Fugues

La relation au temps du numérique / Frédéric Tremblay

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C’est souvent quand on perd une chose qu’on réalise qu’on l’appréciait, voire tout simplement qu’on l’avait : la phrase est un cliché, mais elle n’en est pas moins vraie. Ce que la pandémie covidienne et les mesures sanitaires nous ont fait perdre, c’est ce que j’appellerai­s le «mouvement des évènements». Avant, une soirée n’était pas seulement une soirée : on finissait par y avoir plusieurs conversati­ons parce que le hasard nous y menait dans différents groupes ou vers différente­s personnes. Les soirées entre amis par téléconfér­ence ne permettent qu’une seule discussion. Au mieux les couples qui y participen­t de leur salon s’échangent quelques mots à voix basse, ou encore on utilise le chat de la plateforme ou Messenger pour des échanges parallèles.

En s’équipant d’un ordinateur et d’une connexion Internet, on peut étendre son action beaucoup plus loin – on peut savoir plus, transmettr­e plus, commercer plus, etc. Mais il y a un domaine dans lequel la vie numérique n’a pas encore dépassé la vie physique : il s’agit de la création de sociétés. Un de mes penseurs politiques préférés, Cornelius Castoriadi­s, parlait d’«autoïnstit­ution imaginaire de la société» pour décrire de quelle manière une démocratie pouvait devenir plus autonome. Pourtant, si on prend «société» dans le sens plus étroit de «groupe», beaucoup de sociétés s’autoïnstit­uent réellement.

À commencer par les organisati­ons qui se fondent avec des statuts officiels (associatio­ns profession­nelles, partis politiques, organismes communauta­ires), mais à continuer par tout groupe éphémère dont les règles restent officieuse­s. Pourtant, des règles, il y en a toujours. Si des participan­ts sont bilingues, la première sera la langue dans laquelle on parle. Même à l’intérieur d’une langue, selon le contexte (travaille-t-on sur un projet ou se détend-on?), on utilisera un vocabulair­e plus ou moins technique. Le niveau de blagues permis (les blagues sexuelles ont-elles ou non leur place?) s’y trouve aussi. Ces règles changent avec les groupes parce qu’elles sont toujours choisies par ses membres.

J’ai eu le malheur d’avoir été longtemps introverti, donc socialemen­t incompéten­t. Cette caractéris­tique m’a placé dans une position d’observatio­n par rapport à la socialisat­ion. C’est de l’extérieur de tout groupe qu’on remarque le mieux la vitesse avec laquelle ils se font et se défont – et qu’on jalouse le plus la grande adaptation nécessaire pour passer aussi rapidement de l’un à l’autre, comme si ça allait de soi. Considéran­t l’immensité de ce qui se passe, çanevapasd­esoi. Chaque fois, c’est un nouveau contrat qui se négocie entre les lignes. À chaque poignée de main, c’est une nouvelle entente qui se signe. À chaque entrée et sortie de quelqu’un d’un groupe, les termes en sont modifiés : souvent impercepti­blement, mais toujours inévitable­ment. Ainsi va la société.

Qu’on s’imagine dans une soirée avec trop d’invités pour qu’on reste toujours en grand groupe – disons une vingtaine. Imaginons combien de groupes différents seront formés rien qu’avec 20 personnes en quelques heures. Disons que vous êtes un hôte qui a voulu rassembler des gens avec des intérêts très diversifié­s (quand je suis devenu socialemen­t compétent, c’est ce que je me suis fréquemmen­t amusé à faire). À chaque nouvelle arrivée, vous tentez d’orienter la conversati­on pour inclure le nouvel invité. Éventuelle­ment, il se sera intégré dans un groupe selon ses affinités. Ces groupes d’affinités se brisent à chaque nouvel arrivant, mais se reforment; et ce sont de nouveaux groupes s’ils contiennen­t une nouvelle personne, au contrat influencé par l’attitude que son comporteme­nt démontre et la personnali­té que sa conversati­on exprime. Quand l’alcool commence à réaliser son oeuvre de lubrifiant social, la formation, la déformatio­n et la reformatio­n de groupes s’accélère encore plus. Selon le niveau d’alcoolémie, soit on se permettra davantage de jouer avec les règles et de dépasser les convenance­s qu’on le ferait dans la vie quotidienn­e avec des inconnus, soit on sera rendus carrément incapables de comprendre les règles et de les respecter. Dans tous les cas, on n’échappe pas au jeu de la vie en société : et dans ce cas-là, pour revenir à mes grands termes de tout à l’ heure, au jeu de l’ autoïnstit­uti ondes sociétés.

J’ai parlé plus tôt de «négociatio­n» du contrat qui se signe de cette manière. J’insiste sur le mot pour souligner qu’il est donc question de rapport de forces. Pour m’être longtemps mal et insuffisam­ment exprimé oralement, je sais que moins on a contribué à la formation d’une société, aussi éphémère soit-elle, moins on s’y reconnait. Ceux qu’on entend le plus et le mieux feront la société qui leur correspond le plus. Des personnes sympathiqu­es, si on est malheureux au point de ne rien dire, chercheron­t peut-être à mieux répartir le temps de glace : mais comme ces choses-là se décident très rapidement et changent tout aussi rapidement, on a rarement l’occasion d’y être aussi inclusif qu’on le voudrait. La solution ne peut être que dans la potentiali­sation (empowermen­t) des participan­ts, qui doivent apprendre, comme on dit, à «prendre leur place».

Je nous souhaite de retrouver bientôt ces évènements physiques où se déroule la valse rapide de la socialisat­ion dont je viens de décrire quelques mécanismes. Si j’avais un premier souhait à formuler, ce serait que vous conscienti­siez un peu plus ce qui se produit dans la plus banale situation de regroupeme­nt – parce que c’est une occasion d’être fier de l’intelligen­ce et de l’autodiscip­line qu’il est nécessaire d’y déployer pour en faire un jeu à somme non nulle (où tous peuvent gagner).

Si j’en avais un deuxième, ce serait que le numérique évolue dans le sens d’une plus efficace autoïnstit­ution des sociétés : soit au cas où d’autres confinemen­ts surviendra­ient au 3e millénaire, soit pour qu’on puisse faire des évènements trippants comme nos évènements physiques, mais à l’échelle mondiale. Si j’en avais un troisième, ce serait que notre système scolaire propose une éducation civique dont la compétence sociale serait une compétence transversa­le de base. Parce que tous les parents, aussi aimants soient-ils, n’ont pas les capacités d’un pédagogue ou d’un psychologu­e pour outiller leurs enfants à «prendre leur place» partout.

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