PAR ICI MA SOR­TIE par De­nis-Da­niel Boul­lé

Fugues - - Sommaire - FRÉ­DÉ­RIC TREM­BLAY fred_­[email protected]­mail.com Ins­ta­gram : fred.trem.9

Peut-être est-ce parce qu’il a at­teint un pla­teau dans l’épa­nouis­se­ment pro­fes­sion­nel qu’il tire de sa pra­tique mé­di­cale. Peut-être est-ce parce que, après avoir vé­cu une sorte de lune de miel avec l’idée du po­ly­amour et son ap­pli­ca­tion dans sa vie, il s’est sta­bi­li­sé dans quelques re­la­tions et a com­pris qu’il ne ti­rait plus qu’un bé­né­fice mar­gi­nal dé­crois­sant du fait d’en ini­tier de nou­velles. Peut-être est-ce parce qu’il s’en­nuie de sa jeu­nesse ma­ni­fes­tive, où il s’en­flam­mait à toutes les oc­ca­sions pos­sibles et dis­cu­tait à mort. Quelle qu’en soit la rai­son, Va­len­tin se re­met ces der­niers temps à avoir le gout d’ar­gu­men­ter. Peu im­porte le su­jet au fond : il trouve quelque chose d’ap­pré­ciable en soi dans la jon­gle­rie lo­gique du dé­bat, qu’il n’ex­pé­ri­mente qu’à moi­tié dans la ré­flexion bio­lo­gique.

