EN­TRE­PRENDRE AU BER­CEAU

Dans le ca­len­drier sco­laire de mon fils, il y a des vi­sites de mu­sées, des sor­ties en plein air, une par­tie de quilles... Pour­quoi pas la vi­site d’une en­tre­prise ?

L’actualité - - LA UNE - par Ka­thy Noël

par Ka­thy Noël

AU­fil des ans, j’ai eu l’oc­ca­sion d’in­ter­vie­wer des cen­taines d’en­tre­pre­neurs. Der­rière ces gens d’af­faires ac­com­plis se cache souvent un ado­les­cent ven­deur de t-shirts, un en­fant dé­gour­di te­nant un comp­toir de li­mo­nade im­pro­vi­sé ou une éco­lière à la tête d’un pe­tit jour­nal... Pour Ghis­lain Nadeau, 46 ans, c’étaient les arbres de Noël. « J’avais 10 ans et j’al­lais cou­per des sa­pins dans le bois, par­fois en pleine tem­pête, pour les re­vendre de porte en porte. Ça mar­chait ! » ra­conte cet en­tre­pre­neur pro­li­fique, fon­da­teur, en 1994, d’ISO Tech­no­lo­gie, une so­cié­té de dé­ve­lop­pe­ment de lo­gi­ciels ac­quise par CGI en 2002.

Au­jourd’hui, en plus de ses in­ves­tis­se­ments dans di­verses en­tre­prises, il di­rige la Mai­son des en­tre­pre­neurs du Qué­bec et il vient de mettre sur pied Au­dace, un camp d’été en en­tre­pre­neu­riat pour les jeunes de 12 à 15 ans. À l’en­tendre, il s’en est fal­lu de peu qu’il ac­cueille les bouts de chou de la ma­ter­nelle !

Pour ce di­plô­mé en ad­mi­nis­tra­tion et en édu­ca­tion de l’Uni­ver­si­té La­val, les en­fants sont des en­tre­pre­neurs-nés. « Ils sont créa­tifs et cette créa­ti­vi­té doit s’ex­pri­mer dans l’ac­tion. Mal­heu­reu­se­ment, dans le sys­tème sco­laire, les élèves n’ont pas de li­ber­té d’ac­tion », dit-il.

Il est vrai qu’un en­fant qui « sort du rang » est souvent stig­ma­ti­sé, alors que c’est le propre de l’en­tre­pre­neur de s’en écar­ter. Et si on vous tape sur les doigts chaque fois que vous vous éloi­gnez de la norme, vous ris­quez de fi­nir par vous convaincre que ce n’est pas la bonne chose à faire. « À la base, l’en­tre­pre­neur est une race en soi et il est souvent in­com­pris », in­siste Ghis­lain Nadeau.

Si l’on suit son rai­son­ne­ment, non seule­ment l’es­prit en­tre­pre­neu­rial se­rait in­né, mais, sur­tout, il se­rait beau­coup plus ré­pan­du qu’on ne le croit. C’est l’école qui l’em­pêche de s’épa­nouir !

Dans sa bio­gra­phie au­to­ri­sée, le dé­funt co­fon­da­teur d’Apple, Steve Jobs, n’est pas tendre, lui non plus, en­vers le mi­lieu sco­laire. « Ils m’ont presque eu, ils ont failli tuer ma créa­ti­vi­té et ma cu­rio­si­té », ra­conte-t-il en par­lant de son école pri­maire.

L’im­por­tance d’une bonne édu­ca­tion, la plus longue pos­sible, ne fait pas de doute, et loin de moi l’idée de dia­bo­li­ser l’école. Mais à l’heure où le Qué­bec est en sé­rieux manque d’en­tre­pre­neurs, cer­taines ques­tions mé­ritent d’être po­sées.

Le sys­tème sco­laire pour­rait-il faire mieux pour sus­ci­ter l’en­tre­pre­neu­riat ? Est-ce son rôle ? Bien sûr, tous les pe­tits tur­bu­lents ne sont pas né­ces­sai­re­ment des Steve Jobs en de­ve­nir, mais comment s’as­su­rer de ne pas tuer dans l’oeuf tout po­ten­tiel en­tre­pre­neu­rial ? « Le moule édu­ca­tion­nel, dans sa ri­gi­di­té et sa forme, en­lève la flamme » , sou­tient Ghis­lain Nadeau.

L’école n’a pas que des dé­fauts et elle a fait de grands ef­forts pour se li­bé­rer de son car­can. Pen­sons aux écoles al­ter­na­tives ou à vo­ca­tion par­ti­cu­lière, où les élèves ap­prennent en réa­li­sant des pro­jets sur dif­fé­rents thèmes.

Dans le ré­seau pu­blic, les pro­grammes se suc­cèdent de­puis 15 ans pour sus­ci­ter les vo­ca­tions d’en­tre­pre­neurs. Ils ont tous prou­vé qu’ils fa­vo­ri­saient l’ap­pren­tis­sage, l’es­time de soi et qu’ils pou­vaient contri­buer à contrer le dé­cro­chage. C’est un pas dans la bonne di­rec­tion, mais est-ce suf­fi­sant pour for­mer la re­lève dont le Qué­bec au­ra be­soin afin de com­bler le dé­fi­cit de 38 000 en­tre­pre­neurs qui pren­dront leur re­traite d’ici 2020 ?

Avec son camp d’été, Ghis­lain Nadeau au­rait-il trou­vé une piste de so­lu­tion ? Peut-être. Il veut créer un cadre où les jeunes pour­ront se réa­li­ser sans craindre l’échec. « L’école n’éteint pas juste la flamme créa­tive, elle in­culque la peur ! » dit-il.

Ne pas en­sei­gner aux jeunes ce qu’est l’en­tre­pre­neu­riat, mais leur ap­prendre à avoir de l’au­dace : tant que les écoles n’au­ront pas réel­le­ment com­pris cette nuance, elles au­ront beau avoir cin­quante-six pro­grammes d’en­tre­pre­neu­riat jeu­nesse, rien n’y fe­ra.

Au camp en en­tre­pre­neu­riat Au­dace, à LacBeau­port, on en­seigne aux jeunes à oser, sans craindre l’échec.

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