DIANE DUFRESNE

IMMENSÉMENT

Fugues - - Sommaire - PA­TRICK BRUNETTE

Vers la fin de l’en­tre­vue, je lui de­mande quel est le plus beau com­pli­ment qu’on ne lui ait ja­mais fait. Elle se répète la ques­tion à voix basse. Elle cherche. Rien ne vient sur le mo­ment. Je passe à autre chose en voyant bien que cette ques­tion la ti­tille en­core. Ce n’est que lors­qu’elle est prête à par­tir, plu­sieurs mi­nutes plus tard, qu’une lueur jaillit dans ses yeux : « Ça y est, je l’ai trou­vé le plus beau com­pli­ment qu’on ne m’ait ja­mais fait! »

L’idée de ren­con­trer Diane Dufresne me ter­ri­fiait. J’arrive à la SAT. Elle est là, au fond de cette grande salle vide, as­sise sur un fau­teuil. La baie vi­trée nous sé­pare de l’agi­ta­tion du bou­le­vard Saint-Laurent. Elle est po­sée, ré­cep­tive. D’em­blée, je lui avoue mon amour in­con­di­tion­nel. « Vous sa­vez, je suis très ner­veux de vous ren­con­trer. En­fant, j’écou­tais à ré­pé­ti­tion l’al­bum Tiens-toi­benj’arrive! (que j’avais en car­touche 8-track!) et de­puis ce temps, je suis un fan, je l’avoue! » Diane me sou­rit ten­dre­ment. Les 45 pro­chaines mi­nutes de ren­contre se fe­ront dans une am­biance de dou­ceur.

MEILLEUR APRÈS

La veille de l’Hal­lo­ween, la di­va a lan­cé son 14e al­bum stu­dio, Meilleu­ra­près. « Chu pas tuable ! » avait-elle en­voyé, sou­rire en coin, de­vant jour­na­listes et amis ve­nus as­sis­ter au lan­ce­ment du nou­veau disque, d’un livre de pho­tos et de l’an­nonce des spec­tacles sym­pho­niques qu’elle fe­ra à l’au­tomne 2019.

Quel est votre se­cret pour réus­sir à être tou­jours aus­si per­ti­nente et ac­tuelle après tant d’an­nées de car­rière?

DIANE: Moi, je vis dans le temps pré­sent. Je ne vis pas dans la nos­tal­gie. J’ ai pas ac­cep­té tout non plus. Je ne suis pas celle qui veut être­par­tout.

La créa­tion de ce nou­vel al­bum s’est éta­lée sur deux an­nées. Ac­cou­che­ment dif­fi­cile?

DIANE: Ça a été long par­ceque les gens avec qui j’ ai fait ce disque étaient sur d’ autres pro­jets aus­si. On s’ est lais­sé du temps car moi je te­nais à tra­vaille­ra vec cer­taines per­sonnes. Dans ce temps-là, tu les at­tends, sans bous­cu­ler les gens. Faut être té­mé­raire pour faire un disque. Quand tu pars, tu sais pas quand ça fi­nit, mais faut que tu le fi­nis ses.

Sur la po­chette de l’al­bum, le vi­sage de la chan­teuse est de pro­fil, ca­ché par ses che­veux. Elle ob­serve la den­telle de son vê­te­ment sur un fond de ciel étoi­lé. L’immensément pe­tit et l’immensément grand. C’est ça, Diane. Et ça se sent dans ses nou­velles chan­sons. Il y a quelque chose de grand dans les pe­tits dé­tails.

Quelle a été votre ré­ac­tion quand vous avez lu la pre­mière fois le texte de la chan­son Mais vivre me donne des fris­sons ?

DIANE: Quand j’ ai re­çu le texte, j’ ai fait«Wow! »Jere ve­nais de Pa­ris quand l’au­teur, Cy­ril Mo­kaiesh, m’ a en­voyé cette chan­son pour mon re­tour. Je me suis dit ta­bar nouche, c ’ est du re­tour ça !( rires) Une autre chan­son de Cy­ril, c’ est Comme un dam­né. C’ est com­plè­te­ment mon tem­pé­ra­ment. Y’ a des gens qui m’ écrivent des chan­sons mais qui ne me cor­res­pondent pas. Mais lui,«pow!», c’ est pour moi! Et en plus, ce gars, c’ est une beau­té, un ca­non! Un re­belle aux yeux doux.

