DES HOMMES D’HON­NEUR ?

L’actualité - - COURRIER DES LECTEURS -

Ils mentent, ils se pré­sentent en pu­blic en état d’ébrié­té, ils consomment de la drogue, ils har­cèlent sexuel­le­ment des femmes, ils me­nacent de tuer des gens — et pour­tant, des élec­teurs les sou­tiennent et les ré­élisent ! Ap­pe­lons-les les salopards po­pu­laires. Le maire de To­ron­to, Rob Ford, n’est pas le pre­mier du genre.

Un des plus no­toires fut Ma­rion Bar­ry, maire de Washington. Fil­mé par le FBI alors qu’il fu­mait du crack, en jan­vier 1990, et condam­né pour usage de drogues, Bar­ry a pas­sé six mois en pri­son. Ça ne l’a pas em­pê­ché, en 1995, d’être ré­élu maire de la ca­pi­tale amé­ri­caine !

Les élec­teurs ont des rai­sons que la rai­son, sou­vent, ignore. Beau­coup se re­fusent à ju­ger de la mo­ra­li­té de leurs élus tant que ceux-ci font un bon tra­vail en ma­tière d’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique et ré­duisent les im­pôts. D’autres aiment les dé­lin­quants, dont les com­por­te­ments les ré­con­fortent quant à leurs propres im­per­fec­tions. Ain­si va la dé­mo­cra­tie.

Ceux qui pré­fé­re­raient que leurs élus soient des hommes ou des femmes d’hon­neur ne peuvent bien sou­vent que prendre leur mal en pa­tience.

Le vent pour­rait tou­te­fois tour­ner. La sa­ga Rob Ford sus­cite au Ca­na­da un re­gain d’in­té­rêt pour les pro­cé­dures de ré­vo­ca­tion des élus par un vote po­pu­laire.

En 2010, un can­di­dat à la mai­rie de To­ron­to, Roc­co Ros­si, s’était en­ga­gé, s’il était élu, à adop­ter un rè­gle­ment qui per­met­trait aux ad­mi­nis­trés de dé­mettre un conseiller ou même le maire avant la fin de son man­dat. Rob Ford — tout comme 73 % des To­ron­tois — avait alors sou­te­nu l’idée avec en­thou­siasme. Une fois élu, il l’a tou­te­fois aban­don­née.

De telles me­sures sont fort po­pu­laires aux ÉtatsU­nis, où une ving­taine d’États per­mettent d’y re­cou­rir. En 2011 seule­ment, 75 de­mandes de des­ti­tu­tion sur 150 ont réus­si. En Suisse, six cantons offrent cette op­tion à leurs ci­toyens. Les pour­cen­tages de votes né­ces­saires, tout comme les règles de fonc­tion­ne­ment et les rai­sons qui peuvent être in­vo­quées, va­rient beau­coup d’un en­droit à l’autre. Au Ca­na­da, seule la Co­lom­bie-Bri­tan­nique offre cette pos­si­bi­li­té. Et ce­la, de­puis 1995 ! En échange d’un chèque de 50 dol­lars et d’un ar­gu­men­taire de 200 mots, n’im­porte quel ci­toyen peut de­man­der la ré­vo­ca­tion d’un élu pro­vin­cial (la me­sure ne s’ap­plique pas aux élus mu­ni­ci­paux). Il dis­pose alors de 60 jours pour re­cueillir les si­gna­tures de 40 % des élec­teurs. Pour sus­ci­ter une telle mo­bi­li­sa­tion, la faute re­pro­chée à l’élu doit être ma­jeure. Il faut que le dé­pu­té ou mi­nistre concer­né soit en poste de­puis 18 mois. Le dé­funt Par­ti ré­for­miste a long­temps eu à son pro­gramme un pro­jet de ré­vo­ca­tion po­pu­laire. Des élus du Par­ti qué­bé­cois ont aus­si flir­té avec l’idée dans le cadre des ré­fé­ren­dums d’ini­tia­tive po­pu­laire, au­jourd’hui re­lé­gués aux ou­bliettes.

Le triste feuille­ton Ford ra­mène au­jourd’hui cette idée à l’avant-scène. Pour un Alexandre Duplessis, qui a eu la dé­cence de dé­mis­sion­ner de son poste de maire par in­té­rim de La­val après les révélation­s concer­nant ses men­songes et ses re­la­tions avec des « es­cortes », com­bien d’autres ont éti­ré leur man­dat jus­qu’au dé­pôt d’ac­cu­sa­tions ? Et même plus long­temps ?

En On­ta­rio, les plus grands jour­naux ont de­man­dé au maire Ford de quit­ter ses fonc­tions, de­puis qu’il a ad­mis avoir fu­mé du crack alors qu’il était trop ivre pour savoir ce qu’il fai­sait (et s’en sou­ve­nir, dit-il). Plu­sieurs lui ont en­joint de se com­por­ter en homme d’hon­neur. En vain.

Il fau­dra sans doute at­tendre la fin de l’en­quête po­li­cière — et peut-être des ac­cu­sa­tions cri­mi­nelles — pour savoir le rôle exact joué par Rob Ford dans cette sa­ga, qui mêle tra­fic de drogue, me­naces de mort, vio­lences, mort d’homme et as­so­cia­tions de mal­fai­teurs.

Si tout ce­la in­cite des gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux à don­ner aux ci­toyens de nou­veaux ou­tils pour dé­mettre les élus qui désho­norent leur fonc­tion, le maire Ford au­ra ap­por­té une riche contri­bu­tion à la dé­mo­cra­tie.

Rob Ford a per­du son mi­cro à la ra­dio... mais il s’est vu of­frir une émis­sion de té­lé par Sun News Me­dia.

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