­loques LGBTQ où l’on prêche le droit à l’ex­pres­sion de la dif­fé­rence du genre de­vant un par­terre dont la très grande ma­jo­ri­té des gais pré­sents sont en cos­tume cra­vate, bien sha­pés, avec leur barbe bien taillée au poil près, ar­bo­rant tous les signes du pou­voir, de la puis­sance, de la vi­ri­li­té. Est-ce un dé­tour­ne­ment ? Une ré­ap­pro­pria­tion de la vi­ri­li­té et de son ex­pres­sion de pou­voir et de puis­sance mais sans ses co­rol­laires né­ga­tifs ? Ou ne confortent-ils pas les bar­rières de genre en ré­af­fir­mant par de nom­breux signes qu’ils sont du bon cô­té, de ce­lui des hommes ? À moins qu’il ne s’agisse que de prou­ver que l’on est comme les autres hommes avec une simple pe­tite dif­fé­rence qui se ma­ni­feste dans la chambre à cou­cher, ou dans quelques par­tys à l’abri du re­gard du reste de la so­cié­té.

J’ai­me­rais par­fois en­tendre ceux que je croise pro­fes­sion­nel­le­ment s’ex­pri­mer et ne pas lais­ser à d’autres le pou­voir de par­ler à leur place. Mais peu­têtre, je suis un doux rê­veur pas­sion­né. Je ne sais tou­jours pas ce que c’est qu’être un homme vi­ril. Mais hors de ques­tion pour moi de me dé­gui­ser en Mon­sieur. Hors de ques­tion de me dé­gui­ser pour faire comme si, pour me fondre dans un entre soi qui fi­ni­rait par gom­mer ce que je suis.

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