Un Qué­bec insoupçonné

Ma pro­vince, je la connais très bien. En tout cas, c’est ce que je pen­sais avant de vi­si­ter le parc na­tio­nal Tur­su­juq, au Nunavik.

Géo Plein Air - - Sommaire - texte et pho­tos Maxime Bi­lo­deau

Ex­cur­sion in­édite dans le parc na­tio­nal Tur­su­juq, au Nunavik.

Umiu­jaq cor­res­pond en tous points à l’image qu’un Qué­bé­cois «du Sud» se fait d’un vil­lage inuit du Nunavik. Mai­sons presque iden­tiques, ca­mions à or­dures qui cir­culent dans les rues, pe­tit aé­ro­port où les avions ne peuvent par­fois pas at­ter­rir du­rant plu­sieurs jours à cause des mau­vaises condi­tions mé­téo­ro­lo­giques... Cette com­mu­nau­té nor­dique de 455 âmes sur la côte de la baie d’Hud­son ne paie pas de mine. Ce qui m’y amène, alors? Une ex­pé­di­tion de ski nor­dique dans le parc na­tio­nal Tur­su­juq, dont il est la porte d’en­trée.

Ce ter­ri­toire com­pa­rable en su­per­fi­cie à ce­lui de la Bel­gique peut se tar­guer du titre de plus grande aire pro­té­gée du Qué­bec de­puis sa créa­tion en 2013. Si­tué là où la toun­dra prend le re­lais de la taï­ga, cet el­do­ra­do du plein air est par­se­mé de spec­ta­cu­laires cues­tas hud­so­niennes, une for­ma­tion ro­cheuse com­po­sée d’un pla­teau en pente douce qui se ter­mine par un es­car­pe­ment pro­non­cé. En outre, on y trouve le deuxième plus grand lac na­tu­rel du Qué­bec, le lac Wiyâ­shâ­ki­mî, de même que le lac Ta­siu­jaq, une éten­due d’eau sau­mâtre qui est en fait une baie, car re­liée à l’Hud­son par un che­nal. Le nom de ce pas­sage étroit : Le Gou­let, ou Tur­su­juq en in­uk­ti­tut.

EN BONNE COM­PA­GNIE

C’est jus­te­ment dans le sec­teur de ce « lac-baie » que notre aven­ture sur grosses spa­tules se dé­roule. Ce nou­veau for­fait of­fert dès cet hi­ver s’étend sur 9 jours (in­cluant l’ar­ri­vée et le dé­part) et 90 km, et com­prend des do­dos en camps chauffés. Mal­gré ses al­lures ex­trêmes – on couche quand même de­hors par -20 oC –, l’ex­pé­di­tion s’adresse ré­so­lu­ment à un large pu­blic. La preuve : une quin­zaine d’Inuits de 12 à 17 ans l’ont réa­li­sée quelques se­maines au­pa­ra­vant dans le cadre du pro­jet Jeunes Ka­ri­bus, un pro­gramme d’in­ter­ven­tion par le plein air qui en était à sa qua­trième édi­tion en 2017-2018.

À moins d’être un in­dé­crot­table aven­tu­rier, on ne se risque pas en de­hors d’Umiu­jaq sans être dû­ment ac­com­pa­gné par une équipe che­vron­née de guides lo­caux. Par­mi eux, Bob­by Took­too, dont le nom de fa­mille (qui si­gni­fie ca­ri­bou) est aus­si com­mun ici, semble-t-il, que le sont Bou­chard et Tremblay au sud. Avec Jo­shua, Si­mon et Lu­cas­si, il est res­pon­sable de l’ensemble des ques­tions lo­gis­tiques : mon­ter et dé­mon­ter

les cam­pe­ments, char­rier l’équi­pe­ment sur des qa­mu­tiik, ces traî­neaux conçus pour trans­por­ter des charges im­por­tantes, etc. Tous connaissent le ter­rain comme le fond de leur poche puisque c’est le ter­ri­toire de chasse de leur peuple de­puis 3000 ans. Leur cour ar­rière, en somme.

