Me­sures « in­suf­fi­santes » pour pré­ve­nir les agres­sions sexuelles

Alors que des pa­rents contestent l’im­po­si­tion de cours d’édu­ca­tion sexuelle

Guide de Montréal-Nord - - ACTUALITÉS - NI­CO­LAS LEDAIN ni­co­las.ledain@tc.tc

SEN­SI­BI­LI­SA­TION.

Au sein de la Mai­son d’Haï­ti dans le quar­tier Saint-Mi­chel, Émi­lie Mar­ti­nak re­cueille ré­gu­liè­re­ment des té­moi­gnages de jeunes filles vic­times d’agres­sions sexuelles. Co­or­don­na­trice d’un pro­gramme qui tente de pré­ve­nir la dé­lin­quance et l’hy­per­sexua­li­sa­tion, elle as­sure que ce viol col­lec­tif ré­vé­lé à Mon­tréal-Nord n’est mal­heu­reu­se­ment pas un cas iso­lé.

« Soit c’est très peu mé­dia­ti­sé, soit il n’y a pas de dé­non­cia­tion. C’est dif­fi­cile de par­ler parce que c’est ac­com­pa­gné de re­pré­sailles à l’école, par­fois c’est com­mis par un ca­ma­rade ou un ami en­vers qui il y a des sen­ti­ments et quand c’est dif­fu­sé sur les ré­seaux so­ciaux, ça em­pêche la prise de pa­role. On manque de struc­tures et d’ac­com­pa­gne­ment», re­grette cette in­ter­ve­nante res­pon­sable du pro­jet Juste pour elles.

Face no­tam­ment à l’ac­cès fa­ci­li­té à la por­no­gra­phie sur in­ter­net et en rai­son d’un manque de pré­ven­tion, plu­sieurs ex­perts dé­plorent une ac­cé­lé­ra­tion de la sexua­li­sa­tion des jeunes qui se tra­duit par des dé­rives graves.

« [Ce­la] pousse les jeunes à avoir des com­por­te­ments sexuels qu’ils ne com­prennent pas, dont ils me­surent dif­fi­ci­le­ment les consé­quences et qui les font vieillir pré­ma­tu­ré­ment. […] De plus, ces com­por­te­ments sont in­ter­pré­tés par cer­tains adultes comme des signes de dis­po­ni­bi­li­té sexuelle, à leur pro­fit évi­dem­ment. Il y a un lien di­rect entre l’ hy­per sexua­li­sa­tion des jeunes, l’ex­ploi­ta­tion sexuelle et l’abus sexuel », es­time Ma­rie-Paule De­saul­niers, pro­fes­seure re­trai­tée de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Trois-Ri­vières qui a tra­vaillé sur les en­jeux de l’édu­ca­tion sexuelle.

Pour cette spé­cia­liste, des pro­grammes d’édu­ca­tion sexuelle dans les écoles sont né­ces­saires pour of­frir une ap­proche glo­bale de pré­ven­tion.

DES PRO­GRAMMES DéCRIéS

Alors que le gou­ver­ne­ment du Qué­bec sou­haite rendre obli­ga­toire l’édu­ca­tion sexuelle à la ren­trée pro­chaine dans les écoles pri­maires et se­con­daires de la pro­vince, la for­mule choi­sie – qui dé­coule d’un pro­jet pi­lote – est loin de faire l’una­ni­mi­té.

«L’en­jeu ma­jeur me semble le ca­rac­tère qua­si fa­cul­ta­tif de ce pro­gramme et l’ab­sence de for­ma­tion sys­té­ma­tique des en­sei­gnants. Il y au­ra tou­jours des en­sei­gnants ou­verts et dy­na­miques qui sai­si­ront ce pro­gramme comme une oc­ca­sion d’édu­ca­tion et de dia­logue avec leurs élèves, mais tous les élèves n’au­ront pas la chance de les ren­con­trer et c’est re­gret­table », pense Mme De­saul­niers.

L’école Jules-Verne de Mon­tréal-Nord a par­ti­ci­pé à ce pro­gramme pi­lote de­puis 2016 et le Syn­di­cat de l’en­sei­gne­ment de la Pointe-de-l’Île (SEPÎ) par­tage les in­quié­tudes de cette spé­cia­liste de l’édu­ca­tion sexuelle.

