PÊ­CHER AU PA­RA­DIS

Au nord de La Tuque se cache l’an­cien club privé de chasse et de pêche le plus pres­ti­gieux du Qué­bec. L’ombre des Roo­se­velt, Chur­chill et Ro­cke­fel­ler plane en­core dans le vieux club­house de la Sei­gneu­rie du Tri­ton...

L’actualité - - LA UNE - par Alec Cas­ton­guay

SI LE TRAIN DE VIA RAIL qui re­lie Mon­tréal à Jonquière n’était pas aus­si mo­derne, le vi­si­teur qui dé­barque à la gare ClubT­ri­ton pour­rait confondre les époques. Le mot « gare » est d’ailleurs net­te­ment exa­gé­ré. La lo­co­mo­tive semble s’ar­rê­ter au mi­lieu de nulle part. En­tou­ré de hautes épi­nettes et de mon­tagnes, le va­can­cier doit sau­ter du wa­gon di­rec­te­ment au sol, avec ses ba­gages. Au­cun quai pour amor­tir l’at­ter­ris­sage. Seule l’af­fiche verte de la Sei­gneu­rie du Tri­ton, ap­po­sée sur le mur ex­té­rieur de la vieille ca­bane en bois, près des rails, confirme qu’on est au bon en­droit.

Le sen­tier qui mène au lac à la Croix, où un pon­ton nous at­tend pour nous conduire à la pour­voi­rie, est fou­lé par les vi­si­teurs de­puis la fon­da­tion du club privé Tri­ton Fish and Game Club, en 1893. Rien ne semble avoir chan­gé en 120 ans.

« Les gens veulent qu’on garde la tra­di­tion, l’as­pect rus­tique. Ça ajoute à l’ex­pé­rience », dit Isa­belle Jomphe, qui gère l’ac­cueil des vi­si­teurs et s’as­sure qu’ils

en­filent leur veste de sau­ve­tage en mon­tant sur le pon­ton, pour un tra­jet d’une quin­zaine de mi­nutes. « Il y a en­core 25 % de notre clien­tèle qui arrive par train. Il y a cinq ans, c’était 50 % », sou­ligne-t-elle.

Les vi­si­teurs qui ont pré­fé­ré la voi­ture — une heure 30 de route vers le nord à par­tir de La Tuque — se garent dans le sta­tion­ne­ment au bord du lac, non loin de l’ar­rêt fer­ro­viaire. Puisque au­cun che­min ne se rend jus­qu’au cha­let prin­ci­pal, ils doivent eux aus­si prendre le pon­ton, qui vient les cher­cher après un coup de fil obli­gé, pas­sé de­puis le dé­pan­neur du vil­lage de Lac-Édouard, pour an­non­cer leur ar­ri­vée. Les ondes cel­lu­laires n’ont pas en­core at­teint la ré­gion.

Et ce ne sont pas les pro­prié­taires de la pour­voi­rie qui vont in­sis­ter pour que cette tech­no­lo­gie se rende jus­qu’ici. « Ça en­lè­ve­rait beau­coup de charme », es­time An­nie Trem­blay, l’une des ges­tion­naires de la Sei­gneu­rie du Tri­ton, ac­quise par son père, Gilles, et des as­so­ciés au mi­lieu

Fon­dé en 1893 dans un lieu sau­vage au nord de La Tuque, le Tri­ton Fish and Game Club réunis­sait des in­vi­tés pres­ti­gieux et for­tu­nés dans son cha­let prin­ci­pal. Le club­house ori­gi­nal est tou­jours en place, rem­pli de sou­ve­nirs de chasse et de pêche.

des an­nées 1980. Ces der­niers ont ou­vert l’en­droit au pu­blic, après qu’il eut été le ter­rain de jeu d’une poi­gnée de pri­vi­lé­giés du­rant une cen­taine d’an­nées.

La liste des membres et in­vi­tés de l’an­cien Tri­ton Fish and Game Club ras­semble de nom­breuses for­tunes in­dus­trielles du XXe siècle ain­si que des po­li­ti­ciens qui ont mar­qué l’his­toire : les pré­si­dents amé­ri­cains Theo­dore Roo­se­velt et Har­ry Tru­man, le pre­mier mi­nistre bri­tan­nique Wins­ton Chur­chill, les fa­milles Ro­cke­fel­ler, Van­der­bilt, Col­gate et Mol­son, le ban­quier John Pier­pont Mor­gan (fon­da­teur de J.P. Mor­gan), Col­by Ches­ter (pré­sident de Ge­ne­ral Foods et de la 20th Cen­tu­ry Fox), Ben­ja­min Bel­cher (pré­sident de Ben­ja­min Moore)… Deux membres du Tri­ton ont par ailleurs pé­ri dans le nau­frage du Ti­ta­nic, en 1912.

On com­prend mieux pour­quoi les membres du Tri­ton Club, mal­gré son iso­le­ment, ont pu ob­te­nir, au dé­but du siècle der­nier, le té­lé­phone avant les ha­bi­tants du vil­lage voi­sin de LacÉ­douard. Ils vou­laient suivre les cotes de la Bourse et gé­rer leurs af­faires à dis­tance pen­dant leurs sé­jours de chasse ou de pêche, qui pou­vaient s’éti­rer sur plu­sieurs se­maines. Le tra­jet en train à par­tir de Sy­ra­cuse et de New York, d’où ve­nait la ma­jo­ri­té des adhé­rents, du­rait 27 heures au dé­but des an­nées 1900.

