Dis-moi com­bien tu cours…

Ils peuvent sem­bler ar­bi­traires, mais les chro­nos en course à pied en disent beau­coup sur les gens qui les réa­lisent.

Géo Plein Air - - Sommaire -

Fin oc­tobre. J’ai en­fi­lé un chan­dail tech­nique à manches longues, un col­lant et des gants en Gore-Tex. L’at­ti­rail du par­fait cou­reur d’au­tomne. Comme couvre-chef, j’hé­site entre la tuque et le Buff. C’est fi­na­le­ment la pre­mière qui l’em­porte. Bon choix: je suis ac­cueilli par un nor­det dès que je franchis le pas de ma porte. Brrr. J’ai la chair de poule. S’ac­ti­ver, et vite. Les pre­mières fou­lées sont lourdes. La gomme de mes se­melles semble sèche, voire fi­gée. C’est tou­jours comme ça au­tour du point de congé­la­tion.

Tran­quille­ment, les muscles se dé­lient. Le souffle de­vient ré­gu­lier, puis in­au­dible. Une cha­leur douce et pai­sible m’en­ve­loppe. C’est le calme avant la tem­pête. Après 10 km à ce ré­gime, j’entre dans le vif du su­jet. Au me­nu: cinq ré­pé­ti­tions de 5 km à une al­lure cor­res­pon­dant à ma vi­tesse sur dis­tance ma­ra­thon. Je m’ac­corde 30 se­condes de «re­pos» entre les ef­forts pour re­prendre mon souffle, bouf­fer un gel et ain­si mieux re­lan­cer les hos­ti­li­tés. Si tout va bien, j’au­rai com­plé­té cette séance en un peu moins de deux heures et de­mie. Bien sûr, je se­rai les­si­vé.

Alors que s’égrènent les ki­lo­mètres, le doute s’ins­talle. «Mais pour­quoi est-ce que je m’in­flige pa­reille tor­ture?» Bonne ques­tion, dont la ré­ponse semble bien fu­tile : c’est parce que je sou­haite fra­cas­ser la barre des trois heures lors de mon pro­chain ma­ra­thon. La der­nière fois, j’ai flir­té avec ce temps qu’on sur­nomme le #sub3, sans tou­te­fois le concré­ti­ser. De­puis, je suis ob­sé­dé par cet ob­jec­tif. C’est lui qui me pousse à en­chaî­ner les se­maines de 100 km, les in­ter­valles à n’en plus fi­nir et tout le tra­la­la. Il est de­ve­nu l’ob­jet de toutes mes convoi­tises, la ca­rotte au bout du bâ­ton.

UN CHARABIA ?

Me­su­rer sa va­leur à la lu­mière de ses chro­no­mètres est chose com­mune en course à pied. Les cou­reurs sont pas­sés maîtres dans l’art sub­til d’éta­ler leur cur­ri­cu­lum vi­tae spor­tif des der­nières an­nées sans pour­tant avoir l’air de pé­ter de la broue. Es­sayez, vous ver­rez: c’est pé­rilleux. Par chance, l’avè­ne­ment des Sports­tats de ce monde a in­suf­flé une bonne dose de trans­pa­rence à l’exer­cice. Im­pos­sible, dé­sor­mais, de ba­ra­ti­ner : toute la vé­ri­té se trouve sur la Toile, ac­ces­sible en quelques clics. Que ce­lui qui n’a ja­mais épié les temps d’un autre cou­reur en ligne lève la main.

Pour les non-ini­tiés, j’en conviens, tout ce charabia d’heures, de mi­nutes et de ki­lo­mètres est her­mé­tique. Heu­reu­se­ment, la dis­ci­pline est peu­plée de re­pères tem­po­rels aux­quels se ré­fé­rer. Ma­ra­thon en moins de 5, 4 ou 3 heures, cap des 20 mi­nutes sur 5 km, temps de qua­li­fi­ca­tion pour le ma­ra­thon de Bos­ton, le fa­meux BQ : au­tant de bé­quilles sur les­quelles s’ap­puyer afin de suivre le fil de la conver­sa­tion. La beau­té de la chose, c’est que ces ba­lises sont bien moins ar­bi­traires qu’elles n’y pa­raissent. Une étude pu­bliée en 2014 dans la re­vue

Ma­na­ge­ment Science rap­porte, par exemple, une «ag­glu­ti­na­tion» de ré­sul­tats au­tour de re­pères tem­po­rels ar­ron­dis sur 42,2 km – 3 h, 3 h 30, 4 h, et ain­si de suite. L’étude me­née à par­tir d’un échan­tillon de neuf mil­lions de chro­nos réa­li­sés sur cette dis­tance fait état d’un cu­rieux phé­no­mène : les cou­reurs sur le point de bri­ser une de ces bar­rières tem­po­relles ont moins ten­dance à ra­len­tir dans les der­niers ki­lo­mètres de la course. Ils sont lit­té­ra­le­ment por­tés par leur ex­ploit à ve­nir.

CORRÉLAT PHYSIOLOGIQUE

Fran­çois Le­cot, agent de re­cherche au dé­par­te­ment de ki­né­sio­lo­gie de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, pousse l’ana­lyse plus loin. Se­lon lui, chaque re­père tem­po­rel tra­duit une réa­li­té physiologique. « La vi­tesse de tran­si­tion entre la course à pied et la marche se si­tue au­tour de 7-8 km/h. À cette vi­tesse, qui sé­pare donc les cou­reurs des mar­cheurs, un ma­ra­thon prend plus de cinq heures à com­plé­ter. L’Amé­ri­cain moyen cou­rait quant à lui son ma­ra­thon en 4h40 en 2016. Ce temps sé­pare donc les ra­pides des moins ra­pides », ex­plique ce­lui qui « vaut » 2 h 38 sur 42,2 km.

Il pour­suit: «Au­tour de quatre heures sur cette dis­tance, on re­trouve plu­tôt le cou­reur pro­to­ty­pique, ce­lui qui est do­té de ca­pa­ci­tés moyennes. Pour cou­rir plus vite, il faut donc consa­crer beau­coup plus d’heures à l’en­traî­ne­ment dans le but de dé­ve­lop­per des ap­ti­tudes su­pé­rieures à la moyenne. Sans sur­prise, c’est aus­si dans les eaux des trois heures que se si­tuent les temps de qua­li­fi­ca­tion pour Bos­ton », ana­lyse le ki­né­sio­logue. Bien sûr, il existe des vei­nards gé­né­ti­que­ment do­tés de gros mo­teurs qui échappent à ces ten­dances. Pour les iden­ti­fier, rien de plus simple: vi­si­tez Sports­tats.

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