LES MI­GNONS: L’AMOUR, C’EST LA GUERRE

Fugues - - Sommaire - par Fré­dé­ric Trem­blay

Maxime n’ar­rive même pas à se rap­pe­ler la der­nière fois qu’il a ren­con­tré quel­qu’un. Dans le sens de ren­con­trer – il s’ef­force de ne pas uti­li­ser l’anglais «date», mais l’ab­sence de mot exact en fran­çais le tue, lui qui est pro­ba­ble­ment le seul étu­diant de toutes les HEC à s’ef­for­cer de par­ler un fran­çais im­pec­cable (et d’ailleurs à dire les HEC, au fé­mi­nin plu­riel, plu­tôt que le HEC). Comme le tuait au­tre­fois le fait de ren­con­trer. Il en avait as­sez de ces dis­cus­sions for­ma­tées, ja­mais réel­le­ment en­ri­chis­santes. D’au­tant plus qu’après ses pre­miers temps plu­tôt dé­bau­chés sur les bancs d’école, il avait un cer­tain re­tard à rat­tra­per s’il vou­lait s’en ti­rer avec un BAA sans trop de notes exé­crables.

Et donc pen­dant un nombre consé­quent de mois, il a pas­sé la forte ma­jo­ri­té de son temps libre à étu­dier, di­vi­sant le reste entre ses amis et la lec­ture, celle des ac­tua­li­tés comme celle de quelques ro­mans et es­sais. Il n’est pas un homme de lettres comme d’autres de la cour de Louise, mais il n’en fait pas par­tie pour rien, et puis il aime se sen­tir de son temps. Du haut de ses connais­sances éco­no­miques li­mi­tées et de sa ré­flexion po­li­tique nais­sante, il a par­ti­ci­pé comme il a pu aux dé­bats élec­to­raux, au­tant en per­sonne que sur les mé­dias so­ciaux. Ça lui sem­blait une meilleure ma­nière de su­per­po­ser le so­cial et l’in­tel­lec­tuel plu­tôt que de s’ef­for­cer de les en­tre­te­nir les deux en pa­ral­lèle. Mais voi­là : main­te­nant les élec­tions sont pas­sées, l’éner­gie est re­tom­bée et il trouve les nou­velles plu­tôt dé­ce­vantes. Donc il re­com­mence à avoir en­vie de ren­con­trer.

Rien de plus fa­cile au­jourd’hui. Aus­si­tôt dé­si­ré, aus­si­tôt fait : il ré­ins­talle presque d’une seule pres­sion du doigt Tin­der, Grin­dr et Hor­net; il met lé­gè­re­ment à jour son pro­fil (après tout, il n’a pas trop chan­gé... mais il a ren­floué sa banque de jo­lies pho­tos de lui); et il se lance à coeur joie dans l’uni­vers de la sé­duc­tion vir­tuelle. Les cor­res­pon­dances – oui, il pousse la fran­co­phi­lie jus­qu’à oser tra­duire dans son dis­cours in­té­rieur le terme de «match» – s’ac­cu­mulent à un rythme ef­fré­né. Mais il n’est pas du style à les lais­ser trai­ner sans les ren­ta­bi­li­ser. Il de­mande à la chaine aux gars les plus beaux s’ils sont oc­cu­pés ce soir-là (un sa­me­di soir qu’il pré­voyait de pas­ser à étu­dier : son en­vie de lien a quand même pous­sé dans un ter­reau fer­tile). Il re­çoit quelques ré­ponses po­si­tives, trie en­core plus mé­ti­cu­leu­se­ment les can­di­dats et fi­nit par en in­vi­ter un à al­ler prendre un verre.

