SE MA­RIER SANS SE RUI­NER

L’actualité - - DOLLARS ET CENTS - par Isa­belle Ducas • illus­tra­tion de So­phie Cas­son

Cham­pions de l’union libre, les Qué­bé­cois sont aus­si spé­cia­listes des ma­riages pas chers.

Les pay­sages d’au­tomne viennent à peine de perdre leurs cou­leurs de pomme et de ci­trouille que dé­jà l’in­dus­trie du ma­riage pré­pare sa pro­chaine sai­son nup­tiale. Elle se met en mode sé­duc­tion pour in­ci­ter les fu­turs ma­riés à cé­lé­brer avec faste, l’été pro­chain, « le plus beau jour de leur vie ».

« C’est une in­dus­trie hal­lu­ci­nante ! » dit Gi­nette Lor­rain, ani­ma­trice de l’émis­sion La bosse des noces, à Ca­nal Vie, où elle a or­ga­ni­sé 130 ma­riages de 2005 à 2011. Cer­tains fu­turs ma­riés — des ma­riées, sur­tout ! — s’ima­ginent que leur ma­riage doit res­sem­bler à ceux qu’ils voient dans les ma­ga­zines. « Si on se laisse em­bar­quer, c’est ex­po­nen­tiel », dit l’ani­ma­trice. Mais il y a moyen de se ma­rier sans s’en­det­ter. Et jus­te­ment, au Qué­bec, les fu­turs époux semblent peu en­clins à se lan­cer dans les grandes dé­penses.

Se­lon un ré­cent sondage, les lecteurs qué­bé­cois des ma­ga­zines Ma­riage Qué­bec et Wed­ding­bells consacrent en moyenne 15 400 dol­lars à leur ma­riage, net­te­ment moins que les 22 430 dol­lars des lecteurs de l’en­semble du Ca­na­da. À l’in­té­rieur même du Qué­bec, il existe un cli­vage as­sez mar­qué : les lecteurs de la ver­sion fran­çaise du ma­ga­zine dé­pensent 13 540 dol­lars, contre 23 360 dol­lars pour les lecteurs de la ver­sion an­glaise.

Cette en­quête n’a pas été me­née par une mai­son de son­dages re­con­nue, mais elle confirme les ob­ser­va­tions de Gi­nette Lor­rain. « La vaste ma­jo­ri­té se ma­rie de fa­çon très mo­deste », dit­elle.

Pas né­ces­saire de se rui­ner pour s’épou­ser, se sont dit Zoé Bra­bant et Nor­bert Payne. « Je n’ai ja­mais été at­ti­rée par le fla­fla et les robes de prin­cesse », ex­plique l’in­fir­mière et étu­diante en mé­de­cine de 37 ans, qui a ren­con­tré son amou­reux ir­lan­dais lors d’une mis­sion hu­ma­ni­taire en Haï­ti. Leur noce a coû­té seule­ment 1 500 dol­lars. Elle a eu lieu en juin der­nier dans une auberge de jeu­nesse des Lau­ren­tides, et les 110 in­vi­tés ont payé leur sé­jour, ap­por­té leur vin et par­ti­ci­pé à la pré­pa­ra­tion ain­si qu’au ser­vice du sou­per.

« On vou­lait faire un par­ty pour sou­li­gner notre amour de­vant nos proches, sans s’en­far­ger dans des ques­tions de pro­to­cole » , dit Zoé Bra­bant. La fa­mille et les amis ont mis la main à la pâte afin de dé­co­rer l’auberge, tendre une toile à l’ex­té­rieur pour s’abri­ter de la pluie, pré­pa­rer le re­pas — y com­pris le gâ­teau, réa­li­sé par une co­pine douée. La mu­sique était choi­sie sur un or­di­na­teur por­table, au gré des en­vies des dan­seurs. Et une amie veillait au bon dé­rou­le­ment de la soi­rée. « Les in­vi­tés ont ai­mé par­ti­ci­per, dit la nou­velle ma­riée. Comme on avait de­man­dé à ne pas

re­ce­voir de ca­deaux, c’était leur contri­bu­tion. »

L’union avait été cé­lé­brée quelques mois plus tôt à l’hô­tel de ville, pour 250 dol­lars. Le couple au­rait pu éco­no­mi­ser en­core plus en de­man­dant à un proche d’agir comme cé­lé­brant, après avoir ob­te­nu l’au­to­ri­sa­tion du mi­nis­tère de la Jus­tice du Qué­bec, moyen­nant 50 dol­lars.

Une telle fa­çon de faire au­rait été im­pen­sable pour Ely­sia Pietracupa. Dans sa fa­mille et par­mi ses amis d’ori­gine ita­lienne, on fait les choses en grand. Son ma­riage avec Ales­san­dro Del­la Neve a réuni 250 convives, en août, dans une chic salle de ré­cep­tion de Saint-Léo­nard dé­co­rée de lustres en cris­tal, où du per­son­nel en smo­king a ser­vi un re­pas cinq ser­vices, avec al­cool à vo­lon­té toute la soi­rée. Et pas ques­tion de de­man­der aux in­vi­tés de payer. « Dans la com­mu­nau­té ita­lienne, ça ne se fait pas », dit la jeune femme.