Puis il y a Jordan, dont la mis­sion est de nous cou­ver, lit­té­ra­le­ment. Ex-Jeune Ka­ri­bu, il a lui­même gui­dé la qua­trième co­horte, avant notre ar­ri­vée, en plus de se payer une vi­rée à skis de dix jours entre Umiu­jaq et Kuu­j­jua­ra­pik, où il ha­bite – une dis­tance de 160 km. Avare de pa­roles, cet Inuit de 21 ans parle pour­tant très bien l’in­uk­ti­tut, l’an­glais (la langue d’usage au nord du 55e pa­ral­lèle) et, chose rare, le fran­çais. Il se­ra un im­por­tant pi­lier de l’ex­pé­di­tion, tou­jours là quand nous au­rons be­soin de lui pour un con­seil, un en­cou­ra­ge­ment... ou ali­men­ter de bûches le poêle au pe­tit ma­tin alors que tous « dorment ». Vaillant, je vous dis.

EN­TEN­DEZ-VOUS CE SI­LENCE?

Un dé­part n’en se­rait pas vrai­ment un sans un soleil ra­dieux; ça tombe bien, puisque ça fait long­temps qu’on ne lui a pas vu la bi­nette. De­puis notre ar­ri­vée à Umiu­jaq, il y a deux jours, les épi­sodes de bliz­zard se suc­cèdent. À part les contours bien vi­sibles des bâ­ti­ments du vil­lage, le pay­sage pré­sente es­sen­tiel­le­ment des ca­maïeux de blanc et de gris.

Le re­tour de l’astre lu­mi­neux sur­vient juste au mo­ment où nous chaus­sons nos grosses spa­tules et char­geons nos pul­kas en vue de la pre­mière jour­née d’ex­pé­di­tion de 13 km. Nous lam­bi­nons un peu au mo­ment du dé­part; un coup d’oeil au-des­sus de notre épaule nous per­met (en­fin) de contem­pler les îles Nas­ta­po­ka, qui forment un arc sur la baie d’Hud­son, à quelques ki­lo­mètres au large du vil­lage. Jus­qu’ici, nous dou­tions même de leur exis­tence, faute de vi­si­bi­li­té.

Nous fai­sons plus ample connais­sance avec nos skis nor­diques. Plus larges, mais moins longs que des skis de fond, ils sont do­tés d’«écailles de pois­son», ces mo­tifs tex­tu­rés si­tués à mi­lame qui as­surent une adhé­rence conti­nuelle à la neige. «Ce sont des skis passe-par­tout. Avec ça, vous pou­vez vous aven­tu­rer sur tous les types de ter­rain, mais vous n’ex­cel­le­rez dans rien », nous as­sure-t-on en nous re­met­tant nos paires. Vé­ri­fi­ca­tion faite, c’est bien vrai : mon­tées sèches, des­centes abruptes, éten­dues d’eau ge­lée à perte de vue, nous sommes à l’aise par­tout. Sur­tout, pos­sé­der un ba­gage de fon­deur digne d’Alex Har­vey n’est ab­so­lu­ment pas un préa­lable pour les en­fi­ler.

Cha­cun skie à son rythme et trouve sa vi­tesse de croi­sière. Au bout d’un cer­tain temps, notre troupe s’étire, des grou­pus­cules se forment, et je me re­trouve seul avec moi-même. Scrounch, scrounch… Seuls mes pas sur la neige fraîche brisent le si­lence, qui, au­tre­ment, est

nd ab­so­lu. Au­tour de moi, un pay­sage exempt de traces hu­maines dé­file comme un long plan­sé­quence dans le­quel je suis le seul ac­teur. Des cues­tas par-ci, des épi­nettes ché­tives par-là, un ciel bleu azur au-des­sus de ma tête. Tiens, ne se­rait-ce pas la col­line res­sem­blant à un umiaq, cette em­bar­ca­tion tra­di­tion­nelle inuite qui a ins­pi­ré le nom du vil­lage d’Umiu­jaq? Eh oui, c’est bien le cas, me confirme Jordan, qui n’est ja­mais bien loin der­rière.

Près de trois heures plus tard, nous ar­ri­vons à notre pre­mier cam­pe­ment : un re­fuge hi­ver­nal chauf­fé au bois sem­blable à une yourte. C’est le gros luxe, car les pro­chaines nuits se fe­ront plu­tôt en tu­piq, la tente tra­di­tion­nelle dont le plan­cher est consti­tué de sa­pi­nage ou de peaux d’ani­maux.

