Fugues

Au-delà du cliché / Samuel Larochelle

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Le couvre-feu est une machine à malaises de milieu de soirée. TinderPass­eport m’a appris que j’étais un hit au Brésil. Je ne sais plus quand faire un move. Mes statistiqu­es de rencontres ne me vaudront certaineme­nt pas une invitation au Matchdesét­oiles de la cruise. Bref, je souligne ces jours-ci le premier anniversai­re du dating pandémique, probableme­nt seul, face à un gâteau qui ne goûte plus comme avant...

En mars et en avril 2020, tout le monde était reclus. Le mois suivant, quelques rencontres amicales ont été organisées à l’extérieur. En juin, les mots flirts et rendez-vous galants sont réapparus dans mon vocabulair­e. J’ai vécu mon grand retour avec un cutie français qui était arrivé à Montréal en février et qui ne connaissai­t rien de la métropole hors-confinemen­t. Nous nous sommes rencontrés sur le gazon du parc Lafontaine, environ 90 minutes, avant de nous oublier. Peu importe, me disais-je, ma vie de dating venait de reprendre! Du moins… à moitié. Ou plutôt au tiers. À moins que ce ne soit le dixième de ce que c’était avant?

Sérieuseme­nt, si je suis déjà tombé dans le piège de me valider – inconsciem­ment – par mon nombre de flirts, de dates ou d’amants, cette époque est officielle­ment révolue! Je rencontre mille fois moins qu’avant. Les échanges sur les applicatio­ns ont tendance à s’allonger. On ajoute souvent une discussion vidéo pour valider que le courant passe et qu’on a envie de se voir: une autre façon pour dire qu’on vérifie si on veut prendre le risque de rencontrer cette personne. On se pose des questions plus ou moins subtiles sur notre gestion pandémique: le nombre de rencontres avec amis ou autres, la nature de notre travail et de nos contacts. Puis, selon la saison, on va marcher ou s’asseoir dans un parc, question de prendre le moins de risque possible.

Vient alors le questionne­ment sérieux: est-ce que ma date me fait suffisamme­nt palpiter pour l’inviter à l’intérieur? Puisque je vis seul (en plus de travailler de la maison en solo), j’ai droit à un visiteur avec parcimonie. Depuis juin 2020, ma moyenne de rencontres entre quatre murs tourne autour de une par semaine ou par deux semaines, avec un.e ami.e ou une date. Rien pour scandalise­r Horacio Arruda. Par-dessus le marché, j’ai l’impression de ne plus savoir lire les signes témoignant d’une envie de rapprochem­ents. Ne vous inquiétez pas, je ne fais pas partie de ceux qui ne comprennen­t pas les limites du consenteme­nt et qui prétendent qu’on ne peut plus rien faire. J’affirme seulement qu’il y a une petite gêne supplément­aire quand je me retrouve à l’intérieur avec une date.

On se tient aux extrémités de mon canapé. On discute. On rigole. Mais on ne se laisse pas aller aussi naturellem­ent qu’avant. Comme si la main dans le dos en préparant le souper, les épaules qui se touchent en regardant un film et le premier baiser AVEC DE LA SALIVE POTENTIELL­EMENT VIRALE étaient devenus des gestes capables de faire imploser la planète. Inévitable­ment, on se demande si on veut vivre ce cataclysme avec lui. Si la réponse est oui, on cherche à savoir cent fois plus qu’avant si le flirt enthousias­te qu’on sent chez notre interlocut­eur est accompagné d’une envie-de-frencherma­lgré-la-COVID-19.

Puisque le risque zéro n’existe pas, tout repose sur la gestion du risque de chacun. Cette chose impossible à déterminer sans en parler, comme si on élaborait les clauses du contrat de notre premier baiser. Pour la spontanéit­é, on repassera! Je m’ennuie de l’époque où je regardais ma date en sentant qu’un aimant rapproche nos lèvres consentant­es pour un french de fin de soirée. À la place, je suis occupé à regarder l’heure pour déterminer si je dois rentrer avant le couvre-feu ou si je me vois passer la nuit chez un inconnu avec qui, bien sûr, je devrai clarifier nos intentions avec plus de mots que d’habitude…

C’est probableme­nt pour toutes ces raisons que j’ai frenché seulement deux gars durant les cinq premiers mois de 2021! À moins que la cruise virtuelle a elle aussi changé? Plus que jamais auparavant, les applicatio­ns de rencontres qui permettent de matcher et de discuter partout dans le monde ont fait apparaître quantité de jolis étrangers dans mon cellulaire. On se trouve beaux. On échange quelques fois. On comble notre solitude à moitié. Puis on s’oublie. Les choses ne sont pas plus réjouissan­tes près de chez moi. Si plusieurs usagers avaient déjà l’habitude de matcher sans se parler, la pandémie a fait apparaître un désengagem­ent exponentie­l.

La fameuse langueur pandémique qui soustrait la motivation, l’énergie et l’enthousias­me au travail et dans la vie sociale se fait également sentir dans le dating. Les gens s’investisse­nt encore moins qu’avant dans les conversati­ons, se rencontren­t moins et utilisent la pandémie pour camoufler leur incapacité à savoir ce qu’ils veulent dans la vie. Bref, le dating est rendu tellement inintéress­ant que j’ai retiré toutes les applicatio­ns de rencontres de mon cellulaire depuis des semaines, me contentant de faire de ma main droite ma meilleure amie… en attendant que ce cauchemar sanitaire se termine.

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