De grands au­teurs vous ont of­fert des textes tout au long de votre car­rière. Dans le nou­vel al­bum, on re­trouve Noc­turne, d’un au­teur in­con­nu.

DIANE : J’ai­re­çu d’Alexandre Li­zotte, que je ne connais­sais pas, douze chan­sons d’ un coup. Et j’ ai ai­mé ça. J’ ai dit à Richard, mon amou­reux, il y a quel­que­chose qui se passe dans ces textes-là, à moins qu’ au­jourd’ hui je sois de­ve­nue faible pis que j’ aime toute !( rires) Tout est ex­tra­or­di­naire dans ses textes. Je l’ ai ren­con­tré pour la pre­mière fois lors du lan­ce­ment, il pré­fé­rait qu’ on ne se voit pas avant. Il y a beau­coup de poésie, de den­telle dans ses textes.

Sur les dix nou­velles chan­sons, seu­le­ment trois sont si­gnées par vous. Pour­quoi?

DIANE: Quand on fait dix chan­sons, il yen a dix autres qui sont là en stand-b y. J’ en ai écrites plus que j’ en ai mises sur le disque. Cer­taines ont plus d’ humour. J’ aborde d’ autres su­jets.

Ça parle de quoi ces chan­sons?

DIANE: Il yen a une sur ce que je pense du show-bu­si­ness, sur les gens qui veulent être des stars. Car être une star, c’ est pas un état, c’ est bien plus que ça. J’ ai un autre texte sur les gens dans leur voi­ture. On est dans la rue, on se croise sans se re­gar­der. Alors qu’ en voi­ture, les gens se re­gardent. J’ ai vou­lu par­ler de tout ce qui se passe dans une voi­ture.

C’est pour un pro­chain al­bum?

DIANE: Un al­bum, je ne sais pas. Mais peut-être que les sor­ti­rai en for mat nu­mé­rique. Si l’ hi­ver est long, peut-être que je vais faire ces­chan­sons.

LE TEMPS ME FAIT LA PEAU

Le ma­gni­fique livre Diane Du fr es ne: au­jourd’ hui, hier et pour tou­jours re­trace en pho­tos toute la vie de cette ar­tiste hors norme. De son en­fance à au­jourd’hui. De Montréal à Pa­ris. Du noir et blanc à la cou­leur. De spec­tacle en spec­tacle. De 1944 à 2018. Diane a main­te­nant 74 ans.

Vous si­gnez le texte de la chan­son Le temps me fait la peau sur le nou­vel al­bum. J’aime par­ti­cu­liè­re­ment ces mots : « Je ne suis pas ce que je vois / Je ne vois plus ce que je suis. »

DIANE: Quand tu te re­gardes dans le mi­roir, tu ne te re­con­nais pas. C’ est bi­zarre. Je pen­sais que c’ était très per­son­nel, jus­qu’ à temps que j’ en tende un co­mé­dien dire la même chose. Même que la se­maine pas­sée,dans le Ma­dame Fi­ga­ro, ça par­lait jus­te­ment de ce mo­ment où tu ne te re­con­nais pas dans le mi­roir. Ça, c’ est le signe qu’ on com­mence à être plus âgé. C’ est sûr que je pour­rais toute me faire re­faire, mais en même temps… c’ est ça qui est ça…

En 1997, vous chan­tiez dé­jà J’vieillis . Quelle est la dif­fé­rence entre le vieillis­se­ment à ce mo­ment et au­jourd’hui?

DIANE: Mi­chel Jo­nasz était ve­nu à Montréal à ce mo­ment-là. Je l’ avais hé­ber­gé. Dé­jà, je par­lais de vieillesse. Il m’ avait écrit J’ vieillis et je lui avais dit que j’ étais ben trop jeune pour chan­ter« j' ai les seins qui sont pus pa­reils/ y vont bien­tôt tou­cher la terre »! Mais là, au­jourd’ hui, je peux le faire !( rires) Avoir 50 ans, c’ est ma­gni­fique, c’ est jeune. 60 ans, tu di­sok… Mais 70 ans, c’ est plus dur, c’ est la vieillesse. Les gens vivent long­temps mais sans vou­loir être vieux. Donc, je me suis dit que je tou­che­rai sà­ce­su j et-là. J’ ai plu­sieurs chan­sons qui parlent de ce su­jet: Cen­drillon au co­ton, J’ vieillis, Le temps me fait la peau… ça me fait un pe­tit bloc thé­ma­tique pour mon pro­chaine spec­tacle!

