Moi, mes sou­liers

Je pos­sède bien plus de paires de sou­liers de course qu’il n’y a de jours dans la se­maine. Et je ne suis pas le seul.

Géo Plein Air - - Sommaire - course Maxime Bi­lo­deau bi­lod­ma

La pre­mière chose qui at­tire l’oeil lors­qu’on pé­nètre dans ma gar­çon­nière li­mou­loise, ce n’est pas la dé­co­ra­tion ni la su­perbe vue sur le Vieux-Qué­bec. Non, ce sont les dix paires de chaus­sures de course à pied sta­tion­nées sa­ge­ment à l’en­trée, prêtes à me pro­pul­ser vers une pro­chaine aven­ture. À tous les coups, mon in­vi­té pose un re­gard oblique sur mon par­king à go­dasses, avec l’air de se de­man­der si une fa­mille éthio­pienne ha­bite dans mon trois et de­mie. Pour­tant, j’y ré­side seul.

Je suis un geek des es­pa­drilles. Je connais chaque mo­dèle par son pe­tit nom, son cur­ri­cu­lum vi­tae et sa fi­lia­tion au sein de la com­pa­gnie qui le fa­brique. Dé­for­ma­tion d’ex-ven­deur de chaus­sures oblige, au­cune des ca­rac­té­ris­tiques

nd ne m’échappe, du poids à l’in­cli­nai­son en pas­sant par la lar­geur de la cage à or­teils et la du­ra­bi­li­té de la se­melle d’usure. Pire en­core, je me sou­viens sans peine de la paire que je por­tais lors de telle ou telle course, et des rai­sons qui ont mo­ti­vé ce choix. C’est ter­rible, je sais.

Vous vou­lez me faire ver­ser une larme? Par­lez-moi de mon meilleur temps sur 5 km réa­li­sé

avec un Type A5, de Sau­co­ny, il y a... plus de six ans. Le tré­mo­lo dans la voix, je vous van­te­rai son faible drop de 4 mm et son poids mo­deste d’en­vi­ron 150 g, ce qui fait de ce ra­cer un can­di­dat de choix pour un tel ef­fort. Je peux vous pondre un dis­cours équi­valent pour mes re­cords sur 10 km (Kin­va­ra 2), en ma­ra­thon (Adios), et même pour mes plus sé­vères dé­con­ve­nues – un Bla­zing­fast, de Asics, ce n’est pas une bonne idée pour un 21 km.

CHAUS­SURE À SON PIED...

Je ne suis pas le seul à être frap­pé par la fo­lie des pi­chous de toile. Contre toute at­tente, un simple ap­pel à tous lan­cé sur les ré­seaux so­ciaux, l’équi­valent vir­tuel d’une bou­teille à la mer, m’a va­lu de nom­breuses confi­dences de cou­reurs at­teints de la même ma­la­die men­tale. An­nie Du­bé, de Trois-Ri­vières, pos­sède des chaus­sures pour chaque uti­li­sa­tion pos­sible (sen­tier, dis­tance, com­pé­ti­tion...) et ne fait rien d’autre avec. «J’ai des chaus­sures de sport juste pour en­sei­gner. C’est im­pos­sible pour moi de cou­rir avec ça», pré­cise-t-elle. Elle consi­dère être moins sé­vè­re­ment at­teinte que son chum, qui tient un re­gistre comp­table des ki­lo­mètres par­cou­rus avec chaque paire.

Par­fois, les images parlent plus que les mots. Maxime Fou­quet m’a donc sim­ple­ment en­voyé une photo. Pas de com­men­taires ni d’in­tro­duc­tion, juste des ta­blettes sur les­quelles s’em­pilent pêle-mêle des di­zaines de paires de sou­liers. J’y vois un sta­tion­ne­ment sem­blable au mien. «Je cours des ma­ra­thons et des ul­tra-trails de­puis plu­sieurs an­nées, fi­nit-il par me dire. Je pars d’ailleurs pour la France bien­tôt. Je tra­ver­se­rai les Alpes sur 640 km en mode ran­do-course. » L’his­toire ne dit pas com­bien de paires il a ap­por­tées.

Le roi des geeks, c’est néan­moins Ma­thieu Ray­mond. Il y a quatre ans, cet an­cien spé­cia­liste du 800 m a même dé­ci­dé de fon­der sa propre com­pa­gnie de chaus­sures de course, Math Sport. La par­ti­cu­la­ri­té de son pro­duit : il est 100 % per­son­na­li­sable. « Mon but était que chaque cou­reur soit à l’aise dans ses sou­liers », se re­mé­more ce­lui qui usait de six à huit paires par sai­son, à rai­son de longues se­maines d’en­traî­ne­ment pou­vant at­teindre 25 heures. Ma­ni­fes­te­ment, il peut dire mis­sion accomplie : au­jourd’hui, 10 000 cou­reurs chaussent des Math Sport.

À la base de sa pas­sion pour les sou­liers de course, il y a des sen­sa­tions: avant tout, celle du confort, « la prin­ci­pale ca­rac­té­ris­tique qu’on de­vrait re­cher­cher à l’achat», pense le jeune en­tre­pre­neur. Puis il y a le sen­ti­ment bien re­la­tif de «vo­ler» grâce à de nou­velles go­dasses

nd fraî­che­ment sor­ties de leur boîte. Ma­thieu Ray­mond parle car­ré­ment d’eu­pho­rie. «C’est un réel bon­heur de chan­ger de chaus­sures. C’est comme prendre le vo­lant d’une nou­velle ba­gnole, mais aux deux mois plu­tôt que tous les dix ans. »

... ET À LA FINE POINTE

Ré­cem­ment, la com­pa­gnie Nike a frap­pé un grand coup avec la Zoom Va­por­fly 4%, qui a per­mis au cou­reur ké­nyan Eliud Kip­choge de (presque) fra­cas­ser la barre my­thique de 2 h sur 42,2 km. Se­lon une étude du New York Times réa­li­sée au­près de mil­liers de cou­reurs de­puis la com­mer­cia­li­sa­tion de la Va­por­fly, on parle de chro­no­mètres de 3 à 4% plus ra­pides en moyenne par rap­port à toutes les autres chaus­sures of­fertes sur le mar­ché.

Le phé­no­mène de course à l’ar­me­ment, qu’on ob­serve dans des sports comme le vé­lo, frap­pe­ra-t-il la course à pied, dis­ci­pline ru­di­men­taire par ex­cel­lence ? Ma­thieu Ray­mond n’y croit pas vrai­ment. «Pour cou­rir plus vite, il faut que tu t’en­traînes mieux. Ce n’est pas quelques se­condes éco­no­mi­sées ici et là qui au­ront un ef­fet dé­ci­sif », tranche-t-il. Ouf, me voi­là ras­su­ré. C’est que mon par­king à go­dasses com­mence à re­fou­ler...

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