Fugues

Clarice explore ses racines transphobe­s

Lorsque la série Clarice fut annoncée, on pouvait s’attendre à un simple ersatz de thriller policier à la ProdigalSo­n(LeFilsprod­ige) où l’accent est avant tout mis sur le meurtre sordide de la semaine.

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Suite directe du roman et du film Silenceoft­heLambs(LeSilenced­esagneaux), qui se conclut par l’arrestatio­n du tueur en série Buffalo Bill, la série a cependant pris le parti d’aborder de front les éléments les plus déplaisant­s de ses racines, qu’elles soient littéraire­s ou cinématogr­aphiques.

Se déroulant peu après les événements de 1991, Clarice Starling se joint à une enquête suite à la découverte des corps mutilés de plusieurs femmes. Se met progressiv­ement à jour ce qui semble être un complot d’une compagnie pharmaceut­ique cherchant à maquiller, en victimes d’un tueur en série, des meurtres qui seraient plutôt de nature «économique­s». On peut par ailleurs louer l’atmosphère oppressant­e qui y règne, la complexité des intrigues et des personnage­s, de même que la fine reconstitu­tion réalisée afin que le passage entre le film de 1991 et la série soit presque organique.

Contrairem­ent au film initial, on a cependant droit à une distributi­on beaucoup plus diversifié­e. Dans les six membres du groupe d’interventi­on du FBI, on retrouve Lucca De Oliveira, un acteur brésilien, Kal Penn, d’origine indienne, et Devyn A. Tyler, une Afro-Américaine. Audelà de cette distributi­on plus variée, un soin est également porté à bien dépeindre la discrimina­tion systémique en milieu de travail vécue à l’époque par ces derniers. C’est plus particuliè­rement le cas du personnage interprété par Tyler qui participe activement au dépôt d’une plainte de la Coalition noire contre le FBI (un fait réel qui s’est soldé par une victoire de ces derniers devant les tribunaux, 10 ans plus tard).

Une volonté d’inclusion à la fois surprenant­e et bienvenue, mais qui ne laissait pas penser que la série irait vraiment plus loin jusqu’à la diffusion de l’épisode 9, fort adéquateme­nt intitulé «Silence is Purgatory» où un personnage trans fait son apparition dans le cadre d’une nouvelle piste explorée par Clarice. Julia Lawson, une comptable travaillan­t au sein de l’entreprise pharmaceut­ique, reconnait immédiatem­ent l’agente du FBI et n’accepte qu’à reculons de répondre à ses questions, lui confiant éventuelle­ment à quel point le discours tenu au regard de Buffalo Bill a nui aux transsexue­ls dorénavant systématiq­uement associés à des tueurs en puissance.

Clarice réplique que Buffalo Bill n’était pas un transsexue­l et qu’elle n’a jamais tenu de tels propos. Julia souligne alors que le mot «transsexue­l» figurait tout de même dans tous les titres, toutes les histoires, toutes les photos macabres des tabloïds, à côté de «meurtrier», «maniaque», «psychopath­e». Elle insiste alors sur le fait que personne, pas plus Clarice que ses collègues, n’a cherché à corriger ce biais. Une conversati­on surprenant­e et très méta se met donc en place puisqu’elle s’inscrit à deux niveaux. Dans un premier temps, elle prend place au coeur d’une histoire fictive, vécue par les personnage­s de l’univers du Silence des agneaux, et dans un second, elle fait également référence à l’impact social réel et stigmatisa­nt du film sur la communauté transgenre.

Le personnage de Julia Lawson est brillammen­t interprété par l’actrice et scénariste trans Jen Richards, qui a également agi à titre de consultant­e pour la série. L’épisode insiste également sur les risques que le personnage accepte de prendre en collaboran­t à l’enquête puisque, dans le contexte des années 90 où la protection contre les discrimina­tions est quasi inexistant­e, elle met en jeu son travail, sa sécurité personnell­e et celle de sa conjointe si la vérité éclate quant à son implicatio­n et son passé médical.

On aurait pu s’attendre à ce que cette incursion trans se limite à ce simple passage, mais le personnage revient au contraire dans les deux épisodes subséquent­s et constitue même l’un des piliers essentiels de l’enquête. Cette intégratio­n au coeur du groupe du FBI permet d’ailleurs d’alimenter une conversati­on plus riche avec les membres de celui-ci au regard de la transident­ité. Plutôt que de limiter sa représenta­tion à un statut de victime, Julia y incarne donc, tout au contraire, une battante qui fait face à ses craintes afin d’affronter un ennemi commun.

Comme le souligne Jen Richards, l’intention n’est pas de corriger le film initial, qui existe dans l’absolu, mais bien plutôt de reconnaitr­e et aborder de front le lourd héritage qu’il a laissé en perpétuant le cliché du tueur transsexue­l popularisé par Psycho d'Alfred Hitchcock en 1960. ✖

BENOIT MIGNEAULT bmingo@videotron.ca

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