75e SYMPHONIQUE

Diane au­ra 75 ans en sep­tembre 2019. L’Or­chestre symphonique de Montréal se­ra de la fête. Un spec­tacle symphonique vien­dra sou­li­gner une car­rière ex­cep­tion­nelle. Une sup­plé­men­taire a été ajou­tée le 13 sep­tembre aux deux soirées dé­jà pré­vues (10 et 11 sep­tembre) à la Mai­son symphonique.

À quoi doit-on s’at­tendre comme spec­tacle?

DIANE: Tout le monde me le de­mande! Pour le mo­ment, y’ a rien de fait. J’ y ré­flé­chis. Lors de mon concert avec les Vio­lons du Roy, on avait joué avec les pro­jec­tions. Mais là, je cherche.

Êtes-vous cons­ciente à quel point vous avez un pu­blic gai qui vous suit de­puis long­temps?

DIANE: Oh que oui! À l’ époque de mes pre­miers spec­tacles, l’ ho­mo­sexua­li­té était en­core quel­que­chose de ta­bou. C’ étaient des mar­gi­naux. On s’ est re­joint, oui.

À quel mo­ment avez-vous re­mar­qué que les gais vous sui­vaient?

DIANE: Ça n’ a pas été long. Avec mes spec­tacles où les gens ve­naient cos­tu­més, c’ était com­plè­te­ment ca­po­té! C’ était mer­veilleux. En 1978, lors de mon spec­tacle Comme un film de Fel­li­ni, dans la salle, je voyais des gars cos­tu­més en pape en ta­lons hauts. Quand tu te tra­ves­tis, t’ as­sumes une autre per­son­na­li­té, tu vas au-delà de soi et ça, les gars sa­vaient l’ as­su­mer. Ils étaient là pour faire le­ver le spec­tacle!

Et vous avez été tou­jours été en­tou­rée de créa­teurs gais.

DIANE: Ça per­met de par­ler d’ autres choses que de ho­ckey( rires )! Elle re­prends on sé­rieux, ré­flé­chit et ajoute: Très jeune… quand j’ étais très jeune, j’ étais dans cette com­mu­nau­té-là. J’ ai ja­mais sen­ti… vous sa­vez, y’ a pas de dif­fé­rence pour moi…

Dans tout votre ré­per­toire, je ne me rap­pelle pas vous avoir en­ten­du chan­ter à pro­pos d’ho­mo­sexua­li­té.

DIANE: C’ est vrai. Il y a Charles Azn av our qui l’ a chan­té de très belle fa­çon avec Comme ils disent. Ou Luc P la mon don avez Zig­gy. Même moi jeune, je me rap­pelle, c’ était consi­dé­ré comme une ma­la­die. Ça me rap­pelle des sou­ve­nirs (pause ). J’ en écri­rai une sur ce su­jet-là. Y’ en a à dire.

JE ME NOUE À VOUS

Il se fait tard à mes jours/ Sen­tez-vous la brise/ Mer­ci pour toute cette vie /L’ air que je res­pire Ces pa­roles de Diane, sont ti­rées de la chan­son Je me noue à vous, la der­nière du nou­vel al­bum. Elle tient à pré­ci­ser : elle ne nous dit pas au re­voir, ce n’est pas un « disque tes­tament ». Et même si elle vit le mo­ment pré­sent, ça ne l’a pas em­pê­chée de com­men­cer à écrire sa bio­gra­phie. DIANE: J’ avais com­men­cé à écrire cette au­to bio­gra­phie par­ceque quel­qu’ un avait écrit un scé­na­rio de film sur moi. Quand je l’ ai lu, c’ était tel­le­ment pas ok à m on égard. J’ ai de­man­dé au réa­li­sa­teur pour­quoi faire un film sur quel­qu’ un que t’ aimes pas. Il m’ a ré­pon­du :« T’ es quand même pas Hit­ler !». He il le, je lui ai dit :« Dé­gage, toi !» Delà, j’ ai dé­ci­dé d’ écrire mes mémoires.

