NOS AMIS M’ONT QUIT­TÉ

L’actualité - - CHAMP LIBRE - par Da­vid Des­jar­dins

C’est fi­ni. Le ri­deau se re­ferme sur l’his­toire d’amour, les ac­teurs partent cha­cun de leur cô­té. Mais avant, avec ce qu’il reste de ci­vi­li­té, ceux qui vi­vaient en­semble font l’in­ven­taire de ce qu’ils doivent se par­ta­ger. Le pro­ces­sus est tou­jours pé­nible : il n’est jamais fa­cile de scin­der ce qui était de­ve­nu une vie pour en re­faire deux.

Le fric, la mai­son, l’au­to, les meubles et les bi­be­lots tiennent par­fois lieu de mon­naie d’échange dont on use pour faire payer à l’autre une tra­hi­son ou, à l’in­verse, pour ache­ter la paix. Mais il y a aus­si des ob­jets char­gés de sou­ve­nirs que l’on di­vise comme on dé­chire les pages d’un al­bum de pho­tos. Je pense aux livres, aux disques. Des pre­miers, on se sou­vient les avoir lus, les avoir échan­gés et en avoir dis­cu­té. Ils ont ac­com­pa­gné nos jours ou nos nuits et il suf­fit d’en par­cou­rir quelques lignes pour qu’émerge l’image de l’autre qui dort ou l’odeur d’une vie à deux dont on n’a pas en­core fait le deuil. Quant aux disques, ils sont la bande-son de notre his­toire com­mune. Les ré­écou­ter re­vient à se plan­ter une mé­ta­pho­rique lame dans le coeur.

Si, en plus, de pe­tits per­son­nages sont ap­pa­rus sur scène avant la fin du der­nier acte, l’opération est au­tre­ment plus complexe. Mais il s’agit, au final, de se ré­par­tir bien tra­gi­que­ment des mor­ceaux de leurs vies. On se con­sole en se di­sant qu’il res­te­ra des sou­ve­nirs plus heu­reux à leur fa­bri­quer.

Il ne reste plus qu’à dé­ci­der ce qu’on fe­ra des amis.

Ne riez pas. J’ai vu des rup­tures au cours des­quelles on se les ar­ra­chait. Un chum m’a ra­con­té que son ex lui avait in­ter­dit de contac­ter cer­tains de leurs amis com­muns, se ré­cla­mant d’une cer­taine an­cien­ne­té ou d’une plus grande proxi­mi­té pour se les ar­ro­ger. Ce­la n’avait au­cun sens pour lui, jus­qu’à ce qu’il com­prenne que la peine d’amour dou­blée de la perte d’al­liés ex­clu­sifs chez les­quels elle pou­vait ven­ti­ler sa dou­leur se­rait in­to­lé­rable pour elle. Mieux va­lait lui lais­ser ces co­pains-là.

Sauf que leur ab­sence a fi­ni par lui pe­ser, lais­sant une sorte de trou à l’in­té­rieur qui le ti­rait dans les pro­fon­deurs d’une tris­tesse qu’il n’avait pas en­vi­sa­gée. Il vi­vait une peine d’ami­tié.

Cette rup­ture dans la rup­ture est bien réelle, bien que je ne connaisse per­sonne qui, au mo­ment de dé­bar­quer chez le no­taire, ait exi­gé que les sou­pers du sa­me­di avec Mar­tin et Ka­rine lui re­viennent dans la conven­tion de di­vorce.

Sou­vent parce que les choses se font na­tu­rel­le­ment, et que les

La­psy­cho­logue Béa­trice Cop­per-Royer af­firme: « Perdre un ami, c’est perdre un peu de soi aus­si, parce que l’on s’est construit en­semble. Avec lui, ce sont des an­nées qui s’en vont, un cha­pitre de notre vie qui se re­ferme. » C’est pas mal ça, oui. (Ti­ré du ma­ga­zine en ligne psy­cho­lo­gies. com)

amitiés mieux en­tre­te­nues par l’ex nous échappent jus­qu’à ce que l’autre en ob­tienne l’ex­clu­si­vi­té. Il est donc des gens que je n’ai plus re­vus après des sé­pa­ra­tions et que pour­tant j’ado­rais. En de­hors de nos ren­contres de couples, je ne les croi­sais presque jamais. Sauf que j’avais fi­ni par en fré­quen­ter cer­tains avec plus d’as­si­dui­té que plu­sieurs de mes vieux amis, si bien qu’ils avaient pé­né­tré la bulle de mon in­ti­mi­té. Nous tra­ver­sions de grands pans de la vie en­semble, voyions les en­fants des uns et des autres gran­dir. Et puis un jour, plus rien. Comme s’ils avaient été ef­fa­cés de mon exis­tence.

C’est peut-être parce que ce sont des amis qu’on ne choi­sit pas qu’il est par­fois si dou­lou­reux de les voir dis­pa­raître. En même temps que nos amours, ils se sont in­vi­tés dans nos vies et on a par­fois eu avec cer­tains d’entre eux une sorte de coup de foudre.

Lors­qu’on sai­sit qu’on ne les ver­ra plus ou qu’ils nous manquent, on est ren­voyé à une des brû­lures de l’en­fance : un ami qui dé­mé­nage très loin, ou alors qui de­vient le co­pain d’un autre, avec le­quel on le voit par­tir après l’école, sans pou­voir rien y faire.

Ce­la ren­force le sen­ti­ment, une fois adulte, que cette tris­tesse n’est pas lé­gi­time. On en a un peu honte.

Et c’est ain­si que les peines d’ami­tié sont cruelles : notre so­li­tude est alors d’au­tant plus cin­glante qu’on a l’im­pres­sion d’être un peu at­tar­dé et d’éprou­ver un sen­ti­ment qui, en de­hors du monde de l’en­fance, n’existe même pas.

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