Le plein air est-il de­ve­nu une af­faire de riches ?

« Penses-tu qu’on peut pas­ser ici ? On n’a pas payé notre billet. »

Géo Plein Air - - Sommaire - js­tru­del Jean-Sé­bas­tien Tru­del

Ce­la ne fai­sait pas 500 mètres que nous nous étions en­ga­gés dans un étroit sen­tier quand ma blonde m’a po­sé cette ques­tion à pro­pos du droit d’ac­cès. « C’est gra­tuit ici », ai-je ré­pon­du. Il y avait long­temps que nous n’avions pas vi­si­té les mon­tagnes du Ver­mont, ré­pu­tées pour leurs sen­tiers pé­destres. Ce­la fai­sait tout aus­si long­temps que je n’avais pas pra­ti­qué une ac­ti­vi­té de plein air sans de­voir payer. Le plein air est-il de­ve­nu une af­faire de riches ? Quand j’étais jeune, avec les scouts, nous pas­sions nos week-ends dans les parcs et les ré­serves fau­niques tout à fait gra­tui­te­ment. Quand j’ai eu ma pre­mière voi­ture, je me ren­dais ré­gu­liè­re­ment sur les pa­rois de Val-Da­vid et d’autres lieux « se­crets » afin de pra­ti­quer mon sport pré­fé­ré: l’es­ca­lade.

À cette époque, il n’y avait pas beau­coup de monde. Moins de voies étaient ac­ces­sibles, mais on pou­vait ac­cé­der aux sites de grimpe gra­tui­te­ment. On cam­pait sur place, tou­jours sans payer, et on grim­pait à nou­veau le len­de­main. C’était ça, le plein air: la li­ber­té. Dans le bois, on se sen­tait chez soi. Le ter­ri­toire était à tout le monde. Payer pour l’ac­cès au­rait été im­pen­sable. Ce­la nous au­rait of­fus­qués.

AU-DE­LÀ DE L’ÉQUI­PE­MENT…

S’équi­per coû­tait quelque chose, mais les prix n’avaient rien à voir avec ce qu’on voit au­jourd’hui. Par exemple, mon sac à dos de 85 litres, ga­ran­ti à vie, m’avait coû­té 120$. C’est le même sac que j’uti­lise en­core au­jourd’hui. Le rem­pla­cer me coû­te­rait entre 300 $ et 500 $, et

nd je doute qu’un nou­veau sac me ser­vi­rait un autre quart de siècle.

Même les ac­ti­vi­tés consi­dé­rées pour les sansle-sou sont de­ve­nues pro­hi­bi­tives. Une paire de bottes de ski hors-piste se dé­taille entre 700 $ et 900 $. Un équi­pe­ment de ski avec les vê­te­ments coûte fa­ci­le­ment plus d’un mil­lier de dol­lars. Sans par­ler des gad­gets: GPS, ca­mé­ra, drone, montre qui cal­cule la fré­quence car­diaque, et j’en passe.

Il y a une gé­né­ra­tion, il était in­con­ce­vable de dé­pen­ser 5000$ pour un vé­lo, même haut de gamme. De nos jours, sous ce prix, on parle de vé­los d’en­trée de gamme. Il faut payer jus­qu’à 300 $ – par jour ! – pour ac­cé­der à un lac avec son ba­teau. Louer une planche à pa­gaie ou un kayak coûte 20 $… de l’heure ! Une yourte pour la nuit se loue 120 $. C’est le même prix qu’une chambre d’hô­tel (qui com­prend la té­lé câ­blée, la pis­cine chauf­fée et le dé­jeu­ner!). Je trouve ça exa­gé­ré.

BAR­RIÈRE À L’EN­TRÉE

L’été der­nier, nous étions en ca­not-cam­ping en fa­mille quand on s’est dit que ça pour­rait être bien de faire dé­cou­vrir cette ac­ti­vi­té à un couple d’amis fran­çais. Ce pro­jet, au dé­part d’ap­pa­rence simple, est vite de­ve­nu une en­tre­prise aux ra­mi­fi­ca­tions in­soup­çon­nées. C’est là que ça m’a frap­pé : le plein air n’est pas tou­jours ac­ces­sible.

Quel­qu’un qui ne pos­sède ni l’équi­pe­ment ni les connais­sances de­vra dé­bour­ser plus de 1000 $ pour avoir le pri­vi­lège de pas­ser un week-end en ca­not-cam­ping. Ima­gi­nez pour une fa­mille de quatre ! C’est ce qu’on ap­pelle une bar­rière à l’en­trée. Aus­si bien se payer une se­maine à Cu­ba...

Je re­gar­dais un do­cu­men­taire ré­cem­ment sur l’évo­lu­tion de l’es­ca­lade et l’his­toire des voies my­thiques dans le parc na­tio­nal de Yo­se­mite, en Ca­li­for­nie. Quand on re­garde les grim­peurs des an­nées 1960 à 1980, on voit bien que ce sont de jeunes mar­gi­naux qui sur­vi­vaient avec moins que rien pour avoir le plai­sir de pas­ser leurs jour­nées à grim­per. Au­jourd’hui, ceux qui ont le même ca­libre ne manquent de rien. Sans les com­pa­rer à des joueurs de ho­ckey, ils sont tout de même très bien ré­mu­né­rés pour s’adon­ner à leur pas­sion.

À la fin du do­cu­men­taire, la ré­ponse m’ap­pa­rais­sait évi­dente: oui, le plein air s’est em­bour­geoi­sé. Il faut constam­ment payer, même pour quelque chose d’aus­si simple qu’une marche en fo­rêt. Ren­dons-nous à l’évi­dence: c’est de­ve­nu une ac­ti­vi­té de riches.

Il y avait long­temps que nous n’avions pas vi­si­té les mon­tagnes du Ver­mont [...] Ce­la fai­sait tout aus­si long­temps que je n’avais pas pra­ti­qué une ac­ti­vi­té de plein air sans de­voir payer.

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