Un mo­dèle sué­dois

L’actualité - - ARTS ET CULTURE - par Jacques Godbout

Le 29 mai 2010, des mi­li­tants in­ter­na­tio­naux quit­taient Ni­co­sie (Chypre), à bord de na­vires trans­por­tant vivres et mé­di­ca­ments pour Ga­za. Ils vou­laient for­cer le blo­cus illé­gal qu’Is­raël im­po­sait à l’en­clave pa­les­ti­nienne. Hen­ning Man­kell était du voyage, à bord du So­phia, ar­rai­son­né dès le len­de­main par les soldats is­raé­liens en pleine nuit, au beau mi­lieu des eaux in­ter­na­tio­nales. Vio­lents, les soldats se com­por­taient en pi­rates, huit ou neuf pas­sa­gers étaient tués, mais l’au­teur Man­kell était im­mé­dia­te­ment iso­lé sur le na­vire et pro­té­gé.

Deux jours plus tard, un Man­kell en co­lère, qui avait vou­lu « joindre l’acte à la pa­role », était ren­voyé en Suède. Les au­to­ri­tés is­raé­liennes sa­vaient bien ce qu’il re­pré­sen­tait et ne sou­hai­taient pas en faire un martyr : avec plus de 40 mil­lions d’exem­plaires d’oeuvres de fic­tion ven­dues dans 120 pays, tra­duites en 40 langues, Hen­ning Man­kell était trop connu. Pour­tant, Kirs­ten Ja­cob­sen rap­porte, dans la bio­gra­phie qu’elle a faite de lui, qu’il est en­core plus ou moins igno­ré dans son propre pays, peu­têtre parce qu’il le cri­tique avec vé­hé­mence, d’au­tant plus qu’il lui est pro­fon­dé­ment at­ta­ché.

Aban­don­né à deux ans par sa mère, ré­fu­gié dans une pe­tite ville avec son père juge, l’en­fant (le vrai créa­teur en soi, in­siste-t-il) se sou­vient du tri­bu­nal au-des­sus du­quel il ha­bi­tait avec frère, soeur et grand-mère. Le juge était un père ai­mant et un homme de prin­cipes ; son fils Hen­ning est de­ve­nu un au­teur dont la même fibre mo­rale par­court toute l’oeuvre, dra­ma­tique ou ro­ma­nesque, ne ces­sant de fouiller la condi­tion hu­maine.

Man­kell se déses­père de voir la Suède « dé­man­te­ler l’État-pro­vi­dence de­puis que le gou­ver­ne­ment a fu­sion­né les com­munes dans les an­nées soixante, et les ci­toyens sué­dois confondre pro­grès matériel et cul­ture, ne plus dis­tin­guer justice et so­li­da­ri­té ». Et c’est pour écrire sur le dé­man­tè­le­ment du mo­dèle

Si on par­tage de fa­çon juste, on par­tage de ma­nière égale, alors que si on par­tage de fa­çon so­li­daire, ce­lui qui ob­tient le plus est ce­lui qui en a le plus be­soin.

sué­dois de dé­mo­cra­tie que Man­kell a en­tre­pris la sé­rie des Wal­lan­der, qui l’a ren­du cé­lèbre dans le monde.

Pour ces aven­tures po­li­cières, il a ima­gi­né un en­quê­teur so­li­taire, dia­bé­tique et tor­tu­ré, Kurt Wal­lan­der, qui boit et fume trop, s’en­tend mal avec les femmes et, dans l’ul­time 10e ro­man ( L’homme in­quiet), souffre d’alz­hei­mer. Les adap­ta­tions té­lé, dont celle de la BBC, avec l’ex­tra­or­di­naire Ken­neth Bra­nagh, ren­dront le per­son­nage de Kurt Wal­lan­der très at­ta­chant, et la pe­tite ville por­tuaire d’Ys­tad, où le po­li­cier lutte contre le mal, un ren­dez-vous pour les tou­ristes lec­teurs.

La bio­graphe da­noise Kirs­ten Ja­cob­sen nous ap­prend que Man­kell a épou­sé en 1998 Eva Berg­man, la fille du ci­néaste et dra­ma­turge Ing­mar Berg­man. Mais sur­tout, qu’il par­tage son temps entre l’Afrique et l’Eu­rope. No­made de­puis son ado­les­cence, Man­kell pos­sède une île, deux ap­par­te­ments et une ferme en Suède, ain­si qu’une mai­son à An­tibes pour l’hiver, où sé­journe Eva. L’écri­vain, qui est de plus dra­ma­turge, ha­bite aus­si plu­sieurs mois par an­née au Mozambique, où il co­di­rige un théâtre à Maputo, et par­tage sa for­tune avec des dé­mu­nis sur trois conti­nents.

Cet homme, qui n’est ni un saint ni un être so­cial, sou­vent co­lé­rique, a fait ses classes comme maoïste à Pa­ris en mai 68. En­tou­ré de cinq col­la­bo­ra­teurs — re­cher­chiste, édi­teur, agente, ad­mi­nis­tra­teur, et son fils pro­duc­teur de ci­né­ma —, Hen­ning Man­kell est tou­jours pres­sé de créer, de pro­duire, d’ai­der, de rap­pe­ler à tout ins­tant l’exis­tence « des autres » pri­vés de confort et de dé­mo­cra­tie. Si le mo­dèle sué­dois est en dé­li­ques­cence, Man­kell est un mo­dèle d’écri­vain en­ga­gé comme il y en a peu au­jourd’hui.

L’écri­vain sué­dois Hen­ning Man­kell, cri­tique de son siècle.

Ken­neth Bra­nagh dans le rôle de l’en­quê­teur Kurt Wal­lan­der, pi­vot des po­lars d’Hen­ning Man­kell.

Man­kell ( par) Man­kell, re­por­tage de Kirs­ten Ja­cob­sen, Seuil, 291 p., 29,95 $.

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