Il se rend compte du­rant leur conver­sa­tion à quel point il ne joue plus le jeu comme avant. Il ne res­sent au­cun be­soin de se mon­trer dif­fé­rent de ce qu’il est. Il n’es­saie plus d’amu­ser l’autre, mais sur­tout de s’amu­ser lui-même. Il mord, il pique, il étale son iro­nie na­tu­relle sans la moindre gêne : et quand son vis-à-vis reste bouche bée face à un coup d’une au­dace in­at­ten­due, Maxime rat­trape la conver­sa­tion et la mène ailleurs avec lé­gè­re­té. Pour­tant il ne se perd ja­mais dans ses propres mots; la ré­ac­tion du vi­sage de l’autre à la pro­non­cia­tion de cha­cun d’eux lui est une oc­ca­sion d’en ad­mi­rer les arêtes su­blimes, les lèvres gé­né­reuses, les yeux d’un bleu à cou­per le souffle... Bien­tôt il n’y tient plus. « Tu veux conti­nuer la soi­rée chez moi? » « Ouais, pour­quoi pas! » Ils y rentrent donc. Une fois sur place, Maxime fait le test de voir si l’autre cher­che­ra à prendre plus de place dans la conver­sa­tion s’il n’est pas oc­cu­pé à la faire presque à lui seul : mais non, il laisse le si­lence s’ins­tal­ler, le com­blant par un sou­rire et une de­mande de vi­si­ter l’ap­par­te­ment. Maxime lève les yeux au ciel et l’en­traine plu­tôt dans la chambre. Il le pousse sur le lit et y em­barque lui-même avant de le désha­biller avec une len­teur dé­li­cieuse. Puis les rôles s’in­versent, il se re­trouve ap­puyé contre la tête, à se faire dé­vê­tir lui-même. Quand il ne lui reste plus que ses boxers et quand la langue de sa ren­contre, après avoir glis­sé sur son ventre, les at­teint puis es­saie de pas­ser en des­sous, il dit : « J’es­père que tu ne se­ras pas trop trou­blé par le ta­touage. Je t’ex­pli­que­rai d’où ça vient plus tard... » Son in­vi­té ex­plose : « T’es même pas ca­pable de te taire as­sez long­temps pour te faire su­cer? » Maxime re­çoit cette ques­tion-ac­cu­sa­tion comme une bombe. Son ex­ci­ta­tion re­tombe aus­si­tôt et il dit d’un air mé­pri­sant : « Pas par toi en tout cas. »

Il ré­flé­chit beau­coup à cette ques­tion dans la suite des choses. Après tout, le sexe n’est-il pas sur­tout un moyen de dé­tente, de reconnexion avec son ani­ma­li­té? Il conti­nue de ren­con­trer et de bai­ser al­lè­gre­ment : à deux, à trois et à bien plus, dans toutes sortes de contextes par les­quels il es­saie de se fa­ci­li­ter le dé­cro­chage. Il se rend jus­qu’à des sur­en­chères d’in­ten­si­té qui lui font peur, et dont il se dit qu’il n’ose­rait même pas les évo­quer trop près des oreilles de Louise. Ce qui en res­sort tout le temps, c’est un sen­ti­ment d’in­suf­fi­sance et d’in­com­plé­tude qu’il n’avait ja­mais res­sen­ti au­pa­ra­vant. Heu­reu­se­ment il en com­prend vite le mé­ca­nisme : s’ef­for­çant de dés in­tel­lec­tua­li­ser sa sexua­li­té, il ne réus­sit qu’à la rem­plir d’un ter­rible en­nui. Dans le vide de cet en­nui fait ir­rup­tion ce ju­ge­ment en­vers lui-même, à sa­voir qu’il doit être dé­fi­cient s’il n’ar­rive pas à avoir une sexua­li­té pu­re­ment phy­sique. Il a peu lu de poé­sie, mais ce vers de Mal­lar­mé l’a mar­qué et lui re­vient : La chair est triste, hé­las! et j’ai lu tous les livres. Ce n’est pas que sa chair à lui soit triste, mais elle reste bien pe­tite quand elle ne per­met pas à sa per­son­na­li­té de s’y étendre pour mieux l’agran­dir. Il se pro­met de tou­jours bai­ser dé­sor­mais en y in­jec­tant tout le sup­plé­ment d’es­prit né­ces­saire pour l’ap­pré­cier. ✖

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