LA MAU­VAISE ÉDU­CA­TION

L’actualité - - CHAMP LIBRE - par Da­vid Des­jar­dins

UN homme entre dans la bou­tique. La soixan­taine, le vi­sage fer­mé, il dé­signe un ro­bot cu­li­naire du doigt : « C’est com­bien ? » N’es­quis­sant pas l’ombre d’une for­mule de po­li­tesse, il n’a pas même croi­sé le re­gard du ven­deur, qui est en réa­li­té le pro­prio. Il se trouve que c’est aus­si mon beau-frère, au­quel j’étais ve­nu rendre une ca­fe­tière qu’il m’avait prê­tée.

Ha­bi­tué à ce genre d’in­ci­vi­li­té, lui ne bronche pas, se conten­tant de ré­pondre sè­che­ment. Puis entre un autre homme pour ré­cla­mer un ren­sei­gne­ment. Il l’ob­tient et part sans dire mer­ci. Et ça conti­nue ain­si jus­qu’à ce que je m’en aille à mon tour, tan­dis qu’af­fleurent à la sur­face de ma mé­moire mes an­nées de cau­che­mar dans le ser­vice à la clien­tèle, à vendre des vé­los, des chaus­sures, de la bière. Des sou­ve­nirs dans le Vieux-Qué­bec et des jeans sur le bou­le­vard SaintLaure­nt, à Mon­tréal.

Le client ayant fi­ni par croire qu’il est ef­fec­ti­ve­ment roi et que son noble sta­tut le dis­pense de toute dé­li­ca­tesse, il déshu­ma­nise cou­ram­ment un per­son­nel qui est ain­si ré­duit à une forme de ser­vi­tude. M’étant fait bra­quer alors que je tra­vaillais dans cette ar­tère mont­réa­laise, j’exa­gé­re­rais à peine en di­sant que le voleur n’a pas été le plus désa­gréable des per­son­nages que j’ai croi­sés au fil des ans. Il avait pris le temps d’es­sayer deux pan­ta­lons — sub­ti­li­sés en même temps que la caisse — et avait au moins eu la dé­cence d’être po­li avant de me mettre son arme sous le nez.

Ce qui n’est pas le cas du type qui coupe la file d’at­tente à l’épi­ce­rie, de l’au­to­mo­bi­liste qui re­fuse de vous lais­ser vous in­sé­rer dans le tra­fic et garde le re­gard bra­qué vers l’avant, sans par­ler de tous les ano­nymes qui in­fectent le Web avec leurs com­men­taires im­mondes, ré­cla­mant que la li­ber­té de pa­role soit aus­si celle d’in­ju­rier.

Pour ce qui est du client in­so­lent, il ba­foue les règles d’une es­sen­tielle po­li­tesse qui n’est pas qu’un lu­bri­fiant so­cial : c’est un ci­ment. C’est elle qui ré­gule la so­cié­té et rend les rap­ports avec les autres to­lé­rables. Elle est aus­si un in­di­ca­teur de va­leurs com­munes, né­ces­saires au vi­vreen­semble. À com­men­cer par une idée de res­pect et d’éga­li­té entre les êtres.

Ex­perte en la ma­tière, Do­mi­nique Pi­card est pro­fes­seure de psy­cho­lo­gie so­ciale et au­teure de deux ou­vrages sur le su­jet. Ayant pas­sé en re­vue les ob­ser­va­tions des so­cio­logues et psy­cha­na­lystes et étu­dié l’his­toire des trai­tés de sa­voir-vivre à l’usage des dif­fé­rentes génération­s, elle ex­pose que ces bonnes ma­nières cons­puées par les soixante-hui­tards — sous pré­texte qu’il s’agis­sait d’un ins­tru­ment d’ex­clu­sion so­ciale bour­geois — ne peuvent être écar­tées sans que ce­la pro­voque l’effondreme­nt d’une cer­taine paix so­ciale.

J’ose­rais même avan­cer que c’est dé­sor­mais l’im­po­li­tesse qui est le nou­vel ou­til d’ex­clu­sion, à l’avan­tage du plus fort en gueule et du plus bru­tal. La courtoisie de­vient un in­dice de fai­blesse qu’on évite de mon­trer.

En même temps, on connaît la règle : il faut être po­li. Ce qui ex­plique peut-être que c’est der­rière le vo­lant et dans l’ano­ny­mat de la foule ou du Web que foi­sonne le plus li­bre­ment l’im­po­li­tesse. Ou alors dans le rap­port de force client-ven­deur. Là, on peut en­fin être soi-même, sans le théâtre — et donc le lé­ger men­songe — que né­ces­site la vie en so­cié­té.

La re­cherche de vé­ri­té et d’au­then­ti­ci­té que sou­hai­taient les dé­trac­teurs du sa­voir-vivre ne donne ce­pen­dant pas le ré­sul­tat es­comp­té : nous rendre tous égaux. Comme de nom­breux idéaux dé­voyés par l’hy­per­in­di­vi­dua­lisme, le re­jet des bonnes ma­nières est de­ve­nu l’ex­pres­sion du culte de soi, de la vo­lon­té de cha­cun de « jouir sans en­traves », sans égard aux autres.

Et voi­là qu’on découvre avec hor­reur que nos cours d’école en su­bissent le contre­coup, que l’in­ti­mi­da­tion n’y est plus anec­do­tique, mais quo­ti­dienne. Comme si les en­fants nous ten­daient un mi­roir, nous mon­trant qu’on a beau leur ré­pé­ter d’être po­lis, les pa­roles s’en­volent. Mais le mau­vais exemple reste.

+ Pour­quoi la po­li­tesse, de Do­mi­nique Pi­card (pu­blié au Seuil), est un es­sai qui a presque 20 ans, mais de­meure es­sen­tiel pour qui­conque sou­haite com­prendre le rôle mul­tiple des bonnes ma­nières dans la co­hé­sion so­ciale.

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