Après nous être mis au sec et avoir éten­du nos vê­te­ments hu­mides en vue du len­de­main, c’est l’heure de re­laxer près du feu – une rou­tine qui s’ins­tal­le­ra du­rant les pro­chains jours. Au me­nu du sou­per : du la­go­pède chas­sé par nos

guides, une fon­due au fro­mage ain­si que de la ban­nique. Miam, miam. Les en­dor­phines font leur ef­fet; la bonne hu­meur est gé­né­ra­li­sée. Ça jase, ça ra­conte, ça s’es­claffe. Un beau mo­ment avant de se dire un­nuk­kut (bonne nuit).

AU COEUR DE L’EX­PÉ­DI­TION

Ul­laak­kut (bon­jour). Le ré­veil, par op­po­si­tion à la soi­rée d’hier, est moins glo­rieux. En gros, tout le monde connaît son bap­tême du feu en cam­ping d’hi­ver – et a com­mis les mêmes er­reurs. Boî­tiers de verres de contact ge­lés au pe­tit ma­tin, vê­te­ments fri­go­ri­fiés, som­meil per­tur­bé par le froid in­tense : quelle belle gang d’ama­teurs nous sommes! Ra­pi­de­ment, on nous in­dique que les len­tilles cor­néennes et les pre­mières pe­lures à en­fi­ler doivent pas­ser la nuit à l’in­té­rieur des sacs de cou­chage. Autre con­seil : s’ar­ran­ger pour ne ja­mais suer dans nos sar­co­phages cer­ti­fiés -50 oC. Si­non, c’est le coup de froid qua­si as­su­ré. L’ap­pren­tis­sage se fait à la dure. Une for­ma­tion pré­pa­ra­toire au­rait été bien­ve­nue.

Ce n’est rien, tou­te­fois, pour gâ­cher la suite de l’ex­pé­di­tion. La preuve: la deuxième jour­née en di­rec­tion du «lac à Billy», puis de la ri­vière du Nord, n’est pas pi­quée des vers. Pen­dant cette che­vau­chée de 23 km, nous tra­ver­sons d’im­menses pla­teaux val­lon­nés et une mul­ti­tude de lacs ge­lés. Fran­chir ceux-ci, c’est un peu avoir l’im­pres­sion de mar­cher sur la lune, froid in­clus. Le vent meur­trier me fait ap­pré­cier au plus haut point ces lu­nettes de ski qu’on m’a vi­ve­ment conseillé de glis­ser dans mes ba­gages. Si un ac­ces­soire mé­rite le titre d’in­dis­pen­sable, c’est bien ce­lui-ci. J’au­rai mal­gré tout le vi­sage ra­vi­né par le froid et le soleil à la fin du sé­jour.

L’en­fi­lade de dé­serts blancs et gla­cés se pour­suit le len­de­main, «la plus belle jour­née du voyage», nous pro­met Jordan. Comme tou­jours, il a rai­son: lors de notre as­cen­sion des hau­teurs sé­pa­rant le lac Per­sillon et la ri­vière Suk­kuq, nous sommes « frô­lés » de très près par une horde de ca­ri­bous qui nous épiaient de­puis le ma­tin. Ils au­raient vou­lu or­ga­ni­ser un dé­fi­lé en notre hon­neur qu’ils ne s’y se­raient pas mieux pris.

Puis, une fois tout en haut, nous dé­cou­vrons un bel­vé­dère na­tu­rel qui offre une pers­pec­tive in­croyable sur les en­vi­rons – quel­qu’un a-t-il ap­por­té son ap­pa­reil photo? Géo­gra­phi­que­ment, nous sommes en­vi­ron à mi-che­min de notre iti­né­raire, ce qui per­met d’ap­pré­cier la dis­tance par­cou­rue... et celle qui reste à fran­chir. Deux jours de ski nous sé­parent de notre ligne d’ar­ri­vée.