Il s’es­saie d’abord avec les mignons et avec Louise, mais il constate vite que l’au­tomne les rend au­tant apa­thiques qu’il l’éner­gise, lui : il sent plu­tôt de leur part une vo­lon­té de se confier, de par­ler de leurs moindres pe­tits maux phy­siques et psy­chiques, que de s’aban­don­ner à corps per­du aux plaisirs de la contra­dic­tion. Il tâte en­suite le ter­rain au­près de ses amou­reux, qui, de leur cô­té, agissent comme s’ils ris­quaient de por­ter at­teinte à l’in­té­gri­té du couple en te­nant leur po­si­tion trop long­temps. Quand il arrive à la conclu­sion qu’il ne trou­ve­ra pas dans la réa­li­té les joueurs qui lui re­lan­ce­ront la balle de l’es­prit, il se dit qu’il peut aus­si bien le faire avec un mur : et donc il se met à cher­cher en ligne des fo­rums de dé­bats. Il en trouve qui sont dé­diés spé­ci­fi­que­ment à la rhé­to­rique écrite, mais les gens semblent si peu y vivre leurs idées qu’ils fi­nissent par s’en­tendre ra­pi­de­ment après avoir pré­sen­té avec gran­di­lo­quence ce qui n’était au fond que de l’air. C’est donc sur des sites de dé­bats po­li­tiques qu’il abou­tit fi­na­le­ment. Il ini­tie des conver­sa­tions, il ré­pond à d’autres, il ar­gu­mente et contrar­gu­mente. Il y trouve une sa­tis­fac­tion in­tel­lec­tuelle si forte qu’il doit s’ef­for­cer de ne pas la lais­ser mettre de cô­té, tous en­semble, son tra­vail, ses loi­sirs et sa vie so­ciale. Il lui faut re­ve­nir à un cer­tain calme dans son rap­port avec les idées pour com­men­cer à éva­luer les gens avec qui il dis­cute au-delà de leurs thèses, et de même pour ap­pré­cier le conte­nant de l’exposition de leurs pen­sées en plus du conte­nu. C’est à ce mo­ment qu’il est par­ti­cu­liè­re­ment im­pres­sion­né par un autre membre du fo­rum, au point de le contac­ter en mes­sage pri­vé. Il n’a ab­so­lu­ment au­cun in­dice de son identité – ni son sexe, ni son âge, ni son ori­gine –, mais il sait rien qu’à le lire qu’il pour­rait s’en faire un ami. Son in­tui­tion est vite confir­mée à tra­vers leur échange per­son­nel. En par­lant de tout et de rien, il fi­nit par ap­prendre qu’il s’ap­pelle Phi­lip, qu’il s’agit d’un Li­ba­nais de 28 ans, ho­mo­sexuel, qui vit plu­tôt dif­fi­ci­le­ment cette dif­fé­rence d’orien­ta­tion, entre un père ma­chiste au pos­sible et une mère qui, même en l’ai­mant de tout son coeur, désap­prouve ses choix pour des mo­tifs re­li­gieux. Son plus grand rêve est d’échap­per à cette at­mo­sphère étouf­fante; il rêve de­puis long­temps d’al­ler étu­dier à l’étran­ger, mais il n’ose pas faire le grand saut. Aus­si­tôt cette his­toire lue, Va­len­tin en fait sa cause. Avec le même en­thou­siasme et la même dé­ter­mi­na­tion qu’il en­dosse les pa­tho­lo­gies de ses pa­tients pour leur trou­ver des so­lu­tions, il se lance dans ce pro­blème comme dans un dé­fi sup- plé­men­taire. Pour com­men­cer, il se dit qu’un ré­cit ins­pi­rant ne peut pas nuire. Il ra­conte donc com­ment, Fran­çais au dé­but de l’âge adulte, il vi­vait une si­tua­tion fa­mi­liale re­la­ti­ve­ment si­mi­laire (quoique pro­ba­ble­ment moins sombre, convient-il), com­bien il dé­tes­tait l’édu­ca­tion mé­di­cale telle qu’elle se fai­sait en France et avait en­vie, en­fin, de voir le monde. Il re­vient sur ses hé­si­ta­tions, ses ter­gi­ver­sa­tions avec lui-même, et sur ce qui l’avait dé­ci­dé en­fin : la réa­li­sa­tion, un beau jour, en re­li­sant son jour­nal in­time, qu’il y pen­sait de­puis plus de cinq ans et qu’il n’avait en­core rien fait pour concré­ti­ser son pro­jet. À par­tir de là, tout s’était fait très vite : les contacts avec la Fa­cul­té de mé­de­cine de l’Uni­ver­si­té de Montréal, l’an­nonce à ses amis et à sa fa­mille, les billets d’avion... Et bon­jour Montréal! Alors quelque chose de mer­veilleux se passe : le dé­clic se fait pour Phi­lip en­core plus ra­pi­de­ment que pour lui. Il lui ap­prend s’être ins­crit en lit­té­ra­ture fran­çaise à l’Uni­ver­si­té de Montréal, et il lui an­nonce même la date de son ar­ri­vée. Au pro­chain sou­per des mignons, Va­len­tin leur dit avec un tré­mo­lo dans la voix : « Vous n’ar­ri­ve­rez pas à me croire : j’ai convain­cu un gay li­ba­nais de ve­nir re­faire sa vie au Québec. C’est fou, non? » On de­vine sa joie et on le fé­li­cite, mais il sent que c’est fait avec une sorte de mol­lesse – et de la part de Louise, même avec un fron­ce­ment de sour­cil. « Qu’est-ce qu’il y a? » Elle ré­pond : « Bah moi, tu sais, j’étais pas tout à fait contre l’idée d’en prendre moins... » Va­len­tin n’en re­vient pas. « D’abord, il y a une dif­fé­rence entre un im­mi­grant et un étu­diant étran­ger qui vient faire une ses­sion. Et puis, s’il fi­nit par s’éta­blir ici? Tu ne te rends pas compte que c’est ce que j’ai fait, moi? Dans son cas, c’est en­core mieux : c’est un gay de plus à qui on a per­mis de s’af­fir­mer et d’ai­mer au grand jour! C’est gé­nial! Il faut en faire un com­bat de li­bé­ra­tion mon­dial, pas s’ar­rê­ter seu­le­ment à sa ville et son pays! » Louise mar­monne puis change de su­jet. À l’heure de leur dé­part, elle le prend à part et lui dit : « T’as bin rai­son, mon p’tit gars. Ton nou­vel ami mé­rite que je l’ac­cueille mieux que ça. On or­ga­nise un p’tit co­mi­té pour le re­ce­voir à l’aé­ro­port? »

*«qui n’a pas d’en­fants ». Dans la rome an­tique, le terme «pro­lé­taire» si­gni­fiant «qui se re­pro­duit/qui a des en­fants».

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