FEUILLES VO­LANTES

L’actualité - - LIVRES - M.D.

C’est à cre­ver le coeur de tout bi­blio­phile qui se res­pecte : chaque an­née, 800 000 livres se­raient pi­lon­nés au Qué­bec, parce qu’ils sont abî­més ou in­ven­dus et qu’il coûte trop cher de les en­tre­po­ser. En France, le compte at­teint les 100 mil­lions.

Cette hé­ca­tombe de papier avait dé­jà ins­pi­ré à l’au­teur tchèque Bo­hu­mil Hra­bal un pe­tit chef-d’oeuvre sur la dé­chéance du livre dans le monde mo­derne :

Une trop bruyante so­li­tude. Re­pre­nant le même thème, JeanPaul Di­dier­laurent a concoc­té un conte au charme ir­ré­sis­tible qui est aus­si, sans contre­dit, le ro­man de l’été : Le li­seur du 6 h 27.

Alors que le hé­ros de Hra­bal ten­tait de sau­ver de la des­truc­tion des ou­vrages com­plets, ce­lui de Di­dier­laurent est plus mo­deste : Guy­lain ré­cu­père seule­ment une di­zaine de pages par jour, dont il fait la lec­ture tous les ma­tins aux pas­sa­gers du train qui le mène à l’usine de pi­lon- nage où il tra­vaille. Dif­fi­cile de trou­ver meilleure mé­ta­phore que ces frag­ments de textes ré­ci­tés à la sau­vette, dans un lieu peu pro­pice à la concen­tra­tion, pour illus­trer com­bien nous n’avons, ou ne pre­nons, plus le temps de lire de nos jours...

Le pi­lon, sur­nom­mé par Guy­lain « la Chose », a broyé la jambe d’un ou­vrier et en a fait de la pâte à papier, la­quelle a ser­vi à im­pri­mer un ma­nuel de jar­di­nage. L’ogresse semble aus­si se mettre toute seule en marche la nuit pour char­cu­ter les rats qui s’aven­turent entre ses cou­teaux. Contre elle, les livres n’ont au­cune chance : pages, échines et re­liures sont anéan­ties « dans un bruit de fin du monde ».

Ce ne sont pas les pages de livres, ce­pen­dant, qui trans­for­me­ront la vie rou­ti­nière de Guy­lain, mais une clé USB trou­vée dans le train, conte­nant les confes­sions d’une jeune fille qui net­toie les toi­lettes pu­bliques d’un centre com­mer­cial. Une Le li­seur du 6 h 27, par Jean-Paul Di­dier­laurent, Édi­to, 192 p., 22,95 $. Mr Gwyn, par Ales­san­dro Ba­ric­co, Gal­li­mard, 192 p., 33,95 $. fa­çon, pour Di­dier­laurent, de faire va­loir que le sup­port, au fond, im­porte peu. Ce qui compte, c’est qu’un texte nous pro­cure l’ivresse.

Autre signe des temps, le der­nier ro­man d’Ales­san­dro Ba­ric­co met en scène un écri­vain à suc­cès qui dé­cide, du jour au len­de­main, de ne plus pu­blier de livres, sim­ple­ment parce que « ce qu’il fai­sait chaque jour pour ga­gner sa vie ne lui conve­nait plus ». L’ai­guillon de l’écri­ture, ce­pen­dant, ne cesse de le tour­men­ter et il doit bien­tôt y trou­ver un exu­toire.

Après avoir contem­plé le pro­jet de com­pi­ler un guide des 100 meilleurs en­droits où la­ver son linge à Londres, il choi­sit plu­tôt de se consa­crer à la ré­dac­tion de por­traits. À l’ins­tar d’un peintre, il loue un atelier, trouve de riches clients et les fait po­ser nus, dans un en­vi­ron­ne­ment so­nore et lu­mi­neux spé­cia­le­ment conçu à cet ef­fet. Il prend des notes, qu’il fixe sur le sol avec des épingles et qui lui servent en­suite à com­po­ser trois ou quatre pages — ja­mais plus.

Mr Gwyn marque, pour Ales­san­dro Ba­ric­co, un grand re­tour à la fan­tai­sie de No­ve­cen­to et à la sen­sua­li­té de Soie. Dans l’es­pace in­time de l’atelier, le ro­man ex­plore l’étrange rap­port de l’ar­tiste à son mo­dèle tout en po­sant, de fa­çon élé­gante et in­édite, le pro­blème d’une re­pré­sen­ta­tion de l’être hu­main qui ne soit pas ré­duc­trice.

En ef­fet, les por­traits de Jas­per Gwyn ne sont pas de ba­nales des­crip­tions de leurs su­jets. Ce sont de courtes scènes dont chaque élé­ment — le dé­cor, les objets, les cou­leurs, le ton, tous les pro­ta­go­nistes si­mul­ta­né­ment — est ré­vé­la­teur de leur âme la plus pro­fonde, parce que « nous ne sommes pas des per­son­nages, mais des his­toires ». Même si celles- ci ne tiennent que sur quelques pages...

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