Pen­dant ces der­niers jours, nous tra­ver­sons une par­tie de l’im­mense lac Ta­siu­jaq. Au fil de notre pro­gres­sion, le bliz­zard se lève. En quelques mi­nutes à peine, l’ho­ri­zon dis­pa­raît et fait place à un mur blanc. Un vé­ri­table whi­teout. La vi­si­bi­li­té est nulle ; on ne voit plus qu’à quelques di­zaines de mètres de­vant soi – et je suis gé­né­reux. La pro­gres­sion de­vient ha­sar­deuse. L’in­quié­tude, ce sen­ti­ment conta­gieux, se lit sur quelques vi­sages. À go!, on pa­nique ? Jordan, lui, semble im­mu­ni­sé contre la si­tua­tion. Im­per­tur­bable, il nous in­dique un cap à main­te­nir, nous jure qu’il sait par­fai­te­ment où nous sommes et montre l’exemple en nous em­boî­tant le pas. Ce jour-là, nous sommes ren­trés à bon port sans tra­cas, au­cun. Na­kur­mik (mer­ci), Jordan.

HOME, SWEET HOME

Comme c’est sou­vent le cas dans ce genre de pé­riple, l’ex­ci­ta­tion pal­pable des dé­buts est tran­quille­ment rem­pla­cée par la fa­tigue. Les as­sauts ré­pé­tés du froid, de même que l’ac­cu­mu­la­tion des ki­lo­mètres sur deux spa­tules, ont mi­né le mo­ral du groupe et mis les sys­tèmes à rude épreuve. Trois des sept Qal­lu­naat (non-Inuits) de l’ex­pé­di­tion sont plus for­te­ment af­fec­tés: che­ville en mauvais état, grippe ca­ra­bi­née et la­ryn­gite mus­clée sont leur lot. Heu­reu­se­ment, c’est notre der­nier pe­tit-dé­jeu­ner au grand air.

Au­jourd’hui, c’est la der­nière fois qu’on se fait vio­lence. Por­tés par la pro­messe d’une douche chaude et d’un lit douillet, nous at­ta­quons le pro­gramme du jour : une pe­tite di­zaine de ki­lo­mètres sur les Deux Lacs.

Alors que le vil­lage d’Umiu­jaq se pro­file à l’ho­ri­zon, je réa­lise à peine l’am­pleur de ce que je viens de vivre. Pen­dant six jours consé­cu­tifs, j’ai pas­sé l’es­sen­tiel de mes heures éveillées à com­battre le froid, à tu­toyer l’in­con­fort, bref, à m’ajus­ter sans cesse au ter­ri­toire hos­tile. Je sors de cette aven­ture rem­pli d’une ad­mi­ra­tion sans bornes pour les no­mades qui ha­bitent ces terres de­puis des mil­liers d’an­nées.

En quelque sorte, ce for­fait de ski nor­dique of­fert par le parc na­tio­nal Tur­su­juq est une ode à l’ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té adap­ta­tive de l’être humain. Sur­tout, il est la preuve tan­gible que nous connais­sons bien mal «notre» Qué­bec. Tech­ni­que­ment, au cours de cette ex­pé­di­tion, je n’ai ja­mais po­sé mes skis en de­hors des fron­tières de la pro­vince. Pour­tant, je n’ai ja­mais été aus­si dé­pay­sé. Ja­mais. n

Pre­mier cam­pe­ment éri­gé par nos guides : du bon bou­lot !

Faire bouillir de l eau est un dé­fi au Nunavik.

Quelques braves trans­portent plu­sieurs ki­los de ma­té­riel dans leur pul­ka.

Nos guides en pleine ins­tal­la­tion du cam­pe­ment

Le tu­piq, tente tra­di­tion­nelle inuite

Aé­ro­port d Umiu­jaq

Nous as­sis­tons un aî­né du vil­lage dans la construc­tion d un igloo. Tout un art !

Jo­shua Sa­la, un de nos guides, prend la pose.

Bob­by Took­too ap­prête notre sou­per.

Le soir ve­nu, le poêle à bois dans le tu­piq nous ré­chauffe.

Voir un in­uk­shuk, ce mes­sa­ger si­len­cieux du Nord, est cou­rant dans ce pay­sage.

Dans le froid du Nunavik, lau­teur de ces lignes ap­pré­cie par­ti­cu­liè­re­ment la cha­leur de son par­ka.

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