UNIQUE EXEM­PLAIRE

L’actualité - - TÊTES À TÊTES - PAR ANDRé DUCHARME

D’abord, comment al­lez- vous, « Dé­mence des Clo­chers », comme vous ap­pe­lait af­fec­tueu­se­ment l’ani­ma­teur et fan­tai­siste Jacques Nor­mand ?

Mon père [Al­fred DesRo­chers, le poète] m’a lais­sé comme hé­ri­tage un fond de tris­tesse qui ac­com­pagne sou­vent mes jours.

N’est-ce pas le sort de tout hu­mo­riste ?

Je n’aime pas ce mot, qui, pour moi, dé­fi­nit les gars qui font du stand-up. Je bé­nis le ciel d’être ca­pable de faire rire, mais je vou­drais qu’on me voie comme une créa­trice. En an­glais, on di­rait que je suis un jack of all trades, mais en fran­çais, touche-à-tout, ça sonne ré­duc­teur, non ?

Est-ce que « gloire na­tio­nale » sonne mieux ?

Quand il la ren­contre sur le trot­toir, le monde ta­ponne beau­coup la « gloire na­tio­nale ». En me di­sant : « Vous, on vous aime » , les gens m’en­foncent les doigts dans l’épaule jus­qu’au coude. Par amour, ils me font mal. Je de­vrais por­ter un t-shirt avec l’ins­crip­tion : « Ai­mez-moi, mais tou­chez-moi pas. »

La ran­çon à payer ?

Je suis connue parce que ma face a été vue par­tout, pas né­ces­sai­re­ment pour ce que j’ai écrit. Qui peut ci­ter deux de mes vers ? Les gens sont ve­nus me voir, c’est vrai, j’ai eu des salles pleines. Mais ça a mis du temps. Ima­gine-moi, il y a 50 ans, à La Barre 500, à Lon­gueuil, dans une an­cienne ta­verne. Le ven­dre­di, les ha­bi­tués re­ve­naient prendre un coup et de­man­daient : « C’est qui, la fille qui chante ? » Je chan­tais « T’oc­cupe pas de ma tris­tesse », et ils ne s’en oc­cu­paient pas pan­toute, ils par­taient, même. Je ren­trais à la mai­son en braillant.

Quand j’ai écrit « Le monde aime mieux Mi­reille Ma­thieu », c’était moins pour dire que j’étais meilleure qu’elle que pour de­man­der au monde : « Pour­quoi, par cu­rio­si­té, vous ne ve­nez pas voir ce que je fais ? »

Es­ti­mez-vous avoir réus­si votre car­rière et en ré­col­ter au­jourd’hui les di­vi­dendes ?

J’ai in­té­res­sé des gens à ce que je pro­dui­sais, quoi­qu’il reste énor­mé­ment de CD et de livres dans le ga­rage, mais ça isole ! C’est de va­leur qu’on ne puisse pas trans­crire les rires dans une en­tre­vue écrite sans mettre le mot « rires » entre pa­ren­thèses. Es-tu le genre à faire ça, toi ?

Non, mais je mets un point d’exclamatio­n par­fois.

Tu as le droit, c’est jo­li, un point d’exclamatio­n, et c’est bien de s’ex­cla­mer. Ce qui me fait m’ex­cla­mer ces temps-ci, c’est ce qui m’ar­rive grâce à Es­pace Go. Je ne sais rien du conte­nu du spec­tacle, si­non que Pas­cale Mont­pe­tit et Bri­gitte Pou­part [col­lage et mise en scène] s’ap­pro­prient mes textes, y trouvent une ma­tière dra­ma­tur­gique, en font une oeuvre théâ­trale. J’en suis flat­tée, mon père se­rait content.

Quand je vous ai dé­cou­verte, au dé­but des an­nées 1970, au Pa­triote à Clé­mence, avec vos mo­no­logues hi­la­rants, vos chan­sons tristes et pas tou­jours beau­coup de monde dans la salle, j’ai com­pris ce qu’en­ten­dait Berg­son par « le rire, ce san­glot à l’en­vers ».

Avec ce mé­lange, j’ai fait un flop to­tal au fes­ti­val des Ca­ba­rets, à Cannes, en France. Ar­ri­vée sur scène avec le mo­no­logue Le beau voyage (« hein, Ar­mand ? »), j’ai en­chaî­né avec la chan­son « La vie d’fac­trie ». Je les ai tel­le­ment dé­boî­tés que je me suis plan­tée. Après le bide, Louise [Col­lette, sa com­pagne et agente] et moi nous sommes pa­que­tées à ne plus sa­voir où on res­tait.

Vous n’ar­ri­viez pas à choi­sir entre le co­mique et le dramatique ?

Je ne le vou­lais pas, et per­sonne n’al­lait choi­sir à ma place. Si je n’avais pas ai­mé écrire, je ne se­rais ja­mais mon­tée sur scène. À l’école, j’étais pre­mière en écri­ture et j’avais le don de faire rire les filles. Je me suis fait un mé­tier de ces deux ta­lents-là.

Et d’un troi­sième : l’ob­ser­va­tion des pe­tites gens, des femmes, par­ti­cu­liè­re­ment.