Les fian­cés sont ar­ri­vés à l’église en li­mou­sine, avec un cor­tège de trois de­moi­selles et trois gar­çons d’hon­neur. Il y avait des fleurs par­tout dans la salle de ré­cep­tion. Les in­vi­tés ont dan­sé sur la mu­sique d’un or­chestre de huit mu­si­ciens et ont eu droit à une col­la­tion de fin de soi­rée. Fac­ture pour la salle, la nour­ri­ture et l’al­cool : 30 000 dol­lars. Les fleurs : 5 000 dol­lars. Les pho­tos et vi­déos : 5 000 dol­lars. La robe : 3 000 dol­lars. To­tal : 50 000 dol­lars.

La conseillèr­e fi­nan­cière de 26 ans et son fian­cé, élec­tri­cien, avaient éco­no­mi­sé en pré­vi­sion du ma­riage de­puis leurs fian­çailles, un an et de­mi plus tôt. « On a fait un bud­get et on s’est ren­sei­gnés sur les prix », dit Ely­sia Pietracupa. Ils sa­vaient aus­si qu’ils pou­vaient comp­ter sur la gé­né­ro­si­té des in­vi­tés pour les ai­der à payer la note : dans la com­mu­nau­té ita­lienne, comme dans d’autres (grecque, por­tu­gaise, etc.), les convives offrent tra­di­tion­nel­le­ment de gros ca­deaux en ar­gent aux nou­veaux époux.

Ju­lie Val­lières l’a consta­té lors­qu’elle s’est ma­riée avec son conjoint, Chi-Truc Dinh, en 2009 : les in­vi­tés d’ori­gine viet­na­mienne ont don­né en ca­deau des sommes deux fois plus im­por­tantes que ceux d’ori­gine qué­bé­coise. « Dans leur culture, c’est une tra­di­tion d’ai­der les jeunes couples à par­tir dans la vie » , dit la tra­duc­trice de 36 ans.

La pro­pen­sion des Qué­bé­cois à être plus chiches en ma­tière de ca­deaux ex­plique peut-être la ten­dance, chez les fu­turs ma­riés, à de­man­der sans dé­tour une contri­bu­tion aux in­vi­tés. La men­tion « cor­beille nup­tiale » — qui si­gni­fie que les pro­mis sou­haitent re­ce­voir des ca­deaux en ar­gent — a fait son ap­pa­ri­tion sur les faire-part. Cer­tains en­voient même le me­nu du re­pas avec les prix, pour sou­li­gner que les convives doivent s’at­tendre à payer leur part. De toute fa­çon, dit Gi­nette Lor­rain, bien des in­vi­tés s’in­ter­rogent sur la somme à of­frir en ca­deau. Les nou­velles pra­tiques ont au moins le mé­rite de cla­ri­fier les choses.

Se­lon le Wed­ding Plan­ners Ins­ti­tute of Ca­na­da, l’in­dus­trie du ma­riage gé­nère des re­tom­bées de quatre mil­liards de dol­lars par an­née au pays, en vê­te­ments, bi­joux, fleurs, soins es­thé­tiques, salles de ré­cep­tion, res­tau­ra­tion et autres biens et ser­vices liés à cet évé­ne­ment.

Mal­gré les ca­deaux et les ten­ta­tives de li­mi­ter les dé­penses, 25 % des nou­veaux ma­riés se sont en­det­tés pour payer les coûts de leurs noces, ré­vèle un sondage de la Banque TD réa­li­sé au dé­but de 2012.

Mau­vaise idée, se­lon la pla­ni­fi­ca­trice fi­nan­cière Li­son Chè­vre­fils, co­au­teure du livre Les bons comptes font les bons couples (Trans­con­ti­nen­tal). « Des jeunes qui com­mencent leur vie de couple en s’en­det­tant sont bien mal par­tis dans la vie, sou­ligne-t-elle. Ima­gi­nez les ten­sions que ça crée par la suite, si on doit se pri­ver de va­cances ou de sor­ties pour payer la marge de cré­dit ! »

Gi­nette Lor­rain, de La bosse des noces, constate que bien des jeunes couples se créent des be­soins, en se di­sant qu’il leur faut la li­mou­sine, le DJ, le pho­to­graphe, la vi­déo, les fleurs, le cor­tège dont tous les membres sont ha­billés pa­reille­ment, les ca­deaux pour les in­vi­tés… Et pour­tant ! « J’ai dé­jà ai­dé un couple qui s’est ma­rié dans sa cour ar­rière, avec des hot­dogs et du maïs, ra­conte-t-elle. Et c’est l’une des cé­ré­mo­nies les plus tou­chantes que j’aie vues. »

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