Dans l’his­toire des clubs pri­vés, le Tri­ton oc­cupe une place à part. « Tant par l’im­men­si­té de son ter­ri­toire que par l’ex­cep­tion­nelle qua­li­té de ses membres et de son per­son­nel, le Tri­ton peut être qua­li­fié de plus pres­ti­gieux club de chasse et pêche au Qué­bec », es­time Syl­vain Gin­gras, au­teur du livre Chasse et pêche au Qué­bec : Un siècle d’his­toire.

Alexan­der Lu­ders Light, ingénieur né en An­gle­terre en 1822, dé­couvre cette ré­gion pro­pice au plein air à la fin des an­nées 1870, alors qu’il s’af­faire à construire la voie fer­rée Qué­bec-Lac-SaintJean pour le gou­ver­ne­ment du Qué­bec. Le sec­teur n’est alors fré­quen­té que par des Hu­rons et des Mon­ta­gnais. Leur connais­sance du ter­ri­toire se­ra mise à pro­fit par les membres du

club Tri­ton, puisque la plu­part des guides vien­dront de ces deux com­mu­nau­tés au­toch­tones.

En 1886, Alexan­der Lu­ders Light de­mande au gou­ver­ne­ment la per­mis­sion de chas­ser et de pê­cher dans la ré­gion. Le bail est alors fixé à 150 dol­lars par an­née, pour un ter­ri­toire ma­gni­fi­que­ment sau­vage de 800 km2 par­se­mé de 150 lacs, 12 ri­vières et 6 chutes. En 1893, Light se laisse convaincre par des amis de fon­der un club privé.

D’où vient l’ap­pel­la­tion Tri­ton, puis­qu’il ne s’agit pas du nom du fon­da­teur ? « En­core au­jourd’hui, c’est un mys­tère », dit An­nie Trem­blay. Deux hy­po­thèses cir­culent. Il pour­rait s’agir d’un hom­mage au fils de Po­séi­don, le dieu de la mer, puisque le ter­ri­toire re­gorge de cours d’eau. Ou en­core d’une ré­fé­rence à un pe­tit am­phi­bien (sem­blable à la sa­la­mandre) qu’on re­trouve dans la ré­gion.

Dans le pre­mier pros­pec­tus du club, on peut lire qu’Alexan­der Lu­ders Light sou­haite re­cru­ter 300 membres, à 150 dol­lars par an­née cha­cun. Ce­la afin de cou­vrir l’achat des em­bar­ca­tions et la construc­tion d’un club­house, ou cha­let prin­ci­pal, à la source de la ri­vière Ba­tis­can, avec foyers, cui­sine, salle à man­ger et chambres pour les membres. Ces der­niers pour­ront éga­le­ment se bâ­tir des cha­lets, à leurs frais, sur le vaste ter­ri­toire. Au fil des ans, 17 ré­si­dences, dont cer­taines gi­gan­tesques, se­ront construite­s.

Ra­pi­de­ment, la ré­pu­ta­tion du Tri­ton gran­dit, de sorte qu’il af­fiche com­plet en quelques mois. La liste d’at­tente s’al­longe. La pêche et la chasse sont mi­ra­cu­leuses, avec des truites mou­che­tées — aus­si ap­pe­lées ombles de fon­taine — qui dé­passent ré­gu­liè­re­ment les cinq livres (2,3 kg) et des ori­gnaux aux pa­naches de plus de 72 po (1,8 m) d’en­ver­gure. Des ours noirs de plus de 450 lb (200 kg) sont abat­tus.

La troi­sième des plus grosses truites mou­che­tées pê­chées sur la pla­nète l’a été au Tri­ton, en 1928, par le New-Yor­kais Har­ral Ten­ney, vice-pré­sident du club et pa­tron de la Ma­rine Mid­land Trust Co. Une « bête » de 11,5 lb (5,2 kg), qui s’est dé­bat­tue pen­dant plu­sieurs heures dans le lac à Moïse avant de s’avouer vain­cue. Cette truite de­vait être plus lourde en­core, puisque Ten­ney et son guide, Wal­ter Ken­ne­dy — qui a d’ailleurs re­çu un gé­né­reux pour­boire de 100 dol­lars —, n’ont re­joint le camp prin­ci­pal pour la faire peser que 30 heures plus tard. Or, un pois­son peut perdre jus­qu’à une livre (0,5 kg) en 24 heures…

Cette prise est d’au­tant plus mé­ri­toire que le Tri­ton oblige ses membres à pê­cher à la mouche, la tech­nique la plus dif­fi­cile ! Qui­conque se fait prendre avec des « cuillères » dans son coffre à pêche re­çoit une amende sa­lée : 200 dol­lars.

L’ex-pré­sident des États-Unis Theo­dore Roo­se­velt, au dé­but des an­nées 1900, avec son guide et son tro­phée de chasse. Les in­vi­tés et les membres du club fai­saient ap­pel à des por­teurs et à des guides, pour la plu­part des Hu­rons et des Mon­ta­gnais.

Plus de pho­tos et la pe­tite his­toire des clubs pri­vés

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