« On est très en fa­veur de ce cours, mais il faut une nou­velle ma­tière. Le pro­jet pi­lote consis­tait à sau­pou­drer l’édu­ca­tion sexuelle un peu par­tout. On pense que ça doit être un vrai cours et les en­sei­gnants doivent re­ce­voir une for­ma­tion ri­gou­reuse avec des sexo­logues», fait va­loir Chan­tal Pou­lin, 3e vice-pré­si­dente du SEPÎ.

PLUS ET MIEUX

Émi­lie Mar­ti­nak es­time aus­si que ces pro­grammes sont in­suf­fi­sants. En com­pa­gnie de plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions qui oeuvrent pour la pré­ven­tion de l’hy­per­sexua­li­sa­tion, elle plaide pour la mise en place d’une loi-cadre face aux vio­lences à ca­rac­tère sexuel dans les écoles. L’in­ter­ve­nante de la Mai­son d’Haï­ti pense aus­si qu’il faut al­ler au-de­là de l’école pour ré­gler cet en­jeu de so­cié­té.

« Ce­la prend une re­con­nais­sance pour évi­ter la ba­na­li­sa­tion. Il faut des me­sures, des plans d’ac­tion, des cam­pagnes de pub… Ce­la prend du fi­nan­ce­ment pour les or­ga­nismes pour faire cette pré­ven­tion, et ce dès le plus jeune âge », sou­ligne Mme Mar­ti­nak.

«

On en­seigne aux en­fants à ne pas vo­ler, mais on ne leur en­seigne pas à ne pas vio­ler. »

Chan­tal Pou­lin, 3e vice-pré­si­dente du Syn­di­cat de l’en­sei­gne­ment de la Pointe-de-l’Île.

Mou­ve­ment d’op­po­si­tion à l’édu­ca­tion sexuelle

Dans le cadre d’un mou­ve­ment in­ter­na­tio­nal in­ti­tu­lé Sex Ed Sit Out, plu­sieurs pa­rents ont gar­dé leurs en­fants à la mai­son lun­di 23 avril pour pro­tes­ter contre la mise en place de pro­grammes d’édu­ca­tion sexuelle dans les écoles à la ren­trée pro­chaine. À Mon­tréal-Nord, dans les écoles Re­né-Guénette, St-Ré­mi et St-Ré­mi an­nexe, des classes en­re­gis­traient jus­qu’à une di­zaine d’ab­sents.

« Il faut ras­su­rer les pa­rents et leur dire que ce­la ne va rien ac­cé­lé­rer. C’est de la pré­ven­tion pour dé­ve­lop­per son es­prit cri­tique », croit Émi­lie Mar­ti­nak de la Mai­son d’Haï­ti. « Mon ex­pé­rience de 30 ans en édu­ca­tion sexuelle m’a mon­tré que la peur est mau­vaise conseillère et que les pa­rents bien in­for­més peuvent trou­ver eux-mêmes avan­tage à ce pro­gramme pour com­mu­ni­quer avec leurs en­fants et les ac­com­pa­gner dans leur dé­ve­lop­pe­ment », cor­ro­bore Ma­rie­Paule De­saul­niers, pro­fes­seure re­trai­tée de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Trois-Ri­vières.

Les ac­cu­sés as­si­gnés à ré­si­dence et à l’école

S’ils ont l’in­ter­dic­tion de cô­toyer la vic­time de l’af­faire de viol col­lec­tif sur­ve­nu à Mon­tréalNord, les trois ado­les­cents ac­cu­sés vont pou­voir fré­quen­ter leur éta­blis­se­ment sco­laire. Cer­tains d’entre eux sont tou­te­fois sco­la­ri­sés dans la même école que l’élève de 13 ans qui au­rait su­bi cette agres­sion. En de­hors des classes, ils sont tou­te­fois as­si­gnés à ré­si­dence et doivent res­ter sous la sur­veillance stricte de leurs pa­rents. Âgés de 13 à 15 ans, ces deux gar­çons et une fille re­vien­dront au tri­bu­nal le 25 mai . Ils sont ac­cu­sés entre autres d'agres­sion sexuelle, de sé­ques­tra­tion et de pos­ses­sion, de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion de por­no­gra­phie ju­vé­nile. Un troi­sième ado­les­cent de 15 ans a éga­le­ment com­pa­ru.

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