Fugues

Où sont les lesbiennes / Julie Vaillancou­rt

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Vous rappelez-vous votre coming-out? Où devrais-je dire vos coming-outs? En discutant avec Debbie Lynch-White, le mois dernier, au sujet de son émission Histoiresd­e coming-out, j’ai eu envie de revisiter ce pan de nos vies qui, d’une certaine façon, constitue un passage obligé pour la plupart des personnes LGBTQ+. Serait-ce le lien qui unit les multiples identités de nos communauté­s?

Grande question. Je préfère, ici, philosophe­r plus largement sur le sujet, pour initier la réflexion. Je me souviens très bien de mon coming-out. Ou plutôt, de mes coming-outs. Le plus marquant, pour moi, fut celui à mes parents. Vous savez ce moment que vous avez réfléchi et scénarisé maintes fois dans votre tête? Pourtant, sans crier gare, j’arrive le jour de la fête des Mères, avec un bouquet de fleurs et je m’exécute. Comme si j’offrais le «cadeau de la vérité»… J’aurai pu choisir n’importe quel autre jour, mais c’est sorti, ce jour-là! Ce n’était pas le bon moment (en existe-t-il vraiment un?); ça a complèteme­nt gâché la fête des Mères de la principale intéressée: ma mère. Elle a eu le goût d’en finir, du moins c’est ce qu’elle m’a avoué, sur le coup, frappé par l’impact de la révélation. Quant à mon père, après avoir évoqué que «j’aurais plus de misère dans la vie», il a avoué avoir eu une expérience homosexuel­le dans sa jeunesse. Fait saillant: ma mère ne le savait pas. Sans équivoque, ça a ajouté de l’huile sur le feu, au souper de la fête des Mères. Souper qui n’a pas eu lieu. On avait tous du reflux et un manque d’appétit, vous comprendre­z…

Voilà, en quelques lignes, comment s’est passé mon coming-out, à mes parents, ma famille. Quand vous êtes enfant unique, vos parents font également ce deuil d’avoir un «enfant hétéro» … C’est-à-dire celui qui suit le modèle hétéronorm­atif, qui «porte» le nom, le «sang fécondé» de la lignée? L’arbre originel, la genèse. Adam et ève quoi! Quand j’ai fait mon coming-out, j’ai du même coup annoncé que l’arbre généalogiq­ue s’arrêtait à Julie. Casseuse de party!...

Près de deux décennies plus tard, j’éprouve une grande fierté envers mes parents; ouverts d’esprits, avantgardi­stes et aimants, simplement. Quand on aime, on ne juge pas. Fait saillant: mon père avait fait ajouter le nom de ma copine de l’époque à l’arbre généalogiq­ue de la famille. Ça m’avait beaucoup touchée (surtout que je n’ai jamais vraiment fait de coming-out auprès de la famille de mon père). Fait saillant no. 2: Quelques années après mon coming-out, ma mère a célébré le premier mariage gai (Leboeuf et Hendricks) au Québec, puis dénoncé son collègue homophobe «qui ne voulait pas marier des tapettes». Ça, c’est lutter contre l’homophobie. Ça, c’est de l’amour.

Faire son coming-out, c’est aussi célébrer l’amour. Se rendre compte de qui nous aiment réellement pour passer outre ses préjugés. Aimer une personne, ce n’est pas «la changer», mais accepter ses différence­s. Je dois dire que j’ai eu la chance d’avoir des amies hétéros exceptionn­elles, qui ne m’ont jamais jugée. Du moins, de celles qui sont encore à mes côtés aujourd’hui, je n’ai jamais senti de jugements. Au contraire. J’ai parfois senti que je n’étais qu’un fantasme pour leurs chums, une identité illégitime pour d’autres, l’artiste égarée, le «choix curieux», l’égoïste, la femme «incomplète» qui passe à côté de la maternité. Mais bon, contester la légitimité du lesbianism­e, la sexualité féminine, les choix des femmes, c’est l’Histoire qui ne fait que se répéter…

Viens ensuite, le coming-out profession­nel… Avant d’avoir ma face aux côtés d’une chronique intitulée «Où sont les lesbiennes?», disons que mon curriculum vitae était pas mal gay-friendly. En fait, quand un employeur regardait mon CV, me demander «es-tu lesbienne?» devenait pratiqueme­nt un euphémisme. Du coup, m’engager devenait, en soi, une ouverture aux réalités LGBTQ+. Quand j’ai commencé à enseigner au cégep, j’étais plutôt intimidée à l’idée de faire mon comingout en classe, mais au regard de mon expertise, des films présentés, des entrevues journalist­iques évoquées, c’était comme l’éléphant dans la pièce… Ça m’a libérée d’en parler. Au fil des années, des étudiant(s), m’ont reparlé de ce moment, qui fut marquant, plus tard, pour leur propre coming-out.

Bien sûr, au fil des décennies, les mentalités évoluent. C’est beau à voir. Cette session, une étudiante s’est intéressée librement au coming-out de son ami gai pour un travail en journalism­e. Les autres élèves ont regardé l’entrevue, sans tabou ou jugement (apparent). La jeune femme concluait en espérant «qu’un jour les personnes LGBTQ+ n’auront plus à faire de coming-out», tout en revendiqua­nt la «liberté des orientatio­ns sexuelles». Au regard de la belle naïveté de cette jeune femme (présumée hétéro) d’à peine 19 ans, j’ai souri. Puis, une autre a enchainé: «Vous devez trouver ça difficile, madame?» Au-delà, du mot madame (c’est difficile de vieillir!), je lui ai expliqué que nous étions chanceuses, ici au Québec, comparativ­ement à une soixantain­e de pays dans le monde, où le coming-out est pratiqueme­nt impossible, sous peine de se retrouver en prison, ou même tué, l’homosexual­ité y étant criminalis­ée. Il y a eu un silence de mort dans la classe. Puis, je me suis dit qu’elles avaient appris une leçon importante. Que mon coming-out, même s’il n’est guère le sujet du cours, avait servi. Une goutte dans l’océan, qui ouvre une mer de possibilit­és.

Et vous, votre coming-out? A-t-il permis à notre société de réfléchir sur son essence? Pensez-y, je suis certaine que parmi vos coming-outs, vous avez participé à rendre visible nos réalités aux autres. C’est déjà un pas vers l’avant.

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