OÙ SONT LES LESBIENNES par Ju­lie Vaillan­court

C’est le temps d’une dinde

Fugues - - Sommaire - JU­LIE VAILLAN­COURT ju­lie­vaillan­[email protected]­look.com Ins­ta­gram : ju­lie­cur­ly­mu­sic

Au mo­ment d’écrire ces lignes, l’Hal­lo­ween vient tout juste de se ter­mi­ner. Pour­tant, je me sens dans l’es­prit des fêtes de­puis un bon deux se­maines, et ce, bien mal­gré moi. Peu im­porte où je vais, il y a des dé­co­ra­tions de Noël. J’ouvre la té­lé, le Père Noël es­saie de me vendre des bé­belles, de me pas­ser un sa­pin, à tout prix. Bien sûr, au mo­ment où vous li­rez cette chro­nique, on ven­dra dé­jà les ar­ticles de St-Va­len­tin…

C’est in­con­tes­table, Noël est une fête com­mer­ciale. Comme toutes les autres d’ailleurs. On n’es­saie pas seu­le­ment de nous vendre des bé­belles, mais aus­si des idéaux liés aux cé­lé­bra­tions. À l’Hal­lo­ween, tout le monde sillonne les rues avec ses en­fants, parce que tout le monde donne des bon­bons et tout le monde a des en­fants. À la St-Va­len­tin, tout le monde aime le cho­co­lat et tout le monde est en couple. À Pâques, tous ont cette ir­ré­sis­tible en­vie de faire la chasse aux co­cos (et de re­nouer avec leur pas­sé ju­déo-chré­tien). Vrai­ment? Qu’en est-il de Noël?

À Noël, tout le monde fait un beau gros sa­pin en fa­mille et s’offre plein de cadeaux. Tout le monde re­çoit, chez lui, à sou­per et donc tout le monde est invité, chez les autres, pour sou­per. Tout le monde a de grosses fa­milles et tout le monde est heu­reux. Re­gar­dez la té­lé et consta­tez: de Wal­mart à Ca­na­dian Tire, les belles fa­milles heu­reuses et nom­breuses sont toutes at­ta­blées; on y boit et y mange à pro­fu­sion, la dinde trône au mi­lieu de tout ce beau monde (pa­rents, en­fants, grands-pa­rents, oncles et tantes, chiens et chats), pen­dant que le sa­pin scin­tille de joie en ar­riè­re­plan et qu’on en­tend «Mi­nuit Chré­tien» chan­ter nos va­leurs. Vrai­ment?

Pour ma part, tout ce­ci est ad­mi­ra­ble­ment sur­fait. Je ne suis pas proche de mes oncles et mes tantes, alors ils ne sont pas au­tour de la table. Comme mes grands-pa­rents sont tous dé­cé­dés, ils n’y sont pas non plus. Comme je suis en­fant unique, comme ma mère d’ailleurs, il n’y a pas de frères ou de soeurs au­tour de notre table. Per­sonne ne court au­tour du sa­pin (car je n’ai ni en­fants, ni chiens, ni chats). Il se­rait d’ailleurs dif­fi­cile de cou­rir au­tour du sa­pin, car je n’en fais plus de­puis que je suis cé­li­ba­taire. Ne reste que ma mère, mon père et moi, au­tour de cette table. Pour l’ex­pé­rience com­plète, syn­chro­ni­sez le 553 sur illi­co, pour ajou­ter le faux feu de foyer qui cré­pite toute la soi­rée. O.K. C’est vrai que le faux feu de foyer est pa­thé­tique, mais pour le reste, c’est ma fa­mille, ma réa­li­té, sim­ple­ment. Lorsque j’étais en couple, ils ac­cueillaient ma conjointe à bras ou­verts. C’était notre pe­tite fa­mille. Le nombre ne fait pas le bon­heur, au même titre que l’ar­gent d’ailleurs. Lorsque mes grands-pa­rents pa­ter­nels étaient vi­vants, nous étions plus d’une cen­taine à cé­lé­brer Noël. Un drôle de party, certes, im­per­son­nel. Et cette sem­pi­ter­nelle ques­tion: «As-tu un pe­tit chum?» Clai­re­ment, l’image so­ciale et fa­mi­liale du temps des fêtes, n’est pas celle de la ma­jo­ri­té des gens, au contraire de ce que Père Noël veut bien nous faire croire. Pen­dant plu­sieurs an­nées, je tra­vaillais le 25 dé­cembre, dans les cui­sines d’une ré­si­dence pour per­sonnes âgées. D’abord, il y a cet in­fâme ca­deau, sou­vent ré­cur­rent (mal­heu­reu­se­ment): la gas­tro. Dans la salle à man­ger, on tente tant bien que mal, de pré­ser­ver l’at­mo­sphère: la dinde et les ato­cas sont ser­vis et le mu­si­cien a beau pia­no­ter mon beau sa­pin, y reste pu grand monde à la fin du re­pas pour cou­per la bûche… Par­lant de monde, gas­tro ou pas, nom­breuses sont les per­sonnes âgées aban­don­nées à elles-mêmes par leurs fa­milles dans le temps des fêtes. Lorsque j’al­lais vi­si­ter ma grand-mère en CHSLD avec mes pa­rents pour Noël, elle était une des «chan­ceuses» à re­ce­voir de la vi­site. En cette pé­riode des fêtes, j’ai une pen­sée pour tous ces ai­nés qui se re­trouvent seuls. Pour tous ceux et celles qui ne se re­con­naissent pas dans les pubs de fa­milles-hé­té­ros-full­joyeuses-et-nom­breuses de Ca­na­dian Tire, McDo ou Wal­mart. Pour ceux qui im­migrent au pays et qui ne peuvent cé­lé­brer avec leur fa­mille. Pour ceux qui pleurent le deuil d’un proche, en cette pé­riode des fêtes. Ceux pour qui la pau­vre­té les em­pêche tout sim­ple­ment de cé­lé­brer. Et fi­na­le­ment pour ceux qui as­sistent au mé­ga-gros party de fa­mille, comme dans la pub de Ca­na­dian Tire, mais qui s’em­merdent, si­len­cieu­se­ment. Bref, à tous ceux et celles qui ne se re­con­naissent pas dans le mo­dèle pré­sen­té, sa­chez que vous n’êtes pas seul(e)s. En vous sou­hai­tant, quand même, un joyeux Noël!

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