Si je me fie à ce que j’ai lu, vous avez mis ce pro­jet de bio­gra­phie un peu sur la glace.

DIANE: J’ ai écrit 300 pages. Je me suis ar­rê­té eau mo­ment où je fais mes concerts au Fo­rum. Le pro­blème, c’ est que je me suis dit que le jour où je de­vrai faire la pro­mo­tion de ce livre, je vais me po­gner la tête, je ne pour­rai plus vivre. Par­ceque je parle de per­sonnes qui sont en­core là. Pas parce qu’ on doit tout dé­bal­ler, au contraire, je les pro­tège, mais ma vie c’ est ma vie. Y’ a des hommes qui ont été as­sez trau­ma­ti­sants. Quand je dis ça, je ne parle pas de Luc Pla­mon­don, sur­tout pas, par­ceque Luc, c’ était une soie dans toute cette his­toire-là. Luc, c’ était un co­pain avec qui je pou­vais faire plein de trucs. Mes mémoires, c’ est de pou­voir dire les choses telles que je les vois. Diane prend une pause et me par­tage un sou­ve­nir de ses dé­buts. DIANE: Au dé­but, je fai­sais des mu­sique s de films, des jingles. On me di­sait que j’ avais une voix qui n’ était pas in­té­res­sante. Un jour, je suis al­lée voir J anis J op lin en concert et je me suis dit que j’ ai­me­rais faire ça, car j’ ai cette éner­gie­là. Quand j’ étais toute seule à la mai­son, je criais, pis y’ avait mon chien Frank qui beu­glait à cô­té de moi( rires ). Com­men­cer à ré­pé­ter avec son chien parce que per­sonne ne­veutt’ en­tendre chan­ter du rock an droll, c’ est amu­sant quand j’ en parle au­jourd’ hui, mais quand tu le vis à ce mo­ment-là, c’ est pas le fun.

Êtes-vous une femme heu­reuse?

DIANE: Je ne suis pas quel­qu’ un d’ heu­reux. J’ ai des mo­ments de bon­heur, de grandes joies. Quand je me lève le ma­tin et que je vois le le­ver du jour, j’ ai une émo­tion du gran­diose. J’ ai une joie mys­tique. Mais dans ma vie, je peux pas dire que j’ ai eu ben du fun. L’en­tre­vue tire à sa fin. Je me per­mets de lui de­man­der une dé­di­cace sur une des pho­tos ti­rées de son nou­veau livre. Je choi­sis celle où on la voit, va­lise à la main, son dal­ma­tien Frank à ses cô­tés, de­vant un train. C’était le dé­but de son long pé­riple en­ta­mé en 1972, an­née de la sor­tie de son pre­mier al­bum, qui l’a fait tra­ver­ser les dé­cen­nies tout en pré­ser­vant une place spé­ciale dans le coeur de son pu­blic. Dans le mien, du moins. Elle en­file son man­teau et au mo­ment de par­tir, elle s’ap­proche de moi et ré­pond fi­na­le­ment à cette ques­tion res­tée en sus­pens :« J’ ai trou­vé quel est le plus beau com­pli­ment qu’ on ne m’ ait ja­mais fait! C’ était en 1973. Je fai­sais la pre­mière par­tie de Ju­lien Clerc àl’ Olym­piade Pa­ris et je m’ étais fait huer. Bruno Co­qua­trix, le pa­tron de l' Olym­pia, m’ avait alors dit :« Un jour tu se­ras ai­mée pour les mêmes rai­sons qui font qu' au­jourd' hui ont’ a huée .»

«MEILLEUR APRÈS», le nou­vel al­bum de Diane Dufresne, dis­po­nible en format nu­mé­rique, CD et aus­si sur vi­nyle (mais pas en car­touche 8-track!) Livre «DIANE DUFRESNE : AU­JOURD’HUI, HIER ET POUR TOU­JOURS» Édi­tions Libre Ex­pres­sion «DIANE DUFRESNE : UN 75e SYMPHONIQUE» : 10, 11 et 13 sep­tembre 2019 à la Mai­son symphonique. Billets : OSM.ca ou par té­lé­phone au 514-842-9951

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