Je me suis in­té­res­sée aux femmes qu’en gé­né­ral on ne re­gar­dait pas. Si j’avais été un homme, je n’au­rais pas le même ré­per­toire. J’ai su­bi le joug des re­li­gieuses pen­dant plu­sieurs an­nées. Alors qu’à la mai­son Al­fred et ma­man pré­co­ni­saient la li­ber­té, à l’école c’était la dis­ci­pline, les longs bas noirs, la robe qui pique, en rang deux par deux. La pre­mière chose que j’ai eu en­vie de faire une fois sur scène, c’est de « var­ger » sur les soeurs. Ça m’a fait du bien, ain­si qu’à beau­coup de femmes.

Et les hommes ?

Si tu ana­lyses mon « oeuvre », tu consta­te­ras que les femmes, c’était ma ma­tière forte. Quand il y a des hommes dans mes textes, ils ne sont pas les meilleurs am­bas­sa­deurs de la gent mas­cu­line. À part de ça, as-tu une ques­tion ?

Comment dé­cide-t-on d’ar­rê­ter de se pro­duire sur scène ?

Une cer­taine las­si­tude a dé­ci­dé pour moi. J’ai ar­rê­té en douce avec un spec­tacle- confé­rence ani­mé par Da­nielle Bom­bar­dier : 50 ans de mé­tier, ça se ra­conte. Après une tren­taine de re­pré­sen­ta­tions, j’en ai eu as­sez de ra­do­ter. Et comme je ne pou­vais pas m’in­ven­ter une vie de fille unique de ga­ra­giste ou de den­tiste...

C’est très dur de sa­voir s’en al­ler. D’ailleurs, je conti­nue de don­ner des pe­tits spec­tacles pour les causes qui me tiennent à coeur, comme celle des Im­pa­tients [or­ga­nisme ve­nant en aide, par l’ex­pres­sion ar­tis­tique, aux per­sonnes qui souffrent de pro­blèmes de san­té men­tale].

Trou­vez-vous des avan­tages à vieillir?

Pas tel­le­ment. Ça me fait tom­ber sur le cul quand on me dit que j’ai 78 ans [79 le 23 no­vembre], je ne les sens pas. Je fais tout pour ne pas avoir l’air d’une vieille femme, beau­coup de sport : na­ta­tion, ten­nis, ski. Je ne fripe pas trop vite, je re­mer­cie ma gé­né­tique. Quand ça plis­sonne au­tour de la bouche, je de­mande à mon ami chi­rur­gien de m’ar­ran­ger ça.

Ques­tion grave : Aris­tote di­sait que l’homme était le seul des ani­maux à rire et que cette fa­cul­té le conso­lait d’être le seul à sa­voir qu’il al­lait mou­rir. La mort vous fai­telle rire ?

Il a rai­son, Aris­tote, je le lui di­sais jus­te­ment hier. Je n’ai pas peur de mou­rir, mais ça me dé­range énor­mé­ment d’avoir à le faire. Ma­man est dé­cé­dée d’un can­cer du cer­veau, mon père, tout dé­for­mé parce qu’il avait trop bu, nos amis em­por­tés par toutes sortes de mau­dites maladies. Mon but n’est pas de vivre jus­qu’à 100 ans, mais de ne pas poi­gner une ma­la­die qui me ren­drait dé­pen­dante et m’obli­ge­rait à mou­rir ailleurs que chez moi.

Écri­vez-vous en­core?

J’écris des débuts de poèmes.

Pour­quoi ne les ter­mi­nez-vous pas ?

Pour quoi faire ?

Et le des­sin, alors ?

J’ai réa­li­sé une sé­rie, Les peurs et les plai­sirs de l’en­fance, ex­po­sée le prin­temps der­nier à Ma­gog. Croyant bien faire, le ga­le­riste a com­man­dé des en­ca­dre­ments de mu­sée qui l’ont obli­gé à vendre mes des­sins 1 000 dol­lars cha­cun. Une pe­tite fille qui a peur des gre­nouilles 1 000 piastres, tu y penses-tu ?

Pas de fausse mo­des­tie, c’étaient tout de même des Clé­mence DesRo­chers.

Va donc chez le diable avec ça, c’est juste des des­sins.

Y a-t-il des choses que vous avez ré­vé­lées au pu­blic que vous n’aviez ja­mais dites à votre com­pagne ?

Beau­coup, parce que Louise ne m’écoute pas. Les af­faires poé­tiques, ça ne la cap­tive pas. J’exa­gère, bien sûr, pour « pun­cher » ton ar­ticle.

Qu’avez-vous ache­té avec votre pre­mier ca­chet d’ar­tiste ?

Une robe bro­dée, avec quatre épais­seurs de lai­nage en re­lief, trou­vée chez Holt Ren­frew. Quand je suis ar­ri­vée à la mai­son, ma soeur m’a dit : « C’est donc bien laid ! »

Que sou­hai­tez-vous comme ca­deau d’an­ni­ver­saire ?

Que La dé­me­sure d’une 32A ob­tienne un triomphe, se pro­mène par­tout au Qué­bec et se rende jus­qu’à Paris. Ar­range-toi pour que ça ar­rive !

Par­lons d’avenir : quels sont vos pro­jets ?

J’ai fait ai­gui­ser ma hache, je vais fendre du bois pour l’hi­ver. Si­non, j’ai tou­jours hâte à 5 h pour prendre l’apé­ro, en m’oc­cu­pant de Tin­tin, mon chat aveugle de 18 ans. La dé­me­sure d’une 32A, Es­pace Go, à Mon­tréal, du 13 nov. au 8 déc., 514 845- 4890. es­pa­ce­go.com cle­men­ce­des­ro­chers.ca

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